Une Moix d'honneur, pour Yann, pourfendeur du livre numérique

Clément Solym - 02.02.2012

Zone 51 - Chez Wam - Yann Moix - livre numérique - tribune


Ce qui est difficile, avec les bas de plafond, comme disait le grand-père du Petit Spirou, c'est qu'il faut toujours se méfier. Et Yann Moix, si cela se pouvait, mériterait qu'on lui décernât la Moix d'honneur, en hommage à la Noix attribuée par le Canard, mais sans toutefois en mériter le prestige.

 

Qu'un farfelu comme Beigbeger parte en guerre contre le livre numérique, semble assez logique : le Bobo parisien classique, fils de pub et de luxure, qui en a marre des lignes sniffées sur les capots de voiture, se rachète une conduite de réactionnaire... bon, tant pis. De toute manière, son livre évoquant l'apocalypse numérique n'a pas marché.

 

Ou alors, faut-il y voir l'esprit d'un futur quinquagénaire complètement paranoïaque

 

Qu'importe. Aujourd'hui, c'est donc Yann Moix qui se voit décerner notre Moix d'honneur, pour des propos débordant d'intelligence vive et soudaine. Estimant que la vague Beigbeder a de l'avenir, l'auteur suisse tente, dans un billet publié chez BHL, La règle du jeu, de tordre le cou au livre numérique. Et avec brio, voyez plutôt : 

Ce qui est plus troublant, c'est qu'un des arguments de vente soit quantitatif : un e-book contiendrait, contiendra, contient des millions d'ouvrages. La belle affaire. On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage.

 

Bon... liseuse, c'est moche, mais passe encore. Lecteur ebook, nous préférons, eReader, ce serait idéal... Mais que le bonhomme Moix confonde le contenu, l'ebook, c'est-à-dire le livre numérique, et le contenant, le lecteur d'ebooks, montre bien à quel point il maîtrise son sujet. 

 

Eh, Yann Moix, crédit photo Wikipedia, c'est honni aussi ?

 

 

La suite donnera au choix envie de vomir, de rire, ou d'offrir à son prochain un lecteur ebook, pour qu'il puisse se rendre compte de la bêtise ambiante. 

 

Si au moins, au moins, mais n'est-ce pas déjà trop demandé que le moins, à une personne qui ne le peut pas, et tente de donner le plus, à savoir pas grand-chose ? Si au moins, donc, Yann Moix évoquait les questions sérieuses, les enjeux réels, soulevés par de grands bonshommes comme Richard Stallman !

 

Les enjeux de confidentialité, de respect de la vie privée, les risques de détériorations des textes, les abus de position dominante, les conflits de formats, les DRM, les évolutions possibles en termes de création, autant de choses qui sont essentielles, car pragmatiques.

 

Mais a-t-il simplement lu Stallman, Yann ? Sûrement pas, et redémonstration : 

Exactement comme il a peur de rester seul avec lui-même, il a la trouille de se retrouver tout seul en face d'un texte qui n'offre d'autre échappatoire, d'autre échappée que lui-même. Le lecteur, qui ne tient pas en place, a fini par mettre au point un texte qui lui-même ne tient pas en place. Un texte qui s'extraie de lui-même. Un texte qui démissionne de lui-même. Un texte qui quitte son navire. Un texte qui se vend à l'ennemi. Un texte collabo qui couche à la première occasion avec le plus petit divertissement venu. Les e-lecteurs ne sont pas des lecteurs : ce sont des liseurs. D'ailleurs, ils sont équipés d'une liseuse. Ce n'est pas simplement le livre qui disparaît avec l'e-book, c'est la littérature.

 

Ah, oui, la mort de la littérature... Cela faisait presque longtemps... 

 

Quand le sage pointe la lune, seul le fou regarde son doigt. Mais quand c'est le doigt de Beigbeder, finalement, Moix ne voit plus que la crasse qui est sous l'ongle. Alors forcément...

Cet infini stockage, cette sauvegarde universelle et absolue, ce sauvetage permanent, cet archivage fou n'a aucun sens, si ce n'est souligner la maladie historiciste, historicisante, qui gangrène le monde moderne.

 

Mais pauvre fou, n'est-ce pas là la vocation de toute bibliothèque, depuis Alexandrie et avant et même bien après ? Stocker, pour donner aux générations futures, pour emmagasiner la connaissance, les savoirs et les offrir par la suite. Allons donc, mon cher Yann, vous vous êtes égaré en chemin... Ouvrez les yeux

 

Oh, et puis, comble du comble : Beigbeder et Moix ont, en plus des mêmes idées bien crades et bien crasses, le même éditeur. Grasset. Et tous vos livres sont disponibles dans ce putride format numérique que vous aborrez...

 

D'un autre côté, j'avais oublié : vous faites figure d'autorité au Figaro littéraire.

 

Qu'il doit être doux, d'être servile...