Feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème - Chapitre 5

Auteur invité - 26.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments Anastème feuilleton - feuilleton littéraire - Sébastien Celimon Anastème


Entre illusion et mystère, les Fragments d’Anastème se prolongent. Pour la rentrée, Sébastien Célimon propose de découvrir un univers parallèle à celui de son projet littéraire, Anastème. Et c’est sur ActuaLitté qu’il offre de suivre un feuilleton totalement inédit.

 

Anastème, de Sébastien Célimon : le feuilleton à retrouver chaque jour sur ActuaLitté

 

Fragments d’Anastème — Chapitre 5

par Sébastien Célimon

 

Le sourire de Tatiana hésitait entre l’amusement du récit des amours de jeunesse de son père et l’appréhension des épreuves à venir qui lui paraissaient inévitables. Personne n’écrit une histoire comme celle-ci si elle se finit bien. Que s’était-il passé dans cette Russie profonde qu’elle devinait du côté de Nijni Novgorod, nichée dans l’un des coudes de la Volga, sans en avoir évidemment l’absolue certitude ? Elle essayait de conserver l’esprit clair. La fatigue appuyait sur ses épaules et elle se demanda si elle n’allait pas dormir là, tels les cadres défoncés dans l’immeuble d’en face. Ses doigts caressaient la couverture de cuir comme si elle était la main aimante de son père.

Elle secoua la tête, lissa ses cheveux fins sur ses oreilles et poursuivit sa lecture.

 

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(…) Ce fut bref, mais à partir de ce geste-là, je sus que mon intérêt pour elle était réciproque.
 

Je ne me souviens pas en détail des jours qui suivirent. Ils sont encore aujourd’hui auréolés d’une euphorie enfantine intense. Des sentiments que je n’ai jamais ressentis depuis. Nous avons dû poursuivre notre chemin. Je trouvais le temps entre deux travaux de m’évader avec Djala et son frère Iaros. Leur cousin ne partageait pas nos moments, ça, je m’en souviens bien. Il était distant, préoccupé, et je n’ai compris que plus tard que leur place au sein de la troupe était en péril. Il devait chercher à arrondir les angles, à plaider pour leur sort ou je ne sais quoi.


J’ai découvert la gaieté de Djala mais aussi sa mélancolie. Elle avait essayé de m’apprendre des chants dans une langue inconnue. Iaros s’amusait de corriger ma prononciation et je ne devais pas être très coopératif. Nous allions courir les champs sous la barbe des paysans. Iaros aimait cueillir des fleurs pour Syz et Madame Do, qu’il leur apportait en silence, avec déférence, ce qui les enchantait. Ce temps était celui de la découverte de l’autre. Du désir. Du partage d’une émotion sincère et pure. La main de Djala dans la mienne ouvrait des possibilités que mon imagination était incapable d’envisager. C’était un sentiment vertigineux, riche de surprises. Ces instants-là furent trop courts. Beaucoup trop courts.


Le tout premier incident advint lors d’une représentation sur une place de village. Au moment où Djala, Iaros et Ienosos exprimaient le courage de Zikan et de Zaïtsev, les soldats virtuoses qui tuèrent plusieurs centaines d’Allemands avec leur seul fusil lors de la Bataille de Stalingrad, un incident éclata. Ivan, notre caution en matière de batailles, leur avait expliqué que Zikan était un soldat dont l’identité était inconnue, et Ienosos dans sa retranscription l’avait assimilé à un adversaire. Même dans leur mise en scène simple, il était criant que les deux personnages s’opposaient. Des grondements dans le public auraient dû les avertir. La lenteur coutumière de leurs gestes avait aussi dû exaspérer. Lorsque les premières pierres tombèrent aux pieds de Nadja, elle interrompit sa musique, terrifiée. Les deux comédiens au-dessus d’elle sur la scène suspendirent leur gestuelle et leur peur était aussi palpable. Je devais me démener pour voir ce qui se passait dans la foule de spectateurs. J’avais une petite taille et j’étais large comme une demi-bûche. Je jouais des épaules mais les bras et les mouvements bloquaient la vue. Les spectateurs criaient à présent et cela pouvait vite mal finir.
 

