L'usure du temps sur les écrivains, loin du bon vin qui avec l'âge...

Clément Solym - 09.02.2012

Zone 51 - Insolite - écrivains - déclin - vieillesse


Et si les écrivains étaient de plus en plus mauvais en vieillissant ? Rick Gekoski, écrivain américain exilé en Grande-Bretagne, pose la question qui fâche dans un article du Guardian. L'occasion de relancer une approche biographique et explicative des oeuvres, un débat critique vieux comme le monde.

 

« Nous allons tous mourir deux fois. Nous allons bien sûr mourir comme tout le monde meurt, mais auparavant, c'est notre talent qui va mourir. Il n'y a pratiquement aucune exception. C'est un phénomène typique du XXe siècle. Shakespeare est mort à 52 ans, Dickens à 58 ans, Jane Austen à 51 ans et D.H. Lawrence à 44 ans. Mais maintenant, on constate l'apparition de l'écrivain octogénaire et dans l'ensemble il n'est foutrement pas bon... C'est impossible de garder un bon niveau et il est très simple de constater le déclin d'un écrivain dès lors qu'il dépasse les 70 ans. » 

 

Un vrai joyeux drille, ce Martin Amis, lors du Hay Festival de l'année dernière, au Mexique. Mais l'auteur de La Veuve enceinte, lui-même sexagénaire, pourrait bien avoir mis le doigt sur un tabou du monde des écrivains : devient-on de plus en plus mauvais avec les années ?


 

Et l'arthrose dans tout ça?


Gekoski reprend sa thèse en schématisant le parcours habituel d'un auteur : « D'abord, vous apprenez le métier (le temps du premier et du deuxième roman ?), puis, quand la fougue est toujours présente et le matériau encore disponible, vous mettez à jour vos oeuvres les plus audacieuses et les plus réussies. » Pour l'écrivain, c'est la meilleure partie : l'inspiration coule de source, ses livres sont (au moins un peu) lus et il n'est jamais fatigué quand il s'agit de lancements de livre ou de séances de dédicaces. Il ferait mieux d'en profiter.

 

Car, à l'instar du Hank Moody de Californication, il va bientôt galérer pour trouver un nouveau sujet de roman pertinent et inédit. C'est le fameux syndrome du « Eh bien, je travaille sur un sujet pour mon nouveau roman... » que Gerkoski ne manque pas de citer : une vraie pathologie chez les écrivains quadras. L'explication repose selon l'auteur sur un tarissement des ressources qu'a utilisées l'écrivain pour ses précédents travaux : on passe de l'obsession créative à l'idée fixe stérile.

 

Martin Amis citait Philip Roth, Vladimir Nabokov ou encore John Updike pour appuyer ses dires : « L'oreille de John Updike, cet immense formaliste, s'est détériorée et il a été réduit à l'écriture de phrases sans intérêt. L'impossibilité de percevoir les répétitions est un signe implacable de l'affaiblissement des capacités ».

 

En contre-exemple, Gerkoski soutient Philip Roth (qu'il préfère à Jeffrey Eugenides), cite Joseph Conrad et Henry James. Il pioche aussi dans les stars de la chanson comme Dylan ou Leonard Cohen, mais il suffit de penser aux Rolling Stones pour ne pas le suivre. Ou à ce qu'auraient pu devenir Jim Morrison ou Janis Joplin, invités au Grand Journal pour un énième best-of: badant.

 

On aurait dû demander son avis à J.D.Salinger, et les raisons pour lesquelles il a brusquement quitté le métier et toute publication peu avant ses cinquante ans. Maintenant, c'est un peu tard.

 

Au rayon jeunesse, s'il ne fallait en citer qu'un, ce serait Raymond Radiguet, qui n'a attendu que vingt printemps pour publier deux romans (Le Diable au corps et Le Bal du comte d'Orgel) et mourir. Plutôt que d'évaluer la qualité littéraire à l'aune de l'âge (il est évident qu'un vieil écrivain ne rédige pas forcément mieux), il semble plus judicieux de la déduire du discours lui-même, qui peut utiliser l'expérience de l'auteur, sans pour autant s'enfermer dans la redite. C'est ainsi qu'on peut faire la différence entre un vieux sage et un vieux con.