Feuilleton Clitoria #Chapitre1 : "Le 15 septembre 1575..."

La rédaction - 10.11.2014

Zone 51 - Chez Wam - Thierry Crouzet - roman livre lecture - publication feuilleton


Thierry Crouzet a souhaité expérimenter avec ActuaLitté une publication de son dernier ouvrage, sous la forme de feuilleton. Clitoria est un roman proposé en version papier et numérique : au cours des prochaines semaines, nous publierons, conjointement avec lui, les différents chapitres, affaire donc à suivre. Patientez jusqu'à jeudi pour le chapitre 2 ou achetez tout de suite le livre pour 4,99 € ou l'ebook pour 2,99 €.

 

 

 

En souvenir de mon père, né sur une terre où il n'a pas souhaité être inhumé.

Ce roman s'inspire très librement de la vie de Nicolas Dortoman telle que présentée lors du colloque pluridisciplinaire qui lui a été consacré les 18, 19 et 20 septembre 2014 à Montpellier et Balaruc les Bains. La plupart des personnages ont existé, mais si peu est su à leur sujet que presque tout doit être imaginé pour les ressusciter dans leurs passions et leur chair.

 

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Le 15 septembre 1575, sous le règne nouveau de Henri troisième de France, fils de Catherine de Médicis, et alors que débute la cinquième guerre de religion entre protestants et catholiques, Nicolas Dortoman, professeur de médecine à l'université de Montpellier, découvre le clitoris.

 

Accorder de l'attention à un détail aussi infime de l'anatomie féminine implique une curiosité insatiable, très tôt manifestée chez ce quadragénaire vigoureux, auquel une barbe en collier aux poils châtains donne un côté ours de montagne. Il est pourtant né dans les plaines bataves qu'il quitte en sa vingtième année pour échapper à la répression exercée par Charles Quint contre les luthériens et les calvinistes. Nicolas n'est pas homme de foi, mais il a foi en l'homme et ceux capables de se battre pour leurs idées l'attirent.

 

Il les suit. D'abord dans le Saint-Empire romain germanique où il rejoint les provinces des princes réformés. En route, il apprend l'art de soigner et perfectionne son latin. Il lit, et tant de livres circulent depuis l'invention de l'imprimerie. Il les croise partout et partout ils démultiplient son envie de connaître. Arrivé à Strasbourg, il se rend à la cathédrale pour secourir les pauvres. Sur les portes, il découvre placardées les quatre-vingt-quinze thèses de Luther. La quatrième le frappe d'une lueur nouvelle :

La peine dure aussi longtemps que dure la haine de soi-même.

Il fait sienne cette devise, bien décidé à s'aimer lui-même autant qu'il aime ses semblables. Il reste tant de choses à explorer, là-bas dans le Nouveau Monde, là-haut dans les cieux, ici-bas dans la chair même des êtres. Il n'a pas gagné un sou qu'il l'offre à une courtisane devenue sa confidente. Elle finit par se montrer si avide de lui qu'il déserte la ville. Il évite Paris où vient de mourir Rabelais et où la Sorbonne interdit ses œuvres. Il oblique au sud avec les idées nouvelles et les esprits stimulés par ces mêmes idées. Nicolas est curieux de la curiosité et de tous les curieux.

 

En octobre 1553, il marche vers Genève pour se rapprocher de Calvin, mais il apprend que le théologien a condamné comme hérétique un médecin et l'a fait brûler vif sous un brasier attisé par ses propres livres. Nicolas change de direction, s'installe à Lyon où il se lie avec Charles Pesnot, l'éditeur à la salamandre, ami des alchimistes et des savants. Dans son officine, il lit les anciens et les modernes. Chez Hippocrate, il trouve un précepte auquel il s'attache dans son art :

Des médicaments en petit nombre, et adaptés aux malades, sont davantage à recommander que des remèdes plus nombreux.

Sa passion naissante pour le simple et une forme d'ascèse le poussent à quitter la grande ville pour des bourgades campagnardes. Attentif à la sagesse populaire et aux potions de grand-mère, il observe les symptômes et note avec rigueur la pharmacopée capable de les soulager.

