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Feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème - Chapitre Final

Auteur invité - 02.09.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments Anastème feuilleton - feuilleton littéraire - Sébastien Celimon Anastème


Voici l’ultime épisode de ces Fragmets d’Anastème, tirés et inspirés du projet éditorial Anastème — Révolution mené par Sébastien Célimon. Au fil de 10 épisodes inédits et entièrement écrits pour ce feuilleton paru sur ActuaLitté, nous espérons vous avoir emportés, un peu, dans un monde différent. Voici venue l’heure des grandes résolutions…

 

L’univers des Fragments d’Anastème vous a intrigué, découvrez son récit principal sur Tipeee et contactez son auteur pour plus de détails, si vous le voulez.

 



 

Anastème, de Sébastien Célimon : le feuilleton à retrouver chaque jour sur ActuaLitté

 

Fragments d’Anastème — Chapitre final

par Sébastien Célimon

 

Tatiana essuya les larmes sur ses joues. Elle revint au dessin en première page. La boucle était bouclée. Elle referma le carnet. Elle comprenait à présent ce que voulait son père. Elle devait mettre la main sur cette pierre et la rendre à celui qui lui avait sauvé la vie. Ou à ses descendants. Son père n’avait sans doute jamais cessé d’éprouver une dette envers Iaros. Elle le connaissait assez pour savoir que la honte de ne pas l’avoir payé de retour avait dû le tourmenter toute sa vie. Écrire cette histoire avait été son viatique.
 

Elle comprenait aussi encore plus nettement l’importance de l’ours dans la famille. Bolchy, l’anneau de pierre, jusqu’au nom de famille de Katarina. C’était évidemment cette même Katarina avec son mari Gregon Medvedev qui avait adopté son père vers ses onze ans et lui avait appris à lire. Qui lui avait ainsi permis d’acquérir le moyen de son émancipation. La même qui l’avait accompagné jusqu’à l’âge adulte. Sa mère adoptive, dont son père chérissait le souvenir.


Tatiana saisit son smartphone et tapa dans Google les noms d’Iaros, Djala et Ienosos. Elle n’obtint aucune occurrence pertinente. Elle s’en doutait. Elle hésita puis fit une recherche similaire sur Yandex, le Google russe, en cyrillique. Même résultat. Qu’espérait-elle ? Elle était désemparée. Et épuisée. 


Son esprit passait en boucle les noms de toutes ces personnes probablement disparues et elle ressentait pour eux une immense compassion. Ils avaient tellement compté pour son père. Elle avait la bouche pâteuse. Elle se mit en quête de sa brosse à dents. Elle n’avait aucune envie de rentrer chez elle et décida de dormir à son bureau. Elle devait encore réserver un vol pour Saint-Pétersbourg.


Elle repensa aux passages surnaturels du récit. Se pouvait-il que son père, du haut de ses dix ans, ait imaginé qu’Iaros et Ienosos volaient ? Si elle n’avait pas une confiance aveugle en son père, elle aurait crié à l’affabulation.

Qu’étaient devenues ces personnes ? Comment pouvait-elle les retrouver après toutes ces années ? Elle finit par s’endormir, non sans avoir eu la présence d’esprit de régler son réveil de portable.

 

****


C’est la sonnerie de son téléphone qui la réveilla.


Tatiana décrocha, l’esprit dans le gaz. La voix au téléphone était grave, profonde. Une voix qui vous perçait à jour, mais ne vous jugeait pas.

  • – Tatiana Eskatovina ?
  • – Qui est à l’appareil ?
  • – Je m’appelle Yaroth Rajna.
  • – Pardon ?
  • – Yaroth Rajna. Vous avez cherché mon nom sur internet. Ainsi que celui de ma sœur et de mon cousin.


Tatiana se redressa d’un coup dans son fauteuil, insensible à ses lombaires maltraitées, ses épaules coincées et ses jambes bloquées.

