Les liens du sang, le Roman feuilleton pour iPhone épisode 1

Clément Solym - 09.03.2009

Zone 51 - Chez Wam - liens - sang - feuilleton


Episode # 1 : été 2008

Comme surgie du trou noir de son passé, une violente angoisse lui tordit l’estomac.
Simon s’avança jusqu’à la balustrade : au pied du morne que dominait l’église blanche, il vit la mer bleu sombre, saupoudrée de lumière. Une BMW noire était garée en bas, entre le rocher abrupt et l’étroite bande de sable avant la mer.
Quelqu’un lui toucha le bras.
- Tu as peur ?
Marianne : tailleur émeraude et chapeau assorti. Sa future belle-sœur.
- Tu es belle.
Ses yeux d’un marron noir, en amande, l’observaient avec une affection qui attisa son malaise.
- Ils t’attendent, dit-elle.
Traversant le parking, il serra les mains de grands Guadeloupéens au sourire amical, embrassa les joues denses de vieilles femmes magnifiques.
Une foule gaie, bavarde, hospitalière. On l’accueillait. Il faisait partie de la famille, du clan. Il n’était plus seul. Il avait des repères. Enfin.
Simon atteignit les marches de l’église. Une main se tendit vers lui. Elle était blanche, mais bronzée.
- Paul ? Comment vas-tu ?
C’était un homme grand et lourd, aux cheveux gris, en costume de lin écru froissé.
- Monsieur ?
- Paul, c’est moi !
Les notes d’un klaxon de parade firent se tourner tous les visages vers la Mercedes qui arrivait, empanachée de rubans de tulle. On devinait, à l’arrière, le fantôme d’une robe blanche.
Le frère aîné de la mariée, James, rangea la voiture, aida Lelita à s’en extraire comme un papillon qui se défroisse hors de sa chrysalide, grande belle fille noire qui apparut dans sa robe de noce comme un top model entrant en scène.
- Nous nous connaissons ? demanda Simon, d’une voix réticente, à l’homme aux cheveux gris qui le dévisageait.
- Tu ne peux pas m’avoir oublié !
- Je crains que si.
- Paul, voyons…
Cette fois, il leva les yeux vers ceux de l’homme aux cheveux gris.
- Je ne m’appelle pas Paul. Je m’appelle Simon.
L’homme haussa les sourcils, puis il hocha plusieurs fois la tête, comme s’il se décidait à assimiler cette information.
- OK, dit-il. Mais, Paul ou Simon, tu aimeras sans doute avoir des nouvelles de Golo ?
- Je ne connais pas de Golo.
- Et Regina ?
Le jeune homme fit non de la tête.
- Léo ? Hertog ? Ils ne t’intéressent pas non plus ?
- Que voulez-vous, à la fin ?
- Si je suis là, Paul, c’est pour t’aider.
A ce moment, Hortense, la mère de Lelita, en robe rose décolletée et chapeau de paille rose, s’avança vers Simon. Elle lui offrit un bras soyeux et tendre. Il y posa les doigts après une hésitation.
- Acceptes-tu d’entrer avec moi à l’église ?
Il lui sourit, les yeux plissés par la lumière et l’inquiétude. L’homme aux cheveux gris avait disparu.
Un chœur d’adolescentes, accompagné à l’harmonium, chantait Mendelssohn quand ils entrèrent en tête du cortège. L’église était très claire et trop chaude. Simon sentit couler de long de son dos une énorme goutte de sueur.
Il marchait d’un pas lent, la main sur l’avant-bras d’Hortense, et la douceur de ce contact, le chant des jeunes filles réunies derrière l’harmonium, l’évidence soudaine qu’une cérémonie commençait, solennelle et gaie - tout cela l’apaisa.
Hortense l’accompagna jusqu’au pied de l’autel. Il se retrouva seul face au prêtre. Il entendait derrière lui les bruits des invités prenant place dans l’église. Puis, tandis que le chœur tenait en point d’orgue la dernière note de la Marche nuptiale, une ombre blanche apparut à son côté. James lui sourit et s’éloigna : il lui confiait Lelita, sa petite sœur.
Simon n’écouta pas grand-chose de la messe. Tout se déroula comme il s’y attendait, comme si, dans le trou noir de son passé, il s’était déjà marié dix fois. Chaque mot du prêtre, chacun de ses gestes étaient prévus, conventionnels. Ce qui l’étonnait, c’était d’être là, dans cette église coloniale, en train d’épouser une femme.
Lorsqu’ils échangèrent les alliances, il comprit qu’il se liait à Lelita pour se fabriquer une vie. Il eut un peu honte. Ils s’embrassèrent du bout des lèvres, chastes. Les yeux de Lelita brillaient.
Ensuite, ils s’approchèrent de l’autel et y signèrent le registre de mariage. Leurs témoins signèrent à leur tour. Simon observait la petite foule assise sur les bancs de l’église. Il n’y aperçut aucun visage menaçant.
Tout à coup, l’homme aux cheveux gris apparut à son côté et lui dit à voix basse :
- Cette nuit, à deux heures, un bateau partira de Basse-Terre. Je l’ai loué pour toi. Tu dois filer, Paul. Avec ta femme, si tu veux. Tu l’as épousée pour le meilleur et pour le pire, non ?
- Qu’est-ce qui vous prend ? Qui êtes-vous ?
- Cesse ce jeu, ça ne sert à rien.
L’angoisse était revenue, plus vive que jamais. Simon articula, dans un murmure :
- Je ne sais pas qui vous êtes. Peut-être s’est-on connus un jour, mais je vous ai oublié. Vous comprenez ? Ou-bli-é.
- Moi, Harry, Harry Roman, tu m’as oublié ?
Il comprit soudain la situation.
- Amnésie ? demanda-t-il.
- Totale.
Harry poussa un profond soupir en secouant la tête.
- Eh bien, eux, ils ne t’ont pas oublié. Tu as été fou, jeune homme, de croire qu’ils te laisseraient partir comme ça.

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