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Feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème - Chapitre 6

Auteur invité - 28.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments Anastème feuilleton - feuilleton littéraire - Sébastien Celimon Anastème


Dernière ligne droite pour le feuilleton de la rentrée que Sébastien Célimon a choisi de publier sur ActuaLitté. Découlant du projet éditorial Anastème, les Fragments sont des explorations de cet univers littéraire. Toute une construction autour d’un univers peuplé d’étranges super héros…


   

Fragments d’Anastème — Chapitre 6

par Sébastien Célimon

 

La crème sentait l’amande et eut un effet immédiat sur l’humeur assombrie de Tatiana. Ses mains étaient sèches. La peau lui tirait et elle avait en horreur les stries sur ses articulations. Elle fit coulisser ses deux bagues, geste très habituel chez elle aussitôt que sa peau retrouvait de la souplesse. Elle avait envie d’une cigarette. C’était plus qu’une envie, un besoin. Elle avait arrêté quatre mois auparavant, le lendemain de son anniversaire. Depuis, elle s’était investie dans le travail et ne se donnait pas l’occasion d’être en manque.

À cet instant pourtant, seule face à la mémoire de son père, l’émotion l’étranglait et une dose de nicotine lui aurait permis de desserrer un peu l’étau. Elle secoua ses cheveux et tira dessus méthodiquement. Le massage de ses racines la remit dans sa lecture et dans sa concentration. Elle ne vit pas qu’un interlocuteur cherchait à la joindre sur son portable mis en silencieux.

 

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(…) Il n’y avait pas de corde.
 

Le jour suivant nous reprîmes la route comme il était convenu. Quand j’y repense, cela nous a sans doute permis d’échapper à des questions embarrassantes. Les représentants du peuple pouvaient être très sourcilleux sur les messages que nous étions autorisés à produire. Ivan aurait dû vérifier les intentions et la compréhension d’Ienosos. Ce manquement l’avait rendu amer et méfiant. Même si aucun reproche ne lui avait été fait, il se sentait affaibli. 

Kostia me surveillait et ne me laissait plus aller à ma guise, même quand mes tâches étaient accomplies. Il m’en rajouta de nouvelles, s’assura que je n’avais pas le temps de me distraire et de me retrouver avec Djala. Je vivais mal ces entraves et envisageais à plusieurs reprises de quitter le cirque. Cette réaction était nouvelle pour moi. Je restais, car Djala était là. Jusqu’à lors, je m’étais senti un membre à part entière, avec un peu d’autonomie et d’initiatives. Tout le monde me regardait avec gentillesse et me témoignait du respect. En tout cas un respect suffisant pour un garçon de dix ans dur au mal et toujours de bonne humeur. Mais la pression mise par Kostia m’étouffait et je découvrais que je détestais ça.
 

Les jours passèrent. La troupe donnait le change, mais l’atmosphère avait changé. Le sourire d’Ienosos était moins franc. Iaros était moins présent. Quant à Djala, elle semblait être rentrée en elle-même. Je trouvais cela étonnant, car le bouche-à-oreille très favorable qui nous précédait désormais aurait dû leur donner du baume au cœur.
 

Djala, Iaros et Ienosos, sans reproduire leur spectacle sur Stalingrad, recevaient un accueil chaleureux. Ils s’en tenaient à leurs tours originels, lents et poétiques, et leurs mouvements délicats subjuguaient une partie du public. Kostia ne ratait rien de chacune de leurs prestations et je ne mis pas longtemps à le soupçonner de préparer un mauvais coup. Il était nerveux. Cette nervosité restait cantonnée à sa seule personne, mais je craignais qu’elle ne contagionne toute la troupe. Feodor, qui m’avait paru le plus véhément, était occupé sur autre chose et Kostia restait avec son obsession.
 

Nous allions vers l’été. Les jours s’allongeaient. L’air était chargé de pollen. Un soir Madame Do entreprit de réunir tout le monde afin de profiter du soleil estival. Elle n’avait pas son pareil pour captiver son auditoire avec ses contes slaves. Elle sondait les personnes présentes pour connaître leurs peurs les plus profondes. Elle choisissait alors dans son répertoire les récits les plus symboliques. Elle régalait tout le monde. Elle disposait des bougies et jouait avec les ombres. Les maléfices de Baba Yaga m’avaient considérablement marqué. C’est avec son souvenir que j’ai à mon tour conté des histoires à ma petite fille.
 

