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Feuilleton de la rentrée Fragments d’Anastème - Chapitre 8

Auteur invité - 31.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments Anastème feuilleton - feuilleton littéraire - Sébastien Celimon Anastème


Après une brève pause d’une journée, pour laisser refroidir son clavier, Sébastien Célimon nous replonge pour une dernière ligne droite dans les Fragments d’Anasteme. Ce projet éditorial mené à travers, la plateforme Tipeee a pris ses quartiers sur ActuaLitté pour la rentrée. Des extraits inédits et gravitant autour du récit initia sont proposés dans un feuilleton haletant.


 

Anastème, de Sébastien Célimon : le feuilleton à retrouver chaque jour sur ActuaLitté

 

Fragments d’Anastème - Chapitre 8
par Sébastien Célimon

 

(…)Kostia ne serait pas passé à l’acte sans l’arrivée inattendue d’une femme qui allait jouer dans cette histoire et dans ma vie un rôle terrible et décisif. La commissaire du peuple Katarina Medveva.
 

Il ne m’est pas aisé de parler de Katarina. La première fois qu’elle est arrivée au Cirque, il faisait chaud et nous avions un problème d’eau. Une fuite dans l’une des réserves nous forçait, le temps de la réparation, à nous rationner. Du thé nous permettait de tenir. Mais il était impensable d’utiliser l’eau pour se laver. Si je n’avais pas le souci d’être propre, mais je voyais bien que les autres le vivaient mal. Cela a duré trois ou quatre jours seulement. Dans mon souvenir nous avions l’impression de ne pas en voir la fin.

Bolchy grognait dès que sa bassine était vide. J’étais justement en train de la remplir quand Katarina se présenta à moi. Elle portait l’uniforme de commissaire. J’en avais assez vu pour ne pas la craindre. Son autorité me heurta cependant. Elle se présenta et demanda aussitôt où était le patron du cirque. Deux hommes l’accompagnaient. Je me souviens avoir bredouillé. Mon incertitude l’agaçait. Elle avait l’habitude d’être obéie.
 

Finalement je les guidais vers Feodor qui restait dans son fauteuil, encore amoindri, à l’ombre. Elle me mit la main sur l’épaule et contre toute attente me remercia avec gentillesse. Je m’éclipsais sans demander mon reste. Le contraste entre sa douceur et sa fermeté m’avait déconcerté.
 

Je l’avais déjà évacuée de mon esprit quand j’entendis Syz, Madame Do et Feodor s’engueuler. C’était inattendu tant l’ambiance était feutrée et tous veillaient au repos de Feodor. J’ai d’abord cru que c’était lié à l’eau qu’Ivan et Kostia tentaient de résoudre. Quand je me rapprochais, je vis Feodor avec une liasse de papiers. Il la secouait, s’agaçait, et les autres parlaient sans s’écouter. Je compris que cette femme était venue pour une sorte de recensement. Je me fis expliquer ce que ça voulait dire. Chaque membre du cirque devait être contrôlé. Il fallait préciser les liens de parenté, et fournir les documents qui les prouvaient. Je n’avais aucune idée de ce que cela voulait dire. Je ne me sentais pas vraiment concerné.
 

Ce qui, de l’extérieur, relevait de la routine administrative, fut perçu au sein du cirque comme un terrible danger capable de disloquer le groupe. On évoqua le chanteur polonais qui s’était fait rattraper. Chacun semblait craindre que ses origines, son nom ou son accoutrement poserait problème. Sans parler de l’absence de papiers en bonne et due forme. Je voyais Ivan fouiller avec frénésie dans sa malle à la recherche de ses papiers militaires, de ses décorations et de ses lettres de protection.

Le soulagement de Syz était visible quand elle retrouva son sauf-conduit. Madame Do, la plus soignée, avait tout sous la main, y compris les papiers de Feodor, ce qui me confirma que tous les deux étaient plus liés que je ne l’avais imaginé. Kostia haussa les épaules quand je lui rapportais l’évènement. Il avait même un petit sourire de contentement. Il devait avoir lui aussi tout en ordre.
 

Les acrobates furent les premiers à s’étonner. Nous étions contrôlés régulièrement. Le dernier contrôle était récent, et d’ordinaire le Cirque recevait une notification. Quelqu’un rétorqua que le précédent contrôle avait trait aux autorisations de circulation et à la législation relative à la représentation d’animaux sauvages. Bolchy en somme. Il n’empêchait, le doute commença à s’immiscer. 
 

Katarina Medveva se présenta le jour suivant pour vérifier les documents. Elle tint à passer en revue chaque membre du Cirque. Nous fûmes alignés pour une espèce d’inspection. Feodor suivait la commissaire avec servilité. Il avait réuni les documents de tout le monde. Nous sentions tous forts, à cause du manque d’eau. En face de nous, la commissaire sirotait un thé généreusement offert par Madame Do.