Feodor et Kostia s’interposèrent tandis que les cris et les insultes fusaient. Cela dura quelques secondes. Puis il y eut alors un grand silence inattendu et la colère perceptible disparut. Je ne compris pas ce qu’il se passait. Jusqu’à ce que je vis ce que tout le monde voyait et j’étirais la tête pour ne rien rater de la scène. Iaros et Ienosos s’étaient élevés de la scène. Leurs pieds ne touchaient plus le sol. Ils étaient comme suspendus à des fils invisibles. Ils se mirent alors à fredonner un chant patriotique et Djala, revigoré par le changement complet d’atmosphère, les rejoignit à la flûte. La mélopée fut assez vite reprise en cœur. Ils avaient totalement retourné la foule hostile avec ce nouveau tableau inattendu. À la fin du morceau, Iaros et Ienosos s’embrassèrent et redescendirent comme des oiseaux qui se posent. La sidération des spectateurs était telle que peu applaudirent. Tous étaient enchantés.
 

Feodor et Kostia se tenaient sur le devant de la scène et étaient extrêmement nerveux. Ils eurent la présence d’esprit d’enchaîner avec un tour suivant. Djala et les deux garçons sortirent de la scène. Plusieurs personnes essayèrent de voir où ils allaient. Ils ne purent heureusement pas les suivre. Les roulottes formaient un espace privé que tout le monde respectait. Je me faufilais à leur suite, incertain de ce que j’avais vu. Ce qui m’importait avant tout était de consoler Djala.


Je les trouvais dans la roulotte de Madame Do. Iaros et Ienosos parlaient à toute vitesse dans une langue que je ne comprenais pas. Leurs visages étaient graves mais j’ignorais si c’était de la colère, de la peur ou autre chose. Je trouvais Djala assise à même le sol. Elle tenait sa flûte. Je vis tout de suite qu’elle tremblait. Je n’avais pas de mots, rien à lui dire. Alors je me suis juste assis à côté d’elle et j’ai attendu.


Madame Do faisait des allers-retours. Dehors il y avait de l’animation. Ce manège dura peut-être dix minutes. Les deux garçons ne m’avaient pas remarqué. Ils agitaient beaucoup les mains. Djala m’adressa à plusieurs reprises un sourire las. J’eus la très nette impression qu’ils avaient déjà vécu une situation de ce genre. Finalement Feodor passa la tête, précédé de Madame Do, et ils sommèrent Ienosos et Iaros de venir le trouver. Je regardais Djala qui se levait. Je l’accompagnais. Devant la roulotte, Kostia m’attrapa par les épaules dès que j’apparus et m’éloigna de Djala. Il me gronda qu’il fallait que je reste à ma place et je me sentais tout penaud. Je ne compris pas sur le moment qu’il faisait ça pour m’éviter d’avoir à choisir et surtout pour que les autres ne m’assimilent pas Djala, son frère et son cousin.
 

Je me rapprochais à petits pas, fixais Djala. Elle restait étrangement impassible derrière les garçons. Je prêtais enfin attention à ce qui était dit. Feodor demandait avec fermeté à Ienosos ce que signifiait ce qu’ils avaient fait. Ienosos expliqua d’une voix calme que c’était une inspiration, que c’était ce qu’ils avaient trouvé de mieux pour calmer le jeu. Il s’excusa. Les visages autour de lui exprimaient tous la même méfiance. Feodor écouta attentivement la réponse, opina, et insista. Il voulait savoir comment ils s’étaient élevés. Son ton était menaçant. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Ienosos finit par sortir de sa poche un fil très fin et le montra à l’assistance. Il y eut des exclamations. Iaros souriait et regarda chaque visage tour à tour. J’ai eu la conviction qu’il les influençait. Devant la preuve de leur artifice, les visages se détendirent. Bolchy grogna un peu plus loin, comme si lui aussi était soulagé. 
 

Madame Do dit quelque chose à l’oreille de Feodor. Il était le seul que je voyais dont la méfiance ne s’était pas effacée. Il écouta, plissa les yeux, et fit une moue. Je connaissais cette expression. Il entendait quelque chose qui le rassurait. Il mit alors la main sur l’épaule d’Ienosos. Lui sourit. Il lui présenta ses excuses. Le soulagement et la complicité passaient dans les regards qui se croisaient. Je tentais un sourire vers Djala qui semblait plus mélancolique que jamais.
 

Feodor indiqua alors que le public avait été bluffé. Et lui aussi confessa-t-il. Il se tourna vers Ivan et conseilla aux deux garçons de mieux retenir l’histoire de Zikan et Zaïtsev. Ienosos eut un petit rire nerveux. L’incident était clos. Ma mémoire avait tout gravé.
 

La troupe se dispersa. Kostia m’embarqua pour quelque travail et je perdis Djala de vue. Alors que je me dirigerais vers la scène pour ranger, j’entendis nettement Kostia parler dans sa barbe. Il se parlait à lui-même et répéta plusieurs fois : je suis sûr qu’il n’y avait pas de corde. 


Il n’y avait pas de corde.

 

 

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