Ce soir-là aurait dû être un temps de partage et de réconciliation. Feodor avait sorti Bolchy. Le grand ours fanfaronnait, battait l’air de ses énormes pattes. Sa tête oscillait de gauche et de droite. Je crois me souvenir que nous avions un tonneau avec des filets de poisson séché et nous lui envoyions dans la gueule. Faire sourire un ours est un plaisir immense. Une fois rassasié, il s’était allongé de tout son long, son énorme museau sur ses pattes croisées. Les paroles magiques de Madame Do le berçaient.
 

Elle avait déjà raconté deux contes, dont l’un terrifiant avec Chernobog le dieu des ténèbres. Elle versa un verre de kvas à tout le monde, moi compris. Il était parfumé aux airelles. J’ai encore son goût sur la langue. Nous bûmes tous de concert, après avoir dit les salutations d’usage. C’est alors que Feodor fut pris de convulsions. Nous crûmes qu’il avait bu de travers. Il bavait une mousse blanche et tremblait de tout son corps. Tout le monde s’écarta pour lui laisser de l’air. Syz l’allongea et donna des consignes précises et rapides. On amena de l’eau chaude, des herbes, des serviettes. Pendant ce temps, la peau de Feodor prenait dans la lumière déclinante un ton foncé inquiétant. Je fus chargé d’attraper Bolchy et de le ramener à sa cage avec un énorme morceau de lard comme récompense. Par bonheur, il m’obéit sans broncher, ignorant de l’état de son maître.
 

Quand je revins, les premières larmes coulaient et Feodor était inerte. Je ne pouvais pas imaginer qu’il fut mort. Iaros s’avança vers lui, mit une main sur l’épaule de Syv et l’écarta avec douceur. Il apposa ses longs doigts sur le visage, le cou et la poitrine de Feodor. Après deux va-et-vient il appuya sur son thorax avec énergie. Le corps sembla se soulever sous la pression. Iaros procéda une seconde fois de la même manière, plus fort encore. Un appel d’air impressionnant résonna. La tête de Feodor s’était tendue vers l’arrière. Sa bouche réclamait de l’air. Tous ses membres étaient tendus. Il était revenu.
 

Iaros le tourna sur le côté. Feodor vomit une espèce de bile noire. Elle n’avait rien à voir avec le kvas qu’il avait bu quelques instants avant. Je me souviens du cri d’enfant que j’ai poussé, mais pas de mes paroles exactes. J’ai dû dire un sacré gros mot, car Madame Do me jeta un regard étonné. Iaros massait avec douceur le dos de Feodor. Syv lui essuyait le visage. Il tenta de se dégager avec brusquerie. Une femme n’avait pas le droit de le toucher ainsi. La fierté déjà revenait.


Les acrobates aidés d’Ivan redressèrent Feodor. Ils l’installèrent dans un fauteuil. Il donnait l’impression de se remettre d’une de ses fameuses cuites. Comme celles qu’il prenait pour fêter le solstice d’hiver. Dans ses yeux enfoncés passaient toutes sortes d’émotions. Incapable de parler, il adressa un long regard de reconnaissance à Iaros, après que Syv lui ait expliqué qu’elle lui devait sans doute la vie. Iaros se tenait droit. Son bon sourire franc sur le visage. Feodor réclama un verre de kvas et provoqua le rire de toutes les personnes réunies.
 

Le soulagement était sur tous les visages ou presque. Kostia se tenait dans l’ombre, la tête penchée, comme aux abois. Il fixait Iaros comme s’il avait vu un monstre. Je me rappelle seulement sa silhouette à l’écart, mais je suis persuadé que c’est à ce moment-là qu’il a basculé.
 

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Iaros. Djala. Ienosos. Tatiana se demandait si en recoupant ces noms sur Google elle ne ferait pas apparaître une connexion inattendue. Elle se pencha vers sa tablette et se retint à la dernière seconde : elle était connectée au wifi de son bureau et elle craignait que ses recherches soient retracées. Elle attrapa son portable et c’est alors qu’elle se rendit compte qu’elle avait reçu trois appels. Tous émanaient de son frère Pavel. Elle jura, regarda l’heure. Il n’était sans doute pas couché. Il n’y avait que deux heures de décalage. Ce n’était après tout que la moitié de la soirée à Londres.


Elle hésita à le rappeler. Elle ne voulait pas de mauvaise nouvelle. Le carnet était resté ouvert.
 

Elle respira profondément. Et saisit son téléphone à contrecœur.

 

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