  • – Mais comment ? cria-t-elle malgré elle.
  • – Vous avez tapé trois prénoms. Les technologies modernes sont formidables n’est-ce pas ? Nous avons retracé votre téléphone. Quand j’ai été informé de votre identité, j’ai su que je devais vous appeler.
  • – Vous êtes Iaros ? « Le » Iaros qui a sauvé mon père quand il avait dix ans…
  • – Yaroth, oui. J’ai en effet connu votre père, Bo. Comment va-t-il justement ?
  • – Il… Je… 


À nouveau les larmes revinrent. Tatiana pleura doucement. Elle se demanda si elle ne rêvait pas. Par quel miracle ou quelle absurdité Iaros l’avait-il trouvée avant elle ? Elle imagina un canular, mais même en espionnant ses recherches Google, personne, à moins d’être concerné soi-même, ne pouvait inventer ce qu’il venait de lui dire.

  • – Tatiana ? Est-ce que vous allez bien ? L’inquiétude était sincère.
  • – Oui, je vous prie de m’excuser. Tout cela est si soudain… Mon père est convalescent. Il a eu une attaque cérébrale. Il a laissé un témoignage sur son histoire au Cirque. Sur vous. Votre sœur. Votre cousin. Et ce que vous avez fait pour lui… Il éprouve depuis une dette envers vous. Et il veut que je l’honore.
  • – Je comprends, dit gravement Yaroth. Puis-je le voir ?
  • – Je ne pense pas. Il est en soins intensifs dans une clinique privée et sécurisée. Personne ne peut l’approcher. Ou alors, peut-être, mais avec moi…
  • – Vous êtes à Londres, n’est-ce pas ?
  • – Oui.
  • – Et vous pourriez aller à Saint-Pétersbourg ?
  • – Je m’y rends justement aujourd’hui.
  • – Alors, rencontrons-nous directement là-bas. Combien de temps pour s’y retrouver ?
  • – D’ici la fin de l’après-midi. Mais je dois assister à un Conseil d’Administration.


Tatiana se demanda comment elle pouvait lui révéler tout ça aussi naturellement. Elle n’était pas assez méfiante. Elle décida de le tester.

  • – Pardonnez-moi, Iaros, mais mon père possède quelque chose à vous. Savez-vous ce que c’est ?
  • – Ma pierre de pluie, je suppose, répondit Yaroth sans même prendre le temps de la réflexion. C’est un bijou pour attacher les cheveux. Un ours y est gravé. C’est le symbole de mon clan.
  • – Pardonnez-moi de douter, mais c’est tellement inattendu.
  • – Je le conçois, Tatiana. Pouvons-nous dire après-demain matin, 9 heures, devant le théâtre Kirov ?
  • – Il s’appelle désormais Mariinsky, le corrigea-t-elle. Le lieu est parfait. Comment vous reconnaître ?
  • – Je viendrai au-devant de vous. Je vous remercie pour votre confiance. Bon retour chez vous, Tatiana.


Dès que la communication fut coupée, Tatiana se leva et cria de toutes ses forces, exactement comme elle faisait, enfant et adolescente, quand quelque chose d’inespéré et d’heureux se produisait. Réussir ses examens, être reçue dans une école prestigieuse, embrasser un garçon.
 

****


Elle arriva en fin d’après-midi à Pulkovo, l’aéroport de « Piter » comme l’appellent les Pétersbourgeois. Elle déposa quelques affaires dans son petit studio personnel qu’elle conservait de ses années étudiantes, et se rendit aussitôt au siège de Grizly. Elle n’y trouva aucun réconfort, sauf quand elle put embrasser Anatoli sous le regard suspicieux de son frère. Ce dernier n’apprécia pas qu’elle s’opposât ensuite aux nouvelles dispositions proposées par ses avocats et conseillers dans le dossier de succession à envoyer à Moscou. Elle s’en moquait. Elle n’avait en tête que sa rencontre avec Iaros le lendemain matin.
 

