Éditorial : Pierre Desproges, je t'aime ! Reviens !

Clément Solym - 14.04.2008

Zone 51 - Chez Wam - Pierre - Desproges - mort


Mon très cher Pierre,

Dans quatre jours, tu vas mourir pour la 20e fois, et je conçois fort bien que ce soit assez déplaisant. Toi, qui comme Brassens, aurais préféré à la grande rigueur ne pas mourir du tout, ça doit te barber de passer l'arme à gauche. Surtout que ton tempérament peu militaire de prime abord ne te destinait clairement pas à de tels honneurs...

Je sais aussi d'expérience que les hommages post-mortem te laissent froid, aussi ne manquerais-je pas de ne point briser la glace. Quitte à passer pour un bon glas, autant que je me montre un bon glaçon.

 Mon cher Pierre, nous fîmes connaissance voilà vingt et quelques années, alors que mon illustre géniteur ne travaillait pas encore à gagner la croûte qui nous sustenterait, ma mère, mon frère et moi. Je balbutiais à peine en cette époque, et recevais la tétée maternelle voire la purée paternelle plus souvent qu'à mon tour. Et pour se distraire, mon géniteur branchait la radio — nous faisions en ce temps partie des gens qui n'avaient pas la chance de recevoir la radio en couleur — et ta voix de jeune premier retentissait durant ton tribunal quotidien de flagrants délires.

Ainsi ai-je connu mes premiers émois amoureux, vers l'âge de 3 ans, à l'égard d'un homme qui portait une robe.

Par la suite, nous nous sommes perdus de vue, et tandis que j'arpentais les couloirs d'une école laïque et primaire, tu te laissais sottement abattre par un cancer même pas multirécidiviste et qui te sortait même pas non plus par le genou. Sale menteur ! Puis, comme un malpropre d'amant vaguement reconnaissant, tu m'as clairement plaqué ce jour d'avril 1988, alors que je venais de fêter mes huit ans, le 15 du même mois, justement.

Re-salop...

Cette année, mon pauvre Pierre, tu risques pour le coup de la sentir passer, celle que l'on va te jeter à la tronche et qui sera toute blanche, de pierre. Blanche ou noire d'ailleurs, tu t'en foutais un peu, de ce que j'ai pu comprendre de toi, recoupant ces informations avec ce que tes contemporains ont réussi à nous transmettre. Et bien que les discours funèbres ne soient pas mon fort, sache qu'il ne se passe pas deux jours sans que je m'écoute un de tes réquisitoires, que je déplore avec ou sans toi, le triomphe de la veuve contre l'orphelin — eh oui, les temps sont durs, les femmes se plaignent, les megabits sont mous — et le triomphe de la bêtise sournoise sur l'intelligence baveuse.

 Mon cher Pierre, à cause de ta bobine qui ne me revient pas vraiment, je risque le savon de mon rédacteur en chef, la torgnole de mon papa pour avoir parlé de lui, la sanction disciplinaire de mon patron et la lettre de renvoi dans la même journée, tout ça parce que t'as eu la mauvaise idée d'être brillant et moi, de t'aimer pour ça. Et vu que notre petit bourbier moderne t'aurait sûrement donné mille et une raisons d'être encore plus haineux et encore plus pertinent, je préfère que tu ne sois plus là pour le voir.

D'abord, ça te fait des vacances. Ensuite, ça assure aux plumitifs vociférants et autres comiques de bas étage un succès commercial temporaire. Faut bien manger. Et manger son prochain, de préférence. Et tu as beau être mort d'un cancer sans l'assistance du professeur Schwartzenberg, reste que j'en ai gros sur la patate de n'avoir pas profité de ton humour ravageur alors que j'avais trois ans.

Tu vois, t'arrives même à foutre les boules à un ancien gamin de trois ans... Tu crois pas que ton caprice a assez duré et qu'il est temps de revenir ? Hein ? Dis... Pierre... Juste pour dire bonjour...

Cordialement,
Nicolas.

PS : Ta fille et moi, on doit être du même âge, alors si y'a moyen de me présenter à elle, j'aimerais beaucoup lui dire tout le bien que je pense de toi...

PPS : Au fait, toutes les images viennent
du site officiel...