"Avec Foenkinos, c'est le Goncourt qui va remettre le prix potache"

Nicolas Gary - 04.11.2014

Zone 51 - Chez Wam - prix Virilo - Prix Goncourt - moustache poil teststérone


Sous une moustache de rigueur, les membres du jury du Prix Virilo gardent un sympathique sourire. Cette année, la récompense littéraire la plus potache de l'édition n'aura pas lieu. « Nous avons cherché. Et nous n'avons pas trouvé. Nous sommes les amants déçus de cette rentrée littéraire », nous lâche le président du jury Philippe Butigieg. La bouteille de Beaujolais achevée, voici le récit d'un entretien, mené sur un pont de Paris, au clair de Lune, ce jour même. 

 

 

 

« Tiens, reprends des rillettes. » C'est avec cette conclusion que les membres du Prix Virilo ont décidé qu'ils n'avaient pas les mêmes valeurs que les autres jurés de prix littéraires. « L'enthousiasme de se retrouver, avec de nouvelles têtes n'a pas faibli, mais personne n'avait eu de véritable coup de cœur », me dit Phil, en passant la bouteille. « Tu vois, Nico, c'est la pauvreté de la rentrée, qui a eu raison de nous, cette année. On reviendra, parce que ce qui ne te tue pas te rend plus fort, mais sincèrement, c'est une rentrée super bof. »

 

Peut-être, Phil, peut-être bien. « Puis, y'a eu Valérie et Éric [Trierweiler et Zemmour, NdR], qui ont polarisé l'attention, et certainement nuit aux papiers sur les nouveautés. Forcément, moins de place dans la presse, sinon pour parler de ces deux cas d'école, ça t'a changé la rentrée en quelque chose de fadasse et d'ennuyeux pour nous. » 

 

Je comprends, Philippe, je comprends, mais tu te rends bien compte qu'avec un pareil coup, vous aurez moins d'expositions médiatiques. « PARCE QUE TU CROIS QUE JE NE LE SAIS PAS ? », hurle-t-il à la Lune. Et, revenant sur terre, les yeux rivés dans la Seine : « Je ne sais pas : on a certainement raté le bon livre de l'année. Il doit bien exister pourtant. Ou alors, 2014, c'est une année à oublier, comme un vilain millésime. » Ça, c'est une image qui me parle, Phil. Repasse-moi le rouge...

 

Pas faut d'avoir lu, d'ailleurs, chez Virilo : plus ou moins 200 romans avalés, sans compter ceux qui ont été parcourus, et abandonnés rapidement. Le regard nostalgique, le président poursuit son monologue : « Y'a pas mal de personnes, qui partagent notre ennui. Et nous avons notre responsabilité, en tant que prix littéraire : nous participons à la vie de la rentrée, et nous avons le devoir d'y prendre part, justement pour animer ce moment. » Et après un coup de biberon : « Tu vois, Nico, on a parfois la rentrée qu'on mérite. »

 

"J'adore Pivot, tu sais. C'est un type super. C'est même à lui qu'on doit un retour de l'éthique dans le prix Goncourt. Mais quand tu retrouves Foenkinos en dernière liste, tu dois t'avouer que c'est eux, qui vont remettre le prix potache de l'année." 

 

 

Arrête, Phil, tu deviens cynique. Tu ne crois pas que Virilo a vieilli, s'est assagi ? « Non. On avait déjà fait le tour de la blague l'an passé, mais on était remonté pour recommencer cette année. Hardi les gars ! Hisse et ho ! Tous sur le pont... Finalement, ce sont les Goncourt qui vont nous battre à notre propre jeu... » Hein ? Je te suis pas Phil. 

 

Ouvrant une troisième quille de jaja, il poursuit : « J'adore Pivot, tu sais. C'est un type super. C'est même à lui qu'on doit un retour de l'éthique dans le prix Goncourt. Mais quand tu retrouves Foenkinos en dernière liste, tu dois t'avouer que c'est eux, qui vont remettre le prix potache de l'année. Il paraît pourtant que, cette année, les jurés du Goncourt ont ouvert de vrais débats, et eu de vraies discussions... Tu te rends compte ? J'espère vraiment que c'est lui qui aura le prix, cette année. Au moins, ça me fera rigoler. » 

 

 

Bancs parallèles, Pont des Arts, Paris

Thomas McGowan, CC BY ND 2.0

 

 

Oui. Je me rends compte. Très bien. « C'est comme le théâtre, l'édition contemporaine. On a l'impression d'arriver à une forme de tour d'ivoire, où chacun se retranche. L'opéra, c'est la langue morte des Arts, et le théâtre, aujourd'hui, s'en rapproche de plus en plus. Ben, c'est pareil en littérature, dans le roman. D'abord, t'as les best-sellers qui vendent toute l'année, et sont complètement en dehors de la rentrée littéraire. Ils se fichent des prix, personne n'aurait l'audace de leur en accorder un... »

 

[glou, glou, glou...]

 

« Et puis, un roman, c'est quoi ? Une histoire avec des mots. Ben, Nico, moi, je m'étonne que l'on n'assiste pas à quelque chose de plus inédit. C'est la frilosité des maisons qui nous a refroidi le cœur. Pourquoi personne ne se lance dans un projet avec de nouvelles trames narratives, avec des choses empruntant à toutes ces technologies dont on se sert quotidiennement ? Les romans, c'est le dernier refuge de la liberté d'expression, un terreau de créativité dingue. Ben, aujourd'hui, quand je m'achète un roman, j'ai l'impression d'acheter une place de théâtre. »

 

Phil me regarde, avec une intensité troublante. Il sourit tristement, résigné, et pose sa main sur mon épaule. « Dis-leur, Nico, qu'on est tristes, et que durant nos réunions, pour débattre des livres, on a fini par ne plus se voir que pour manger des rillettes. Ça fait nullos de notre part de n'avoir pas su trouver les bons livres, mais c'est la mort dans l'âme qu'on l'avoue. »

 

Il me laissa, avec les cadavres de bouteilles sur le pont des Arts, où nous avions pris rendez-vous. Tout un symbole. Maintenant, vous savez tout. Heureusement, on ne s'étaient pas retrouvés sur le Pont Mirabeau...