Jeff Bezos (Amazon), héberge François Hollande et Obama

Nicolas Gary - 10.02.2014

Zone 51 - Chez Wam - François Hollande - Barack Obama - visite aux Etats-Unis


Le président François Hollande se rend donc aux États-Unis, première visite d'un chef d'État français depuis Jacques Chirac. Au programme, la rencontre avec Barack Obama, bien entendu, mais également le grand patron de Google. Les deux présidents ont, pour l'occasion signé une tribune, écrite à quatre mains (sans compter les plumes, évidemment). Dans ce texte, les deux hommes assurent que « l'avenir que nous voulons doit se mériter ». Louable. Or, la tribune est parue dans deux journaux, exclusivement, Le Monde en France, et le Washington Post outre-Atlantique. Personne ne sourcille ?

 

 

François Hollande et Bruno Racine au SdL 2013

François Hollande, au Salon du livre de Paris

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Très clairement, la présence d'une tribune signée par deux hommes de cette envergure politique, est un véritable cadeau fait aux rédactions de part et d'autre de l'Atlantique. Un cadeau rare, et d'autant plus précieux, qu'il va générer un maximum de trafic sur les deux sites des journaux. Du côté Le Monde, les actionnaires majoritaires sont connus : Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Xavier Niel. Si les relations de ce dernier avec Nicolas Sarkozy n'étaient pas au beau fixe, c'est le moins que l'on puisse dire, le grand patron de Free a eu l'occasion de dire le bien qu'il pensait du nouveau président normal, une fois ses fonctions présidentielles prises. 

 

Du côté du Washington Post, le patron est facile à trouver, la presse internationale l'a cité, lorsqu'en août 2013, il a racheté « à titre personnel », l'ensemble de la rédaction, pour 250 millions $. En l'occurrence, c'est Jeff Bezos, le grand patron d'Amazon. « Il est important que le Post non seulement survive, mais surtout, grandisse », expliquait-il dans un entretien début septembre 2013. Juste avant d'assurer que l'avenir de cette parution passerait par un modèle d'innovation semblable… à Amazon

 

« Nous avons eu trois grandes idées avec Amazon, que nous avons élaborées durant 18 ans, et ce sont les raisons de notre succès : placer le consommateur avant tout. Innover. Être patient. Si vous remplacez ‘client' par ‘lecteur, cette approche, ce point de vue, peut profiter également au Post », promettait Bezos.

 

Et si du côté français, passer par la rédaction du Monde fait grincer la concurrence des autres journaux, côté américain, passer par le journal du patron d'Amazon ne manque pas d'interroger. Il faudrait être dans les arcanes de la communication présidentielle de l'administration Obama pour savoir ce qu'il en est, mais un petit effort de mémoire jettera un éclairage un peu criard sur la parution de cette tribune.

 

"Entra, entra, Pana. Bienvenue chez Tony Montana" (Akhénaton)

 

Quelques semaines avant le rachat du Washington Post, Obama partait en tournée promotionnelle, et décidait de marquer un arrêt à Chattoonaga, et plus spécifiquement, dans un entrepôt de stockage d'Amazon. A l'occasion de ses 45 minutes de discours, le président glisse « Amazon est un excellent exemple ».

Rappelant que la société génère des emplois, sur le territoire et partout dans le monde, il évoque sa rencontre, la veille, avec Jeff Bezos. « C'est le genre d'approche dont nous avons besoin », scande Obama. Pourquoi ? Parce que le grand patron d'Amazon souhaite que ses employés parviennent à améliorer constamment leur formation et leurs compétences « dans tous les domaines ». 

Et le fait qu'Amazon encourage cette vocation est une occasion de réjouissance pour Bezos : « Il est tellement fier » de cette situation, assure le président des États-Unis. C'est que « des employés motivés et heureux de leur travail » sont la garantie « d'un plus grand succès pour leur société ». Voilà donc la clef du succès : des emplois générés par Amazon, dans des conditions particulièrement précaires, avec un salaire moyen qui est faible.  

