Quand fin 2015 sonna le réveil (tardif) des poètes français

Thomas Deslogis - 10.12.2015

Zone 51 - Chez Wam - poésie France - poètes structure actions


Sur ce point le suspense est mort. Dans les livres d’Histoire française, 2015 aura son chapitre particulier au sous-titre explicite : « De Charlie à Paris en passant par Le Pen : une bien belle année de merde ! ». Voilà pour l’Histoire généraliste. Fort heureusement l’Histoire est plurielle et, à la surprise générale, 2015 marquera de façon bien plus positive une tout autre fresque chronologique : celle de la poésie. 

 


Denis Bocquet, CC BY 2.0

 

 

Puisqu’enfin – enfin ! – traumatisés, certainement, par les attentats ayant touchés leur capitale de toujours, et s’inscrivant dans cet élan soudain et quasi général d’affirmation d’une certaine France de l’art et de la biture, le 18 novembre 2015, soit cinq jours après les attaques, les responsables poétiques français ont décidé de se réunir pour arrêter une définition claire et une stratégie commune de la poésie française contemporaine. 

 

Un événement qui, par sa nature inédite depuis bien des décennies, peut d’ores et déjà être qualifié d’historique, en attendant de pouvoir observer les effets véritables des décisions prises ce jour-là. Si 2015 aura été l’année du tournant intellectuel, 2016 sera, ou en tout cas devrait être, celle du changement concret, de l’action.

 

 Les conclusions de ce premier bureau poétique du XXIe siècle visent en effet spécifiquement les piliers jusqu’alors inefficaces de la poésie française d’aujourd’hui : Printemps des poètes, Marché de la poésie, NRF/Gallimard (autrefois à l’avant-garde de l’avant-garde), Société des Poètes Français, etc.

 

Combattre "le sentiment d’abandon, voire de désintérêt" des Français

 

Autant d’institutions dont l’échec constant à remplir leur rôle, défendre et diffuser la poésie contemporaine, commençait non seulement à embarrasser sérieusement les quelques acteurs dynamiques du milieu, mais contribuait surtout à enfoncer toujours plus la poésie dans l’image qu’on s’en fait désormais : un art obsolète, tout autant dénué d’imagination que de volonté, renfermé sur lui-même et indéniablement déconnecté, c’est plus que jamais le terme, de son époque et de ses lecteurs potentiels, c’est-à-dire de tout le monde. 

 

Venons-en aux faits. Qu’énonce le communiqué officiel ayant suivi cette réunion d’urgence d’un nouveau genre ? Une sorte d’excuse, d’abord. « Nous réalisons pleinement le sentiment d’abandon, voire de désintérêt, que peuvent avoir ressenti la plupart des Français. Si nous tenons à préciser qu’il n’en a jamais été le cas, nous admettons cependant, et ce fut l’objet même de notre conversation du jour, que notre logiciel était périmé ». Vrai, honnête. 

 

Changement de logiciel donc. Il était temps… Lisons la suite : « En accord avec Jean-Roche Siménon et Jack d'Aras, les événements majeurs et annuels dont ils sont respectivement responsables, Le Printemps des poètes et Le Marché de la poésie, feront l’objet d’une refonte complète dès les prochaines éditions, en 2016. Nous communiquerons les détails de cette réorientation très bientôt, mais nous pouvons déjà affirmer qu’elle commencera par de nouveaux sites web et une nouvelle stratégie vis-à-vis, notamment, des réseaux sociaux ».

 

L’essentiel du communiqué est là. Non seulement parce que le bruit court désormais que Jean-Roche Siménon et Jack d'Aras sont en fait sur le point d’être remerciés pour laisser place à une génération plus apte à se servir de ces nouveaux outils, mais surtout parce que cet extrait met enfin le doigt sur ce qui manquait cruellement aux institutions poétiques françaises : une présence numérique digne de ce nom.  

 

Nous nous sommes entendus pour que les médias soient désormais considérés par les instances poétiques que nous représentons comme, au mieux, des alliés, au pire, des éléments à corrompre de l’intérieur Collectif poétique

 

 

Un détail qui n’en est pas un, loin de là. Ne pas se contenter de créer un site et une page Facebook mais moderniser et alimenter sans cesse ces plateformes aura pour conséquence directe un changement de paradigme pour la poésie elle-même, qui devra bien s’adapter à cet univers-là. 

 

Un changement de langage, de sujets, de diffusion, de robe ! Une sorte de révolution pour un art qui, avec une étonnante rapidité, est passé de champion de la modernité à celui de l’immobilisme. Mais l’ermite a enfin l’air de vouloir sortir de sa cage, en témoigne la fin du fameux communiqué.

 

« Si les modes d’action restent à déterminer, nous tenons, pour finir, à préciser que nous avons arrêté deux priorités nouvelles : internet, donc, et les médias en général. Nous ne le cacherons pas, le débat a été long et lourd, mais nous nous sommes entendus pour que les médias soient désormais considérés par les instances poétiques que nous représentons comme, au mieux, des alliés, au pire, des éléments à corrompre de l’intérieur par la liberté fondamentale que constitue l’acte poétique. Quoi qu’il en soit, nous ferons, à partir de ce jour, tout ce qui est en notre pouvoir, et même plus, pour faire partie du game ». 

 

 

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doctorhop, CC BY SA 2.0

 

 

Un rendez-vous à suivre, dès l'année prochaine

 

Ce dernier terme vous étonne ? C’est normal, c’est le moment que j’ai choisi pour expliciter la nature complètement fictionnelle de tout ce que vous venez de lire. La poésie n’a absolument pas réagi après les attentats du 13 novembre, comme elle n’avait pas réagi après Charlie ni après aucune élection gagnée par le Front national. J’ai inventé, fantasmé plutôt, toute cette histoire. 

 

Et ce n’est que le début. Les « grands » poètes français ne font rien ? Imaginons alors qu’ils font. Imaginons la suite de cette histoire, les détails des changements décidés dans ce communiqué imaginaire, point par point. 

 

Une série d’articles entre la fiction et les Quarantièmes rugissants, à retrouver dès janvier sur ActuaLitté. Pourquoi donc ? Parce qu’imaginer, planifier, c’est déjà agir, c’est plus de la moitié du travail. Celui qu’aujourd’hui, dans ce milieu, plus personne ne fait.