La Mort : “La vie, c'est ma raison d'exister !”

Auteur invité - 16.04.2019

Zone 51 - Humour - Terry Pratchett - Morts Philippe Tessier - Mort interview


ENTRETIEN – Sur un plateau de télévision, un squelette vêtu d’un simple blouson en cuir s’avance vers son siège. Il arbore une barbe blanche assez fournie et porte un grand chapeau noir. Autour de ses vertèbres cervicales, un fin collier métallique auquel est suspendu un volumineux badge plastique. Dessus, la photo de son crâne osseux, à côté de laquelle peut lire : « Terry P.  ». 

Entretien Terry Pratchett et La Mort
Pierre Le Pivain / ActuaLitté - CC BY SA 2.0


Il s’assied confortablement, croise les fémurs, émet une sorte de raclement qui aurait pu être celui d’une gorge s’il en avait encore une, et attend que son invité prenne place. La Mort, ayant revêtu pour l’occasion un superbe costume noir, s’installe dans le fauteuil juste en face.

Un panneau lumineux s’illumine : On (cimeti) Air !


Terry P. : Bonjour, La Mort. Merci d’avoir accepté notre invitation. Ce n’est pas la première fois que vous figurez en guest-star dans un livre, Morts de Philippe Tessier – moi-même je vous y avais volontiers convié. Mais celui-ci vous importe particulièrement. Dites-nous pourquoi ?

La Mort :
 Ah ! mon cher Terry, je ne saurais dire à quel point j’ai apprécié notre collaboration, combien j’aurais aimé qu’elle dure plus longtemps et que ma faux, pour une fois, soit moins affûtée ! Mais, si dans votre œuvre j’apparais comme un individu passablement pince sans rire, ici je dois avouer que ma participation est plus « colorée »… aussi bien en termes de costumes que d’attitudes. J’irais même jusqu’à dire que j’y incarne un personnage avec une certaine chaleur, ce qui est assez paradoxale quand on passe son temps à refroidir les gens.

Terry P. : Qu’est-ce qui vous a convaincue d’accepter la proposition de Philippe Tessier, quand il vous a présenté ce projet ?

La Mort : 
Ce n’est pas la première fois que j’apparais dans les livres de cet auteur. Il s’est déjà inspiré de moi, dans des rôles beaucoup plus froids, que ce soit dans les Chroniques hérétiques ou Sélénie des Terres Mortes. Il n’y a guère que dans l’univers sous-marin de Polaris que je n’ai pas de « présence manifeste » même si ça fauche à tout va. Aussi, quand il m’a présenté ce projet, je me suis laissé séduire par ce rôle qui, justement, ne se limite pas à celui de guest-star.

De plus, généralement, dans les différentes œuvres dans lesquelles je me manifeste, je suis le plus souvent confronté à des personnages bien vivants… là, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas vraiment le cas. 
Et puis, quand parfois je me penchais sur l’épaule de l’auteur, provoquant par la même quelques dérèglements organiques passagers mais parfaitement terrifiants pour lui, je le voyais écrire avec bonne humeur, ce qui m’a conforté dans ma décision de participer à ce récit. J’aime la bonne humeur !

Terry P. : Comptez-vous accorder à son auteur un délai d’existence supplémentaire – un retour d’ascenseur, en somme ?

La Mort : 
Malheureusement cela ne dépend pas de moi car sinon il y en a un certain nombre qui seraient encore bien vivants et beaucoup d’autres passablement décédés. N’oubliez pas que je ne suis qu’un concept, un passage, une brève conséquence inéluctable de ce qui nous attend tous. Je ne décide pas des décès, je les concrétise. Donc non, c’est à lui de faire attention afin que je puisse le saluer personnellement le plus tard possible et le seul retour auquel il peut s’attendre, c’est le retour à la terre.

Terry P. : On vous dit sensible à l’humour noir, mais je crois savoir que vous avez surtout la faux rigolarde…

La Mort : 
L’humour noir est un peu ma marque de fabrique. J’essaie d’injecter un peu de bonne humeur dans mon activité afin d’agrémenter un peu la chose. Ce n’est fondamentalement pas ce qu’il y a de plus gai. Quant au fait d’avoir la faux rigolade, je dirais que mon instrument est plutôt mortellement sérieux mais que j’essaie de l’utiliser avec « légèreté ».

Vous savez ce n’est pas facile de se décontracter face à une lame qui, selon vos propres indications, peut trancher un atome. Aussi, quand j’apprécie ceux et celles que je viens chercher, j’essaie de me montrer courtois et de détendre un peu l’atmosphère avant de les détendre un grand coup.

Terry P. : Pardonnez-moi, mais pour un concept, vous avez la peau dure !

La Mort :
 L’os coriace oserais-je dire ! Ou le cartilage épais ! Tous les concepts ont la peau dure, c’est comme qui dirait une condition sine qua non à notre état. Ce qui est assez singulier chez les concepts, c’est que leur réalité est tout aussi avérée que leur non existence. Nous sommes étroitement liés à la Vie sous toutes ses formes et sans elle nous n’avons plus de raison d’être. Aussi, nous pouvons dire que nous sommes aussi résistants que la Vie elle-même.