Elle dormit peu, et mal. Elle avait parcouru le carnet tant et tant qu’elle craignit l’avoir abîmé. Elle essayait de tirer des leçons de ce récit, sur la place et l’importance de chacun des protagonistes. Elle crut un moment que son frère la faisait suivre quand elle quitta son studio et remonta jusqu’au parvis du théâtre Mariinsky. Fausse alerte.


Évidemment, elle s’était précipitée et avait quinze minutes d’avance. Elle attendit en contemplant les colonnades baroques et en parcourant le programme des ballets. Elle avait quelques souvenirs du lieu, en particulier une amitié perdue avec une danseuse. C’était tellement ancien… Elle était seule en ce matin et pourtant ne l’entendit ni ne le vit arriver.


Yaroth était un vieux monsieur très droit qui immédiatement rappela Anatoli à Tatiana. Il ressemblait à un bonze avec son visage aimable à la peau parcheminée et son crâne lisse piqué de taches de vieillesse. Ses yeux étaient petits et bridés. Il portait un costume couleur crème, un peu désuet, comme s’il l’avait sorti d’une vieille malle oubliée aux Indes. Il ne semblait pas affecté par l’air frais. Sa voix grave agit sur Tatiana comme un enchantement. Elle n’avait jamais entendu voix plus envoûtante.

  • – Tatiana, je suis honoré. Avez-vous fait bon voyage ?


Elle était tellement impressionnée qu’elle lui tendit la main sans répondre. Il la serra avec délicatesse, en penchant la tête.

  • – Mon chauffeur peut nous emmener à la clinique. Êtes-vous toujours d’accord pour m’y accompagner ?
  • – Oui, oui, bien sûr, murmura Tatiana.


Ils s’installèrent dans la voiture. Elle donna l’adresse. Le chauffeur était invisible derrière la vitre teintée de sécurité. Elle regardait Yaroth en coin, comme une petite fille découvrant un oncle éloigné pour la première fois.

  • – Je suis désolée, commença-t-elle. Tout cela est tellement étrange…
  • – Je vous prie de m’excuser également pour ma prise de contact très directe. Je dirige une organisation familiale. Très soucieuse de discrétion et de confidentialité. Nous avons dû dans notre histoire nous prémunir d’un certain nombre de menaces. Bien évidemment, je ne vous considère pas comme telle.
  • – Vous m’en voyez ravie, répondit avec un sourire Tatiana. Elle commençait à se décontracter.


Elle avait mille questions à poser et ne savait pas où commencer. Elle avait surtout peur de braquer son visiteur. Elle suivit son instinct.

  • – Père m’a parlé de vous, mais aussi de Djala, son amour de jeunesse, et d’Ienosos, votre cousin. Que sont-ils devenus ?
  • – Djala a eu une belle et longue vie. Elle s’est éteinte il y a trois ans, entourée de tous ses enfants. Ienosos en revanche est parti il y a bien trop longtemps. Une méchante grippe l’a terrassé quelques années après notre passage dans le Cirque de Feodor. Il n’a pas eu le temps d’accomplir ce qu’il aurait pu.


Tatiana se tut. Elle s’attendait à ce genre de nouvelles, mais les entendre au travers la voix merveilleuse de Iaros était un bouleversement.

  • – Père a eu deux enfants. Je suis l’aînée. Mon jeune frère Pavel est appelé à lui succéder à la tête de la société qu’il a créée. Elle s’appelle Grizly. L’ours est notre emblème à nous aussi.
  • – C’est qu’il devait en être ainsi, répondit avec douceur Yaroth.


Les quelques minutes du trajet, Tatiana donna quelques repères sur les activités de Grizly. Yaroth écoutait avec attention. Ils finirent par arriver à la clinique. La sécurité laissa passer la voiture quand ils identifièrent Tatiana. Le problème survint quand ils se présentèrent à l’accueil. Le cerbère qui filtrait l’accès à l’étage de soins intensifs refusa tout net l’entrée à Yaroth. Le groupe Grizly, en d’autres termes Pavel, n’avait pas autorisé son passage. Tatiana ne voulait pas que son frère fût au courant de l’existence de Yaroth et se sentait prise au piège.

