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Le FBI suspectait l'auteur Ray Bradbury de sympathies communistes

Clément Solym - 31.08.2012

Zone 51 - Insolite - Ray Bradbury - FBI - Science Fiction


L'auteur américain Raymond Douglas Bradbury, référence de la fiction d'anticipation, avait été placé sous surveillance dans les années 1950 par le bureau fédéral d'investigation. Le motif de l'ouverture du dossier résidait dans une suspicion d'anti-américanisme et de collusion avec le communisme dont l'écrivain faisait l'objet. L'occasion de revenir sur les travers des critiques littéraires de la chasse aux sorcières maccarthyste.

 

 

 

 

 

Un regard extra-terrestre sur le monde

 

L'oeuvre qui a fait la renommée de l'écrivain comporte les Chroniques martiennes publiées en 1950, le recueil de nouvelles intitulé L'Homme illustré paru l'année suivante, ainsi que le célèbre roman dystopique Farenheit 451 publié en 1953. Ses écrits opposaient la spiritualité humaine au matérialisme de la société de consommation, et l'homme décrivait lui-même son registre comme du fantastique et non de la science-fiction. L'homme qui qualifiait la planète Mars de « rêve romantique » a finalement donné son nom à la piste d'atterrissage martienne du robot Curiosity actuellement en exploration sur la planète... rouge. 

 

Une période troublée par la guerre froide

 

L'ensemble des 40 pages du rapport de l'agence fédérale l'ayant pris pour cible est disponible à la lecture (en anglais) à cette adresse. Il a été obtenu par le Daily Beast à la suite d'une revendication de liberté d'accès à l'information. Il démontre à quel point l'auteur a pu se retrouver dans le collimateur du FBI, avant que l'affaire ne se conclue finalement par un non-lieu en raison de l'absence de preuves quant à son éventuelle appartenance au parti communiste.

 

Pour sauver sa peau au temps de la « peur rouge » à Hollywood, le scénariste Martin Berkeley qui devait répondre de l'existence d'une carte de membre du parti communiste à son propre nom, avait accusé plus de cent collègues d'être des sympathisants à la politique bolchevique. Bradbury figurait dans la liste de délation de celui qui pensait racheter son âme en redoublant de perfidies.

 

Une investigation à livre ouvert

 

Le 8 juin 1959, le FBI rapporte : « Raymond Douglas Bradbury, un écrivain free-lance de science-fiction, de télévision et de scénarios de films... a été décrit comme étant critique du gouvernement des États-Unis. » La critique littéraire approfondie des oeuvres de l'auteur, par les analystes du bureau fédéral, aboutissait à cette conclusion : « Les histoires sont liées entre-elles par le thème répété que les terriens sont des spoliateurs et non des développeurs. » 

 

Selon la délation de Martin Berkeley, au cours d'une discussion au sujet du bien-fondé de l'acceptation des communistes au sein de la Screen Writers Guild, Bradbury se serait dressé en s'écriant : « Lâches et maccarthystes ! » Le dénonciateur a également ajouté que : « La science-fiction peut être un domaine lucratif pour l'introduction des idéologies communistes. [...] certaines des histoires de Bradbury ont été définitivement dirigées contre les États-Unis et sa forme capitaliste de gouvernement. »

 

À cela s'ajoutent dans le dossier d'autres témoignages dénonçant la science-fiction comme un diffuseur de poison anti-américain qui aurait profité à l'URSS. Ainsi on peut lire : « L'objectif général de ces écrivains de science-fiction est d'effrayer les gens et les plonger dans un état de paralysie ou d'incompétence psychologique, proche de l'hystérie, qui rendrait probable de procéder à une troisième guerre mondiale que le peuple américain croirait ne pas pouvoir gagner en raison de sa moralité sérieusement détruite. »

 

Le principal accusé, Bradbury, n'a pas éteint la polémique en déclarant au Daily Variety : « J'ai vu trop de crainte dans un pays qui n'a pas de raison d'avoir peur, j'ai vu un trop grand nombre de campagnes en Californie, ainsi que dans d'autres États, remportées sur la question de la peur elle-même, et non sur les faits. Je ne veux plus rien entendre de ce verbiage et de vos absurdités. Elles ne seront pas bienvenues de McCARTHY ou de McCarran, de M. Nixon, Donald Jackson, ou un homme du nom de SPARKMAN. Je ne veux pas de mensonges, pas plus de préjugés. Je ne veux pas de pressentiments, ouï-dire ou rumeurs. Je ne veux pas de lettres ou de coups de téléphone anonymes de part et d'autre, ou de n'importe qui. » 

 

Dernier soubresaut d'une histoire sans queue ni tête

 

Malgré tout, le FBI dut classer le dossier au cours de l'année 1959 en raison de l'absence de preuves quant à une possible affiliation de l'écrivain au parti communiste. Jusqu'à ce qu'en 1968, le bureau déterra le dossier en raison d'une nouvelle suspicion, mais celle-ci a sans doute relevé plus de la paranoïa ambiante que de véritables faits. Un certain Roy Bradbury avait participé à un congrès anti-impérialiste à La Havane. Après vérification du passeport de son quasi homonyme Ray Bradbury, il s'avère qu'il ne s'est jamais rendu à Cuba. 

 

Le biographe de l'auteur, Sam Weller, raconte certains détails de l'enquête dans The Bradbury Chronicles. Il rapporte que l'écrivain se moquait de cette investigation lorsque ses intimes mettaient le sujet sur la table. Il aurait dit à Weller : « Que je sois damné, je n'ai rien eu à cacher au fil des années. Sur quoi vont-ils pouvoir enquêter ? Quel ennui ? »