Quant à moi, je suis au cœur de toutes les préoccupations humaines, bien plus que l’amour, le pouvoir ou la richesse. Il est donc assez compréhensible que depuis que l’homme sait utiliser des outils, il me représente assez souvent… je suis sûr que je dois être gravé quelque part dans des grottes préhistoriques. 

Terry P. : D’ailleurs, quand vous m’avez fauché, une pétition a été lancée pour vous demander de me ramener sur Terre.

La Mort :
Oui, je sais je l’ai signée ! Franchement, j’aurais bien aimé continuer à lire quelques-unes de vos œuvres. Je dois avouer qu’entre deux coups de faux j’adorais me poser quelque part pour en dévorer une. Mais, bon, le grand manitou qui préside à cette grande œuvre qu’est la Vie, n’en a pas grand-chose à faire des pétitions.

Terry P. : Les pétitions ne servent donc à rien… A ce titre, la France est agitée actuellement par un vaste mouvement social : quelle durée de vie donnez-vous aux Gilets jaunes ?

La Mort : 
Quel mouvement ? J’ai raté quelque chose ? Vous savez les mouvements c’est comme les marées, ça va, ça vient. Il y en a eu de bien pires et il y en aura d’autres. J’avais sans doute d’autres « chats à fouetter » si vous me permettez cette expression qui doit très certainement offusquer votre Mort étant donné son affection pour la gente féline.

Quant aux pétitions, est-ce qu’elles ne servent à rien ? Que nenni mon cher ami ! Les pétitions servent à quelque chose ! Elles occupent de la bande passante sur les sites internet et font croire aux gens qu’éventuellement quelqu’un en a quelque chose à faire de leur avis dans les instances du pouvoir ! Hé ! Hé ! Hé ! On en revient à demander au grand manitou de prolonger une vie… Cependant, il est arrivé, parfois, qu’une pétition parvienne à changer les choses. Regardez le financement de l’épisode final de Farscape ! Hum… peut-être pas l’élément le plus important sur lequel se baser.

Terry P. : Revenons à ce roman : avec qui des prestigieux protagonistes présents avez-vous eu le plus de plaisir à renouer contact ?

La Mort :
Il serait dommage de « spoiler » vos téléspectateurs comme on dit de nos jours. Remarquez, ce n’est pas comme dans Le trône de fer, ici, aucun risque de dévoiler la mort des personnages ! Ha ! Ha ! Ha ! 

Mais je dois avouer que j’ai eu un très grand plaisir à revoir ce bon vieux Gargy G. et J.R.R.T. avec lesquels vous avez partagé quelques parties il me semble. C’est Gary qui m’a initié à Décédés & Défunts.

Il y a mon vieil ami Tout aussi. Quand je suis venu le chercher, il s’attendait à être accueilli par un dieu avec une tête d’animal… qu’est-ce qu’il a été déçu le pauvre. J’avais fait l’effort de mettre un masque mais a priori mon artifice ne l’a pas convaincu. J’ai également une tendresse toute particulière pour Marie S-C…

Terry P. : D’ailleurs, quelles seraient vos recommandations à celles et ceux que vous allez prendre, pour mieux profiter de leur trépas ? 

La Mort :
 Oh, Le trépas a ceci de pratique qu’il ne nécessite aucune préparation… ce n’est pas comme une coloscopie qui vous impose de suivre un régime qui confine au sadisme. Non la mort, moins on l’attend plus elle est douce. Quoi qu’il arrive elle se produira et à l’instar des magiciens, elle arrive précisément à l’heure où elle doit se produire. Aussi, mon conseil, est de ne surtout pas préparer son trépas ! Croyez-moi, une fois que vous serez décédé vous aurez tout le temps d’y réfléchir.
 
Terry P. : Nos spectateurs sont très curieux : qu’envisagez-vous pour tuer le temps, lorsque vous prendrez votre retraite ?

La Mort : 
La retraite !? Vous n’y pensez pas mon cher ami. Pas de repos pour les braves ! De toute manière, bientôt, l’idée même de retraite ne sera qu’un vieux concept. Hé ! Hé ! Hé ! Plus sérieusement, si un jour je dois prendre ma retraite, ce ne sera pas franchement une bonne nouvelle pour l’humanité, ni pour les autres formes de vie.

Mais si cela devait se produire, je pense que je passerais beaucoup de temps avec H.G., pour qu’il me montre tous les films et toutes les séries que je dois voir, ou avec Gary, pour disputer des parties endiablées. Je passerais mon temps à jouer à ces tonnes de jeux qui sortent chaque mois et je lirais beaucoup de livres… j’ai un retard dans mes lectures, vous n’imaginez pas !

Terry P. : Merci encore de votre présence sur notre plateau. Ayant déjà rendu l’âme, on se contentera de l’antenne.

La Mort : 
comme toujours, ce fut un plaisir mon cher ami. Je vous proposerai bien d’aller boire un verre pour arroser ça mais nos gosiers ne sont plus ce qu’ils étaient, je le crains, et on risquerait d'en mettre partout.



[à paraître : 19 / 04]  Philippe Tessier – Morts – Leha Editions – 9791097270339 – 19 €


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