 

Un jour qu'il herborise sur les hauteurs de Clermont, capitale du duché d'Auvergne, il aperçoit une nymphe alanguie dans un bassin naturel. Il ne peut s'empêcher de la regarder de plus près, jusqu'à ce que la belle l'invite à le rejoindre. Comme il entre dans l'eau tout habillé, elle éclate de rire. Leur union s'achève deux ans plus tard. Emprisonnée pour sorcellerie, elle se pend dans sa cellule avant son procès et sa condamnation inévitable. Lui échappe de justesse à la fureur des catholiques. Il n'a que le temps de retourner à la source de son amour et de graver dans la pierre un ex-voto commémoratif.

 

Emporté vers les marges et les frontières, vers des mœurs plus conciliantes, il descend sur les terres du Languedoc. Il y exerce sa profession avec tant de diligence qu'il éveille l'attention des bourgeois et des nobles. Pierre de Flotte, seigneur humaniste du village de Sébazan, dans le diocèse de Béziers, le prend à son service. Nicolas devient son médecin en même temps que le précepteur de sa fille, Jacquette de Flotte, une jeune fille élancée, les seins haut perchés, les sourcils arqués comme des vagues sous un ample front.

Il n'est plus d'humeur à l'amour, mais s'attendrit pour elle. Il l'entraîne dans les vignes et les garrigues, lui lit Gargantua et Pantagruel, lui enseigne de craindre Dieu et non ses serviteurs. Quand elle grandit et que sa beauté s'épanouit, et qu'il s'avère difficile de rester indifférent à ses côtés, il l'épouse, pensant pouvoir être un meilleur mari que beaucoup d'autres. Ils emménagent à Castres où il s'installe comme apothicaire.

 

À cette époque, il ne connaît en pratique de l'anatomie que ce qu'il a palpé du bout de ses doigts. Il administre des onguents, résorbe les fractures, suture les plaies. Il suppute les vertus du jeûne, des purges et des saignées dont il n'abuse guère, sinon pour rassurer ses patients. Dans le lit de Jacquette, son expérience médicale ne lui est guère d'utilité. Il ne lui vient pas à l'idée d'entreprendre une exploration de visu au grand jour. Rien n'attire encore sa curiosité sur cette pente.

 

Ce n'est pas le moment de prendre le risque d'un quelconque libertinage, même avec sa propre épouse. Par l'intermédiaire des Bourbon et des Guise, protestants et catholiques, les uns plus pudibonds que les autres, s'affrontent d'un bout à l'autre du royaume de France. L'édit d'Amboise en 1563 n'apporte qu'une paix relative, d'autant que Henri de Montmorency-Damville, un catholique radical, devient gouverneur du Languedoc, ce qui n'est pas pour déplaire aux habitants de Castres.

 

Dans cette ville coincée entre deux monts, où on gèle en hiver et brûle en été, les mœurs sont aussi peu tempérées que le climat. Au cœur de la cité, l'évêché impose avec poigne la loi papale. Tout le monde sait la confession des Dortoman et les malades se détournent de Nicolas. Il décide de partir une fois de plus. Montpellier, en partie aux mains des réformés, se situe à quatre jours de voiture. Avec sa jeune épouse, il y retrouve un peu de sérénité. Dans cette place forte, célèbre pour ses fontaines et ses espaces publics ombragés, impossible d'exercer la médecine sans un diplôme de la prestigieuse université. À trente-six ans, trente-six ans après Rabelais, et au même âge, il s'y inscrit.

 

Lui qui ne s'était intéressé qu'aux symptômes extérieurs apprend à déceler leur origine interne dans l'amphithéâtre de dissection. Au premier rang d'une foule de voyeurs et de voyeuses, il scrute les viscères entremêlés des animaux, des hommes et des femmes. Parfois même, il assiste à une condamnation à mort, afin de comprendre comment un cœur ou des poumons inopérants provoquent une fin inévitable.

Son professeur, Laurent Joubert, son aîné d'à peine un an, se prend d'affection pour lui. Il lui enseigne à ne pas se fier aveuglément aux écrits des anciens et à les questionner en regard de l'expérience. Pour forger le regard des praticiens, il les entraîne herboriser. C'est à cette occasion, en octobre 1567, que Nicolas rencontre le lieu de sa découverte fondamentale.