Ses deux sbires avaient deux grands verres pleins d’où sortaient des feuilles de menthe. Kostia était bien droit à côté de moi, le menton dressé. Quand je penchais la tête pour voir Djala, je me rendis compte qu’elle et les deux garçons manquaient. Kostia avait anticipé mon étonnement et m’agrippa très fort l’avant-bras. Il baissa la tête vers moi. Ses yeux étaient injectés de sang. Il puait la vodka.
 

La commissaire était de taille moyenne, les hanches larges, le buste fort. Son visage conservait une expression neutre. Elle regarda chaque membre avec respect. Elle plaçait les documents devant eux et ils répondirent à ses questions de contrôle. Nom, âge, famille, origines… Elle passa plus de temps sur le cas d’Ivan. Il avait enfilé son vieil uniforme et affichait ses récompenses sur sa poitrine maigre. Katarina fronça les sourcils – l’encre avait pâli et était devenue illisible.

Elle fit alors un salut militaire pour marquer son respect à un ancien combattant. Le soulagement d’Ivan était palpable dans le relâchement de ses épaules une fois qu’elle passa au membre suivant. Syz avait troqué ses costumes ukrainiens pour une chemise et un pantalon gris. Même attifée comme ça, elle gardait ce charme troublant qui sembla plaire à la commissaire. Elles échangèrent quelques mots en ukrainien. Tout avait finalement l’air de bien se passer, même si l’absence de Djala et ses deux proches m’inquiétait beaucoup.
 

Il y eut un échange entre Kostia et elle à mon propos dont je ne compris pas les termes. Elle me fixa avec intensité. Je m’attendais à voir dans ses yeux de l’intransigeance, je n’y vis que de la curiosité bienveillante. Elle passa devant moi avec une formule de politesse et j’inclinais ma petite tête. Où est-ce que pouvaient bien se trouver les autres ? La question me hantait. Et je n’étais pas le seul à me la poser.
 

Katarina Medveva se tourna vers Feodor et demanda, sur un ton cassant, si c’était bien là toute la troupe. Tous les regards se tournèrent vers lui. Tous, sauf celui de Kostia. Je voyais nettement à côté de moi. Le même sourire désormais misérable sur les lèvres. Un diable avec une haleine infernale.
 

Feodor esquissa un pas de côté, non pour chercher à s’échapper, mais plutôt pour exprimer son inconfort. Il avait bien sûr prévu cette situation. Mais son malaise était sensible. Il annonça que toute la troupe actuelle était réunie, qu’elle ne comptait aucun autre membre. D’une parole il venait de faire disparaître Djala, Iaros et Ienosos. Comment pouvait-il faire ça ? C’était purement et simplement une trahison à mes yeux. Katarina Medveva reposa sa question. Personne ne broncha. Feodor avait tranché. La survie du Cirque avant tout.
 

J’allais protester, mais Kostia me gifla pour la première fois de ma vie. La force du coup me fit tomber, à moitié assommée. Les fonctionnaires tournèrent la tête vers la scène et Kostia se mit à hurler. Il m’insulta. J’étais trop sonné pour entendre ses reproches, réels ou imaginaires. Ses mots suffirent en apparence à étouffer les soupçons de Katarina. On me tira vers une roulotte. Je n’avais pas la force de me débattre. Je fus enfermé dans un réduit sous le toit de la roulette, sans eau, avec une fermeture uniquement extérieure. J’y passais de longues heures à sangloter en silence, trop fier et trop faible pour exprimer ma rage.
 

Bien sûr, avec le recul, je comprends que Feodor ne pouvait pas faire autrement. Je comprends qu’Iaros, Ienosos et Djala n’avaient pas de papiers en règle et que leur unique option était la fuite. Je comprends que Feodor a souffert de rejeter celui en particulier qui, quelques jours seulement, auparavant, lui avait sauvé la vie. Mais enfermé dans ma cage étouffante, je ne comprenais rien. Seule ma rage m’empêchait de choisir l’oubli provisoire du sommeil.
 

Comme pour fuir le lieu de cet épisode malheureux, le Cirque se mit en mouvement l’après-midi même. Il laissait les tracasseries possibles de Katarina Medveva et le souvenir de Djala. Le déplacement était court, le temps de rallier un autre village. De changer d’air. Quand Syz vint m’apporta une jarre de thé, j’essayais de m’échapper et la jarre tomba sur elle. Plutôt que de la colère, elle exprima son exaspération. La conséquence fut la même à mon sens. Elle referma la trappe et me conseilla de me calmer.
 

Je finis par m’assoupir. Et c’est l’air frais du dehors qui me réveilla. Une ouverture avait été faite dans les lattes de mon réduit. Une main poussa mon épaule pour me faire bouger. Je ressentais un engourdissement général et une douleur lancinante à la mâchoire. Là où Kostia m’avait giflé. La nuit était tombée sur le Cirque. Je levais les yeux, trop courbaturé pour bondir, et ne reconnut pas immédiatement mon sauveur. Sa voix, douce, bienveillante murmura mon surnom. Bo. 
 

C’était Iaros.

 

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