Filippetti silencieuse : Et si Gérard de Villiers avait eu un Goncourt ?

Nicolas Gary - 05.11.2013

Zone 51 - Chez Wam - Aurélie Filippetti - Gérard de Villiers - prix Goncourt


Sans qu'aucune statistique officielle ne puisse venir à l'appui de cette assertion, tous les journalistes culturels le reconnaîtront : Aurélie Filippetti a envoyé plus de communiqués de presse que ses prédécesseurs, pour un oui, un non, et même un peut-être. Or, depuis le 4 août, et l'affaire des fautes d'orthographe, la ministre était restée discrète sur Twitter.

 

 

 

 

D'ailleurs, à l'occasion de la discussion à l'Assemblée nationale, la ministre de la Culture avait renvoyé Annie Genevard, députée UMP, dans les cordes : la députée invitait Aurélie Filippetti à consulter les tweets qui commentaient les discussions autour de cette législation. Réponse de l'intéressée : « Je ne consulte pas les tweets. » 

 

Eh bien voilà que la ministre est sortie de son mutisme. La faute à Gérard de Villiers, récemment décédé. « On ne se souvient guère des morts que pour incommoder les vivants », assurait Désiré Nisaard, homme politique et écrivain du XIXe siècle. Probablement une réminiscence de Sophocle. « Et il faut aussi que la mort vive », aurait rétorqué Antonin Artaud. 

 

Voilà l'histoire : au ministère de la Culture, un ange est passé sur le décès du romancier Gérard de Villiers. Pas un mot, pas un commentaire. Et que ce soit la ministre, ressuscitée sur Twitter, ou son cabinet, lapidaire comme jamais, pas question de commenter, ni de rendre hommage. Parce que le romancier était de droite ? Parce qu'il était X ou Y ? Trop misogyne pour la ministre ? Pas assez de Beauvoir ? On sera réduit aux suppositions. 

 

 

 

C'est donc la femme qui aura fait le choix du silence, quand la réaction de la ministre était logiquement attendue. Tout de même, de Villiers, des dizaines de millions d'exemplaires vendus, un auteur salué par le New York Times en personne, pour assurer qu'il était le romancier le mieux renseigné au monde... Tout cela ne semblait pas très sérieux. D'aucuns diraient : pas très professionnel. Bien entendu, de Villiers traînait quelques casseroles : assez pour mériter le mépris du silence ? Manifestement, oui.

 

Or, comme la polémique allait bon train, la saison littéraire poursuivait, elle, son train-train. Voilà que les prix d'automne étaient décernés, Goncourt en tête, Renaudot à suivre, cortège traditionnel et convenu. Puis, comme elle en a pris l'habitude depuis le prix du livre Inter de 2012, la ministre dégaine ses « félicitations » à Pierre Lemaître, Goncourt et Yann Moix, Renaudot.  
 

Ce roman, qui est aussi un beau livre de solidarité entre ces deux personnages à qui rien n'a été laissé que la force de leur lien né dans la tranchée, s'inscrit d'ores et déjà comme un document incontournable sur l'impact de la Première Guerre mondiale, à l'aube de son centenaire. 

Désabusé, drôle, noir, profond et remarquablement documenté, « Au revoir là-haut » est une de ces météorites qui explosent les codes du genre historique et dévoilent une autre face de l'Histoire. Il est une nouvelle illustration de la force d'inspiration que recèle encore la Première guerre mondiale, sa violence, l'extrême dénuement psychologique dans lequel elle a laissé des soldats à jamais traumatisés.

 

et
 

Figure haute en couleurs de la scène médiatique, habitué des rubriques du Figaro littéraire comme des émissions radio et des séminaires de cinéma, Yann Moix a su faire le silence et descendre en lui-même pour inventer un mode de narration poussé à l'extrême. Bâti à la façon d'un long plan fixe de caméra, il réussit en réalité la prouesse de mélanger les temps et les séquences, les tours et les détours qui l'ont conduit à devenir le Renaudot bienheureux que nous saluons aujourd'hui.

 

Rendez-vous avec le bandeau rouge pour les deux hommes, salut de circonstances, et tout le jeu de l'industrie du livre, dont de Villiers fut l'une des figures. Mais certes, il n'eut jamais de prix littéraire prestigieux, simplement des ventes de romans populaires à foison. Oui, faire des choix, c'est donner du sens, et c'est une regrettable démonstration dont on peut aujourd'hui être spectateur.

 

En revanche, la ministre n'aura pas eu un mot sur l'intervention du collectif féministe La Barbe, qui a manifesté devant le restaurant Drouant, pour déplorer qu'une fois de plus, l'Académie Goncourt ait récompensé un homme. Un de plus...

 

Alors question : si Gérard de Villiers avait eu un prix Goncourt, le ministère aurait-il eu l'ego moins long ?