 

Dans le même temps, plusieurs organisations professionnelles américaines opéraient une levée de boucliers terrible, dénonçant cette publicité pour Amazon : transformer le président américain en VRP pour la firme n'était vraiment pas du goût de tous. Non seulement Obama faisait un panégyrique de la société de Bezos, mais lui accordait également un entretien exclusif, qui allait être publié uniquement au format Kindle, dans la collection Singles. On pouvait légitimement s'interroger sur ce nouveau cadeau, qui allait de pair avec le discours prononcé dans l'entrepôt d'Amazon. 

 

« Aucun monopole américain n'a été aussi mis à l'aise par le gouvernement », commentait alors Denis Johnson, fondateur de la maison indépendante Melville House. Au service de presse de la Maison Blanche, Amy Brundge promettait que la visite d'Obama dans ce centre représentait « un parfait exemple d'entreprise qui investit dans les travailleurs américains et la création d'emplois stables avec un salaire élevé. Ce que le président veut faire, c'est mettre en valeur l'installation d'Amazon et Chattanooga, comme un exemple de société qui stimule la croissance et l'emploi, pour maintenir notre pays compétitif ».  

 

Or, dans le discours du président américain, on avait également entendu ceci : « J'ai parlé avec Jeff Bezos hier, et il était extrêmement fier de ce que chaque employé d'Amazon souhaite améliorer ses compétences et s'enrichir. Et s'ils ont un rêve qu'ils veulent poursuivre, Amazon veut les aider à le faire.  » 

 

 

 

 

Il est peut-être alors temps de ressortir des cartons une analyse qui nous avait coûté un peu cher, intitulée Obama, Hollande, Montebourg, l'art de la génuflexion devant Amazon. Et de se demander si, quelque sept mois plus tard, la publication d'une tribune consignée par Obama et Hollande dans le journal de Jeff Bezos ne conforte pas un peu cette idée, fortement désagréable. 

 

Le choix du Washington Post ne pose pas simplement un problème d'exclusivité de l'information. À vrai dire, une déclaration commune de deux présidents de puissances mondiales devrait être diffusée à l'ensemble des rédactions politiques susceptibles d'être intéressées par le sujet. Et certainement pas d'être confiées à deux uniques publications, choisies dans des conditions qui, au moins pour le WP, posent de sérieuses questions de petits largesses présidentielles. 

 

Que l'on soit précis : une pareille tribune, impliquant des chefs d'État est une information qui devrait entrer directement dans le domaine commun, voire, être publié directement sur les sites internet officiels de la Maison blanche et de l'Élysée. Bien entendu, il ne s'agit que de mots, et, dans le meilleur des cas, de déclarations d'intentions que l'on souhaite les plus honnêtes possible. Mais l'exclusivité médiatique, dans ce genre de cas de figure, a quelque chose de réellement dérangeant.

Les défis de notre temps ne disparaîtront pas tout seuls et les possibilités offertes par notre monde interconnecté ne se réaliseront pas toutes seules. Comme toujours, l'avenir que nous voulons doit se mériter. Pendant plus de deux siècles, nos deux peuples ont fait front pour défendre notre liberté commune. À présent, nous assumons, une fois encore, nos responsabilités, non seulement l'un envers l'autre, mais envers un monde qui est plus sûr grâce à la pérennité de notre alliance réaffirmée aujourd'hui.

 

expliquent les deux hommes dans leur tribune.

 

En visite chez venteprivees.com, un des sites de ecommerce français les plus vendeurs de ces dernièrs années, François Hollande a souligné vouloir lutter contre les systèmes d'optimisation fiscale des géants du Web : « Avec le président Obama, nous sommes d'accord pour faire cet effort d'harmonisation fiscale », a-t-il déclaré (en fin de vidéo).

 

 

 

 

Au moins ne trouve-t-on pas de rendez-vous prévu avec Jeff Bezos, dans le cadre du déplacement présidentiel, dans le programme officiellement présenté. Mais probablement nous reprochera-t-on, à raison, de chercher la petite bête.