Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème - Chapitre 7

Auteur invité - 29.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments Anastème feuilleton - feuilleton littéraire - Sébastien Celimon Anastème


Dernière ligne droite pour le feuilleton de la rentrée que Sébastien Célimon a choisi de publier sur ActuaLitté. Découlant du projet éditorial Anastème, les Fragments sont des explorations de cet univers littéraire. Toute une construction autour d’un univers peuplé d’étranges super héros…


   

Fragments d’Anastème — Chapitre 7

par Sébastien Célimon

 

  • – Mais qu’est-ce que tu fous ? Ça fait trois fois que je t’appelle !

Tatiana s’attendait à subir les foudres de son frère et ne fut donc pas surprise de son ton vindicatif. Elle était armée pour lui tenir tête et n’allait pas s’en priver.

  • – Bonsoir Pavel. Que puis-je pour toi ?
  • – Ça fait longtemps que je n’attends rien de toi, Tatiana Eskatovina. Quand je t’appelle, tu réponds. Si ça ne tenait qu’à moi…
  • – Oui, en effet, ça ne tient pas qu’à toi. Alors, que puis-je pour toi ?
  •  

L’agacement de son frère était feint, elle le savait. Comme elle s’y attendait, sa voix retrouva sa neutralité froide. Elle ne lui aurait jamais dit jamais, mais elle admirait sa capacité à varier d’humeur en un clin d’œil, comme une machine qui changeait juste de programme en un clic.

  • – Que fout Anatoli à Londres pour commencer ? Il ne m’a pas informé de son déplacement et le groupe n’a pas à payer des déplacements non autorisés.
  • – Pourquoi le saurais-je ? Demande-le-lui. Tu oublies qu’il n’obéit qu’à Père, et, sauf si tu m’annonces son décès, c’est toujours le cas. Quant à ses déplacements, je suis certain qu’il fournira les justificatifs, si ce n’est déjà fait.
  •  

Pavel marqua une pause. Il hésita sur sa réponse.

  • – Non, rassure-toi, Père n’est pas mort, finit-il par préciser. Il reprit son souffle. Pourquoi as-tu besoin de me rendre la vie difficile ?


Tatiana sourit comme une souris qui trouvait décidément le chat trop stupide. Elle cacha son profond soulagement de savoir que son père était toujours là. Rien d’autre n’importait. Elle voulait déjà écourter la discussion.

  • – Je ne rends rien difficile, Pavel. Viens-en au fait s’il te plaît. Comme toi, je suis occupée.
  • Moscou s’émeut de la situation du groupe et demande le plan de succession pour le bon maintien des activités.
  • – Moscou, tu veux dire la Présidence ?
  • – Non, seulement le ministère pour le Développement économique. Pour le moment. C’est la première salve.


Grizly était un conglomérat public-privé et il était prévisible que l’état demande des comptes suite à l’attaque cérébrale de leur père. Borislav Eskatovich avait toujours donné des gages aux autorités, mais leur caractère imprévisible rendait impossible la garantie d’une non-ingérence. C’était une composante inévitable que Borislav avait su manœuvrer à son avantage pour édifier Grizly. Ce que l’aigle bicéphale donnait, il pouvait le reprendre.

  • – Je ne vois pas en quoi cela me concerne, dit Tatiana d’une voix lasse.
  • – Je te rappelle que tu fais partie du Conseil d’Administration et ta présence est requise pour valider le dossier à envoyer rue Tverskaïa-Iamskaïa. À moins…
  • – À moins que je ne te donne mon droit de vote, coupa Tatiana. Envoie donc moi le dossier par l’intranet. J’en prends connaissance et te fais mon retour.
  • – Impossible, ce sont des documents sensibles qui ne peuvent pas sortir d’ici.


Tatiana connaissait assez son frère pour savoir qu’il louvoyait à dessein. Elle fit le lien avec l’entame de la discussion.

  • – C’est la raison pour laquelle tu t’inquiètes d’Anatoli, n’est-ce pas ?
  • – Je ne vois pas de quoi tu parles.
  • – Que contient le dossier en l’état ? Je sais que tu ne peux évidemment pas en parler de vive voix au téléphone, mais avez-vous modifié les dispositions établies par Père ?


Le silence de Pavel était éloquent. Il s’alarmait donc bien qu’Anatoli Alexandreïev ait pu lui transmettre des documents sensibles ou tout du moins une mise en garde.

