Soumission, de Houellebecq, "des relents mal dissimulés de haine"

Nicolas Gary - 31.12.2014

Zone 51 - Chez Wam - Michel Houellebecq - Soumission roman - piratage PDF ebook


En l'espace de quelques heures, le dernier roman de Michel Houellebecq est devenu la star du net. Mis à disposition illégalement par un internaute, tout d'abord en format PDF, puis déployé en formats EPUB et MOBI, le livre Soumission développe une uchronie. La France se retrouve gouvernée par la Fraternité musulmane, un parti politique qui parvient au pouvoir en battant le Front national. Mohammed Ben Abbes, président de la République, ou un délire qui oscille entre la persécution et le nauséabond.

 

 

Houellebecq Soumission rats

Infrogmation of New Orleans, CC BY SA 2.0

 

 

Salut Michel, je vais pas être sympa avec toi, mais tu auras toujours la possibilité de te draper dans la fumée de tes cigarettes, pour t'abriter loin de toute critique. Je viens de relire ton entretien dans Lire, en 2001, celui qui t'avait valu un procès. Sérieusement... Tu avais estimé que tes propos, repris par le journaliste, avaient pu être dénaturés, mais quand tu dis que, pour l'islam, c'est de la haine que tu ressens, il semble difficile de se méprendre. Même en tenant compte d'une légitime reformulation, accordée au journaliste. 

 

Dans Soumission, ton personnage, François, fait preuve d'une couardise à toute épreuve. Il subissait déjà son existence, avant que tu ne fasses élire un parti musulman, mais après cette élection, il devient franchement antipathique. Et ne te méprends pas : je n'ai rien du super héros, et à la question de Goldman, 

 

Et si j'étais né en 17 à Leidenstadt 

Sur les ruines d'un champ de bataille 

Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens 

Si j'avais été allemand ? 

 

je reste comme chacun, sans réponse. Celles qui viennnent flanquent souvent la trouille, d'ailleurs, mais c'est devenir adulte que d'affronter ses peurs. Et reconnais que le courage n'est pas la vertu premièrement défendue dans tes différents bouquins. Extension du domaine de la lutte m'avait fait rire, aux éclats, parce que s'y lisait encore une ironie presque flaubertienne – presque. Ta nouvelle production me flanque un cafard morbide.

 

Entretien accordé à Lire, septembre 2001

"Dans ce paysage très minéral, très inspirant, je me suis dit que le fait de croire à un seul Dieu était le fait d'un crétin, je ne trouvais pas d'autre mot. Et la religion la plus con, c'est quand même l'islam. Quand on lit le Coran, on est effondré... effondré! La Bible, au moins, c'est très beau, parce que les juifs ont un sacré talent littéraire... ce qui peut excuser beaucoup de choses. Du coup, j'ai une sympathie résiduelle pour le catholicisme, à cause de son aspect polythéiste. Et puis il y a toutes ces églises, ces vitraux, ces peintures, ces sculptures..."

 

"L'islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. Heureusement, il est condamné. D'une part, parce que Dieu n'existe pas, et que même si on est con, on finit par s'en rendre compte. A long terme, la vérité triomphe. D'autre part, l'Islam est miné de l'intérieur par le capitalisme. Tout ce qu'on peut souhaiter, c'est qu'il triomphe rapidement. Le matérialisme est un moindre mal. Ses valeurs sont méprisables, mais quand même moins destructrices, moins cruelles que celles de l'islam."

Depuis quelques jours, il me semble que la toile se régale de téléchargements illégaux, et profite de ce qu'un internaute a franchi le pas de la légalité, en mettant à disposition cet ultime roman. Il fallait le lire, je n'en ai bouclé qu'une grosse moitié, et j'arrête parce que la nausée me vient.

 

Interpréter Soumission n'a rien d'une partie de plaisir : ce livre est un émitif puissant. D'abord parce que jouer avec l'opposition Front national et parti musulman, ça relève du ras des pâquerettes. Que ton personnage-narrateur angoisse de ne voir dans cette religion qu'une forme d'expansionnisme, passe encore. Surtout que de temps à autre, tu renoues avec ces traits talentueux typiques de ton écriture. Des phrases décochées comme des jurons, dont la platitude navrante ne dissimule qu'à peine un profond désespoir. Dans ces moments, tu es bon. Vraiment bon.

 

Finalement, que ton roman soit piraté, je trouve que c'est un juste retour des choses : fallait pas. Fallait pas plonger aussi bas, remuer avec une pareille insouciance des sujets qui entretiennent la xénophobie. Fallait pas prétendre à créer un faux Candide-prophète qui porte sur le monde un regard naïf. Fallait pas opposer une fois de plus islam et FN. C'est une fois de trop. Tu pouvais pas mettre ta plume au service d'une réconciliation, plus que d'une division ?

 

Ce piratage, c'est la rançon du succès, certes, et probablement une prise de conscience de l'édition, que la contrefaçon ne l'épargnera plus, comme elle a frappé la musique, le cinéma, et ainsi de suite. À ce titre, je rentre certainement dans l'une de tes jolies catégories sociales, bobo de gauche semi-libéral, journaliste centre-humaniste, semi-macho adepte de la bibliothèque Ikea. Et c'est certainement rassurant de pouvoir m'y cantonner, pour se protéger des critiques. Sauf que personne ne s'y trompera : ce bouquin a des relents mal dissimulés de haine, de peur, celle-là même que tu évoquais en 2001. J'ignore quelles intentions tu avais en tête : je préfère ne t'en prêter aucune, elles seraient sales. 

 

Après cette demie-lecture, j'ai l'impression que tu m'as sali, en me faisant avaler cette trouille mêlée de haine qui avance voilée – et sans jeu de mots – pour gangréner l'esprit. Rendez-vous en 2022, Michel, je serai quelque part à regarder la situation : si jamais tu avais raison, je ferai amende honorable, et trouverai bien un moyen de publier des excuses. Pareil en 2027 ou en 2032, si tes prophéties ne se réalisent que plus tardivement. Pour le moment, ça me rend juste malade de savoir qu'il reste 145 pages de ton roman à boucler. 

 

Ton narrateur a le sentiment de quitter le navire, comme un rat, en voyant ce qui se profile. Et pour le coup, tu écris avec justesse que les rats sont des créatures intelligentes, qu'elles ont de fortes chances de survivre à l'homme, parce qu'elles vivent dans un modèle grégaire qui serait plus solide. J'ai un peu peur, Michel, quand je lis ça. J'imagine que tu le comprends. Parce que dans notre société occidentale, à qui tu promets le meilleur, le rat n'a pas vraiment bonne presse. Ni une belle image. Je ne t'apprends rien...