Pénélope concurrencée : une doctorante de Bristol veut tisser l'Iliade

Nicolas Gary - 30.08.2014

Zone 51 - Insolite - Iliade Homère - poème épique - livres chants


Personne n'a oublié que, s'ennuyant ferme à Ithaque, pendant que son marin de mari guerroyait à Troie, et traînait un peu sur le retour, Pénélope s'était mise à la couture. À l'époque, Netflix n'existait pas, et pour passer le temps, entre les séances de séduction de deux courtisans, il fallait trouver autre chose : la tapisserie était alors en vogue. 

 

 

 

 

Certes, tout cela concerne l'Odyssée, et non le premier poème épique attribué avec générosité à un certain Homère, aussi réel que Zeus et Achille, très certainement. Mais une étudiante en doctorat de l'université de Bristol a décidé de faire revivre, sous une forme tissée, les 24 chants de l'Iliade. Le projet de Sylvie Kilgallon, Stitched Iliad est un véritable défi, puisque chaque lettre du texte grec est représentée par un point de couture, avec des nuances de rouges pour représenter les lettres du premier Chant. Lequel, traduit en 1937 par Mazon, commence à peu près comme suit :

Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros même elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée, protecteur de son peuple, et le divin Achille.  

 

Pour les autres chants, ou livres, une couleur différente sera choisie, et une lettre-couleur sera remplacée par une nuance de bleu. Le rouge initialement choisi, répond aux thématiques premières du Chant I, puisque colère, guerre et effusions de sang s'y retrouvent régulièrement. Or, note l'étudiante, il semblerait que les variations sur les couleurs ne sont pas très nombreuses, et que la langue homérique ne dispose pas d'un grand champ lexical ni métaphorique pour les désigner. 

 

Cette idée n'est pas neuve, et l'on avait eu l'occasion d'envisager que les Grecs ne percevaient pas les couleurs comme nous, en s'appuyant sur l'image « vin [couleur] mer sombre ». (voir ces explications, passionnantes sur la question) Tout porte plutôt à croire que la langue homérique puisait à de multiples sources pour ses besoins descriptifs – sans oublier que ces expressions participent au récit, et facilitaient la vie des aèdes chargés de chanter, littéralement, les textes. Selon plusieurs théories, les adjectifs avaient pour fonction de faire en sorte que la mémoire se repose, puisque l'aède savait pertinemment quelles épithètes allaient venir qualifier un héros, un objet – ou un vin.

 

Sylvie, pour sa part, explique avoir commencé son projet avec à l'esprit de produire une traduction visuelle du texte, pour qu'une personne ignorant tout de l'histoire et du patrimoine historique, autant que littéraire, l'apprécie. La matérialisation par des couleurs semblait s'imposer, pour dérouler un récit visuellement fort. Elle a déjà passé près de trois mois sur son métier, et remet son ouvrage chaque jour, sans rien défaire, contrairement à la tradition de Pénélope. (via Bristol)

 

 

 

Concernant les couleurs, les recherches de Sylvie lui ont indiqué qu'il existe une sorte de développement traditionnel dans l'emploi des termes, au travers des différentes civilisations. Aux commencements seraient le noir, le blanc et le rouge, alors que le bleu serait l'une des dernières couleurs à être nommée. Raison pour laquelle Sylvie a débuté par le rouge, pour progressivement passer vers le bleu. 

 

Le poème écrit entre 850 et 750 av. J.-C., aurait été précisément composé en 762 av. J.-C., selon des généticiens qui se sont penchés sur la question. Si les langues se comportent de la même manière que des gènes, alors il serait possible de suivre l'évolution des termes, des graphies, des acceptions, et remonter le plus loin possible pour dater les textes d'Homère. 

 

Une comparaison entre les langues d'Homère, celle du hittite et le grec moderne. Tout un arbre phylogénétique aux multiples ramifications s'est établi, parvenant à établir que la date de création du texte pour 707 av. J.-C.. Et après de nouveaux recoupements, leur date définitive serait celle du 762 av. J.-C. — avec plus ou moins 50 années d'erreur. 

 

Tout à la fois performatif et instructif, le tissage de l'Iliade ne sera certainement pas cousu de fil blanc. Le livre premier est disponible à cette adresse.