  • – Anatoli ne m’a pas parlé de ce sujet. Je ne suis d’ailleurs pas sûre qu’il ait le droit de le commenter.
  • – Pourquoi est-il venu dans ce cas ? La voix de Pavel était dure, inquisitrice. Méprisante.
  • – Oncle Tolik a le souci de prendre des nouvelles de sa nièce, répondit sur un ton provocateur Tatiana, s’en tenant à ce qu’elle avait convenu avec Anatoli.
  • – Il n’est pas notre oncle, réagit Pavel, non sans regretter aussitôt ses paroles. Anatoli Alexandreïev était considéré comme un frère par leur père. C’est peu dire qu’il ne tolérait aucune critique envers cet homme dévoué.
  • – Tes paroles n’engagent que toi, le grenouilla Tatiana. La prochaine fois, va à l’essentiel. Autre chose ?
  • – Non, dit d’un ton borné Pavel.
  • – Dans ce cas compte sur ma présence demain soir au Conseil d’Administration. Je te souhaite le bonsoir.
  •  

Elle raccrocha sans attendre une formule de politesse qui, elle le savait, n’aurait pas été pensée.
 

Son doigt caressait l’écran tactile de son smartphone. Son regard fixait les icônes sans les voir. Pavel venait de lui révéler qu’il se sentait menacé. Comment était-ce possible, lui engagé sur la voie pavée d’or vers la succession de leur père. Elle se demanda ce qu’il avait bien pu faire pour que Moscou réagisse. Il s’était beaucoup employé pour être bien en cour. Ce pouvait être n’importe quoi, à commencer par un excès d’arrogance dont Pavel regorgeait. A moins simplement que quelqu’un dans les hautes sphères n’ait un fils ou un neveu ambitieux à caser.
 

Elle décida de s’en moquer. Son sort n’était pas lié à celui de son frère. La raison de sa présence dans le groupe tenait uniquement à un accord entre son père et elle. Anatoli quant à lui allait jouir d’une retraite méritée. Elle s’en assurerait quand cet épisode irrémédiablement triste toucherait à sa fin.
 

Elle reposa son téléphone, se cala dans son fauteuil et reprit le carnet. Elle aurait voulu se tenir auprès de son père enfant plutôt que de devoir supporter son frère adulte. Et reprit sa lecture.
 

****


(…) Je me rappelle seulement sa silhouette à l’écart, mais je suis persuadé que c’est à ce moment-là qu’il a basculé.
 

À dix ans, je n’avais aucune idée de ce que pouvait fomenter Kostia. Je l’ai écrit, je ne le considérais pas comme mon père, mais j’avais pour lui un grand attachement. Et s’il s’en prenait à Djala je savais que je n’en ressortirais pas indemne. J’ai désormais une idée précise de ce qui le tracassait et je me garderai de le juger. Pour lui, Djala et les deux autres représentaient une menace pour le cirque, et leurs capacités hors du commun accentuaient sa peur d’un châtiment divin. Comme tout le monde, il avait sa part de superstition. Une zone sensible en lui avait été touchée par l’arrivée de Djala.
 

Feodor se remit doucement de son attaque. Il reçut beaucoup d’aide et d’attention dans sa convalescence. Je m’occupais davantage de Bolchy pour ma part. Nourrir le gros ours me plaisait. Je sentais une connexion avec lui, comme un enfant pour un animal de compagnie. La différence, évidemment c’était qu’il pouvait m’arracher la tête si l’envie lui en prenait, par jeu ou saute d’humeur. Je me sentais en confiance pourtant.

Jamais il n’a représenté à mes yeux un danger. Ce n’était pas dit, mais Iaros était désormais le protégé de Feodor. Et par extension, Djala et Ienosos également. Les questionnements sur le trio avaient été effacés par les dons médicaux du jeune homme. Ils réalisaient leurs tours avec sérénité et discrétion, participaient à la vie du groupe avec simplicité.
 

Djala restait ma grande affaire évidemment. Je ne savais pas comment l’atteindre. Chacun de nos regards maintenait vivace notre lien. Je m’étais habitué au tumulte de mes sentiments. Mon corps était encore celui d’un petit garçon. Il n’était pas encore en proie aux transformations de l’homme et aux émotions fortes qui les accompagnent.
 

Hélas, tout a une fin. Kostia ne serait pas passé à l’acte sans l’arrivée inattendue d’une femme qui allait jouer dans cette histoire et dans ma vie un rôle terrible et décisif. La commissaire du peuple Katarina Medveva.

 

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Fragments d’Anastème - Chapitre 6