La Poésie du turfu entre au Petit Journal, défoncée au cannabis

Thomas Deslogis - 14.01.2016

Zone 51 - Chez Wam - poésie turfu - avenir futur - projection


Andréa Voltaire est sous le choc. PNL à l’Automne des poètes, un de ses proches frappé au visage (voir article précédent)… C’en est trop pour le poète et directeur de la prestigieuse, comme il se doit, collection N&F/Poésies, la plus haute institution poétique française. Depuis presque 20 ans son programme était pourtant simple : pas de vague, ni d'embuns, aucun bouleversement. Éditer sans faire de bruit, mais se plaindre parfois d’un silence médiatique dont il finirait, presque, par se sentir responsable. 

 

Overspeed.

Jérémie Lelièvre, CC BY 2.0

 

 

Andrea Voltaire dirigea, à la fin des années 90 et sans débordements intempestifs, L’Automne des poètes. Voici que la manifestation finit par attirer l’attention des médias sur une poésie contemporaine du choc et de l’actu ; monsieur Voltaire est perdu. Ses collaborateurs parlent d’un fantôme, insaisissable, taciturne. Un zombie. 

 

L’invitation du Petit Journal ne pouvait pas mieux tomber. Habituellement peu enclin à parler de l’actu poétique (on le comprend), Yann Barthès décide malgré tout de tenter le coup, après le buzz provoqué par la présence de PNL à L’Automne. Et pour en parler qui de mieux qu’Andréa Voltaire, le grand manitou ? L’animateur vedette s’est renseigné, il sait que Mr Voltaire est âgé, qu’il use d’un vocabulaire aussi inédit qu’aérien, à l’image de la poésie qu’il veut défendre. Barthès, en grand professionnel, a donc prévu le coup : séquences humoristiques, anecdotes coquines de poètes cultes, punchline hardcore de rap français, etc. Tout ce qu’il faut pour empêcher Voltaire de plomber l’ambiance.

 

Pourtant, rien de tout cela n'aura le temps d'être exploité. À la surprise générale, l’interview du patron de la N&F/Poésies s'apprête à bouleverser le cours des événements et réaliser l'un des plus grands moments de l’émission – voire, de l’Histoire de la télévision. 

 

L’information de cette éminente présence fut balancée le lendemain, sur Twitter, par un des journalistes du Petit Journal : la loge de Voltaire empestait la beuh, ce que l’intéressé confirmera plus tard dans la journée, précisant au passage qu’il n’avait pas fumé de cannabis depuis près de 30 ans, mais qu’il s’est tiré un joint entier juste avant le début du direct. Son intérêt nouveau pour le rap français l’avait poussé à s'en rouler un, et, surtout, qu’il avait kiffé grave et ne s'était jamais senti aussi « posé ». 

 

Indéniablement, le numéro 1 des poètes français avait l’air plus que décontracté en face d’un Yann Barthès médusé par la posture du bonhomme, littéralement affalé sur la table. « Vous en lisez, vous, de la poésie contemporaine française ? » demande Voltaire en réponse au journaliste – le présentateur voulait savoir comment il se sentait après les événements du dernier Automne des poètes. Honnête, Barthès avoue avoir feuilleté quelques recueils en préparation de l’émission, mais qu’à la normale il n’a guère le temps « d’explorer » le sujet. S’en suivra une tirade de Monsieur Voltaire. Déjà culte. 

 

« Explorer ! C’est à la poésie d’explorer, non ? Pas aux gens de l’explorer, elle. Comme s’ils n’avaient qu’ça à foutre… Quel échec ! La poésie, les poètes, devraient être là, là où vous êtes, là où nous sommes, devraient nous prendre par surprise, tout faire pour être vus, tout faire pour coller aux intérêts des gens tels qu’ils sont, là, maintenant ! J’ai honte, vous savez… J’ai passé 20 ans à la tête de la N&F, et qu’est-ce que j’ai fait ? Quedal ! J’ai publié des poètes, pour la plupart épris de campagne et de ses charmes… Vous en avez quelque chose à carrer, vous, de la cambrousse et des états d’âme ? 

 

Vous vous souvenez des surréalistes ? Ils parlaient politique, communisme, ils créaient des formes folles, se battaient entre eux, faisaient tout, TOUT, pour attirer l’attention, pour être au centre des débats, pour guider l’art et le peuple vers le partage et le plaisir, au sens le plus absolu possible. Et nous ? Rien. On s’auto-congratule en essayant de ne pas déranger les voisins, et encore moins les cités ! »

 

Stupéfaction générale. Mais l'on était encore loin d'avoir tout entendu...

 

« Je démissionne. Et je veux que mon successeur, que les poètes en général, trouvent les clés de l’époque avec un seul but : faire trembler le monde, gueuler le plus fort possible, créer de la façon la plus dingue imaginable, faire kiffer les jeunes avec des vers qui leur feront péter une durite. Et que ceux de ma génération perdue s’effacent. Ils n’ont jamais rien eu à dire, ça ne va pas commencer aujourd’hui. Internet ! L’actu et le cul ! L’horreur, la drogue et Apple ! Le politique et les peoples ! Si les gens sont là alors soyons là, et imposons une poésie du turfu, une poésie qui bande, qui hurle, qui brûle ! » 

 

Il partit. Mais ne revint pas.

 

Vive la beuh ! Des millions de vues. Un art ébranlé. Une renaissance. On en tremble encore. Et on voudrait – putain c’qu’on voudrait, n’est-ce pas ? – que cette scène ait eu lieu… 

 

 

Nous avions promis en fin d’année dernière, une grande fresque fictionnelle, pilotée par Thomas Deslogis, autour de la poésie, de la France, de l’écriture et de toutes ces choses. Voici le second épisode d’un feuilleton qui se déroulera maintenant chaque semaine, jusqu’à ce que l'hallali soit bu... 

 

Thomas Deslogis, sur Twitter