#Tweetclash : Pierre Bergé, patron du Monde, injurie Eric Chevillard

Clément Solym - 10.12.2014

Zone 51 - Insolite - Pierre Bergé - Eric Chevillard - Patrick Modiano


Les journalistes du Monde doivent savoir qu'ils sont sous surveillance. Bonne ou haute, la nuance importe peu : Pierre Bergé, qui préside le Conseil de Surveillance du quotidien, démontre une attention toute particulière aux chroniques littéraires que son journal publie. Et en l'occurrence, celles du romancier Éric Chevillard.

 

 

 

Début octobre, le journaliste et écrivain publiait une chronique de la dernière parution, chez Gallimard, de Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. C'était quelques jours avant l'annonce du prix Nobel de littérature, et Chevillard écrivait : 

Lui-même se dérobe à toute appréhension. Les inconditionnels vanteront encore la fameuse « petite musique », mais n'est-ce pas la définition même de la rengaine ? Comme le roman est mince (150 pages), on parlera d'une épure. Certes, mais la littérature selon Modiano est déjà tout en ellipses et, s'il persiste à l'amaigrir encore, les mots eux-mêmes y seront bientôt implicites. Et que restera-t-il alors ?

 

Le patron de Le Monde intervenait sur Twitter, pour déplorer que sa publication se couvre de ridicule : « Il y a 8 jours il descendait le livre de Modiano. Aujoud'hui, Modiano reçoit le prix Nobel. » Et au passage, il écorchait vif Chevillard :

 

 

 

Le temps avait passé sous le pont de l'Alma, non loin, donc, de la Fondateion Pierre Bergé — Yves Saint-Laurent, et l'accrochage ne devait être qu'un mauvais souvenir. Pas tout à fait. Denis Cosnard publie un article dans Le Monde, pour raconter ce discours de Modiano, invité à l'Académie Nobel pour le traditionnel discours. Et Bergé a fait feu, de nouveau sur le réseau de microblogging, cette fois avec bien plus de virulence.

 

 

 

 

 

Bien entendu, un vilain troll, dans les grandes longueurs, mais qui ne s'arrête pas en si bon chemin : 

 

 

 

MDL n'est pas un acronyme pour Mort de Lire, mais bien pour Monde des Livres, le supplément littéraire du quotidien. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Pierre s'émeut de la qualité de son supplément littéraire. Déjà en octobre 2013, il affirmait avoir une nette préférence pour celui... du Figaro. Avec le retour des mêmes attaques. « Je peux vous dire que je désapprouve le plus souvent le supplément littéraire du ‘‘Monde''. Parce qu'on n'y parle pas de livres. Parce qu'il y a un chroniqueur qui s'appelle monsieur Chevillard, qui se croit un bretteur, et qui croit intelligent de descendre le livre de Giscard d'Estaing, le livre du petit [Alexandre, NdR] Jardin, des choses qui n'ont pas besoin d'être descendues parce qu'elles n'existent pas. »

 

"j'attends plutôt qu'il me vire" (Éric Chevillard)

 

La Société des journalistes du Monde a réagi pour déplorer ces agressions de la part du président, qui a « cru bon d'ajouter l'insulte à son mécontentement coutumier ». L'intervention choque, rappelle la SDJ, pour qui « l'exercice de la critique [...] doit demeurer libre ». Pas question de museler Pierre Bergé, mais son comportement « nuit à l'image de notre journal et à la sérénité du travail de la rédaction ».

 

Quant à Chevillard, il s'est contenté d'un billet presque désabusé sur son propre blog, en guise de réponse à l'agressivité 

Voilà de longs mois déjà que je ne réponds que par des blagues aux propos insultants de Pierre Bergé à mon égard. Je ne suis pas de ceux qui pensent en effet qu'il devrait s'interdire de donner son avis sur ma chronique du Monde des livres au prétexte qu'il est propriétaire du journal. Emporté par sa vindicte, il lui arrive cependant de me calomnier – ainsi mon article sur Modiano n'était pas un éreintement en règle, mais une critique respectueuse et nuancée.

Puis voilà que j'apprends qu'il me traite maintenant de connard (sic) depuis la branche de Twitter où il croasse ses imprécations. Cela confine au harcèlement moral, non ? J'ai donc le choix : ou bien je lui envoie ma démission – mais pourquoi pas des fleurs avec ? Ou bien je m'immole par le feu dans le hall du journal.

Ou j'attends plutôt qu'il me vire ; et au moins les choses seront claires.

 

Peut-être que Pierre Bergé a lu en toute hâte les commentaires de Chevillard, à l'égard du bouquin de Modiano. Son article, titré Le Créateur d'ambiance, est tout de même loin du carnage – bien plutôt une larme de regret, d'avoir été déçu par un auteur que l'on a aimé. Et que le dernier en date de ses romans n'est finalement qu'une redite de tous ceux que l'on a pu chérir ?

 

En tout cas, Le Monde des Livres en prend pour son grade.