  • – Voilà qui est amusant, commenta Yaroth. Tatiana, ma chère, dites-moi juste le numéro de la chambre de Bo. Je vous y rejoins.


Elle faillit demander comment et se ravisa. L’assurance du vieil homme était fascinante. Elle monta seule voir son père, laissant Yaroth sortir comme pour une promenade de santé dans le parc.


Elle trouva Borislav Eskatovich dans le même état que la fois précédente, peut-être un peu plus tassé sur lui-même. Il dormait. Elle demanda aux soignants présents de lui laisser la place. Elle allait s’asseoir quand on gratta à la porte. Yaroth entra, avec un sourire merveilleux.

  • – Je ne vous ai pas fait attendre ?
  • – Mais, comment ? ne put s’empêcher de demander Tatiana.
  • – La force de l’expérience, chère amie.


Malgré elle, Tatiana rit. Son cœur battait très fort. Elle ne se rendit pas compte qu’elle venait de prendre la main de son père. Contre toute attente, elle sentit nettement la pression tiède sur ses doigts.

Yaroth s’était approché. Il avait pour la première fois un air grave et semblait beaucoup plus vieux.

  • – Puis-je ? demanda-t-il à Tatiana.


Elle acquiesça. Il étendit alors ses longs bras et comme pour Feodor parcourut plusieurs fois le corps de Borislav. Il finit par apposer ses mains tour à tour sur ses tempes et sur sa poitrine.

  • – Je ne peux plus grand-chose, concéda-t-il en baissant la tête. Je risquerai de tuer votre père.
  • – Je comprends, répondit Tatiana avec un tremblement dans la voix.


Yaroth s’assit. Il prit l’autre main de Borislav, en prenant soin de ne pas accrocher les intraveineuses.

  • – Bo, murmura-t-il. C’est Yaroth.


Aucune réaction.

  • – Bo, je suis revenu pour te dire enfin au revoir. Tu peux garder la pierre de pluie, je t’en fais don. Je pense que ta fille saura après toi en prendre soin.


Pression de la main de Borislav. Tatiana redressa la tête, aux aguets. Yaroth poursuivit.

  • – Bo, Djala ne t’a pas oublié. Elle a pensé à toi jusqu’à sa mort. Elle a eu une belle vie, de beaux enfants. Et toi aussi. Tu as ainsi bien écouté Syz. Tu as été un homme bon. Je le vois dans ta fille.


Les paupières de Borislav se soulevèrent alors et pendant quelques instants, ses yeux avaient le même éclat que du temps de sa jeunesse. Son électrocardiogramme montrait que la vie revenait en lui.

  • – Papa, chuchota Tatiana.
  • – Bo, mon ami, poursuivit Yaroth. Il serrait à présent sa main entre les siennes. Ta fille a honoré ta dette. Et moi j’honore notre vieille et fidèle amitié. Permets-moi de te montrer la scène de mon dernier tour.


Yaroth se leva alors et se mit en tête du lit. Il salua de la tête Tatiana et Borislav. Avec lenteur ses pieds se détachèrent du sol. Tatiana ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. Yaroth se recourba sur lui-même. Il fit un demi-tour en l’air dans une grâce infinie. Des larmes apparurent aux bords des yeux de Borislav. Un sourire perça sa barbe fournie.


Yaroth adopta la position du lotus. Il flottait à un mètre du sol, les mains ouvertes sur les cuisses, le buste droit. Il avait les yeux fermés. Il les rouvrit, passa un doigt vertical sur sa bouche. Puis il sourit.


Tatiana n’en croyait pas ses yeux. Elle cligna pour faire partir l’illusion, sans succès. À cet instant elle sut que l’histoire de son père était absolument vraie. Tout s’était passé comme il l’avait écrit. Kostia avait raison.


Il n’y avait pas de corde.


Pas de corde.

 

****


Retrouver Anastème, de Sébastien Celimon sur Tipeee


Fragments d’Anastème - Chapitre 9