“Vomir le miel qui empêche de cracher du goudron“

Thomas Deslogis - 06.01.2016

Zone 51 - Chez Wam - printemps poètes - fiction poésie - rap français


« J’suis dans un merdier, dans un cul d’sac, ah ouais ta chatte, toi ferme ta gueule, toi ferme ta gueule ! » PNL, l’événement majeur du rap français en 2015, vient d’arriver sur la scène du Printemps des poètes pour entonner Oh Lala, petit chef-d’œuvre de brutalité mélancolique. 

 

 

 

Depuis 17 ans que le Printemps tente mollement de faire croire que la poésie contemporaine mérite d’être connue, c’est bien la première fois que l’audace d’une de ses décisions artistiques attire autant l’attention. La démission soudaine de la Présidence porte ses fruits, et le mystère autour de l’identité des nouveaux poètes en charge alimente cette impression qu’une nouvelle ère pourrait commencer pour la poésie française : une ère de tests, d’expérimentations populaires, de fusion avec le réel, de totems brûlés. Ce genre d’âge qu’on appelle d’or. 

 

Déjà une minute de concert. « Baba, j’bibi, en bas, l’temps passe j’vois l’soleil s’lever s’coucher, j’mens quand j’dis ça va. » Pas évident, pour le gros de la salle avoisinant les 60 piges. Pas évident de comprendre la puissance d’une phrase qui marque un tournant dans une Histoire, celle du hip-hop en général outre Solaar ou les slamers. La contradiction en pleine face. Les voilà, deux minutes de concert, quitter la salle par petits groupes.

 

Les voilà pris au piège. 

 

Les voilà, humiliés.

 

La vidéo va buzzer.

 

On moquera l’inculture des pédants, leur sectarisme et leurs culs serrés. Qui que soit le John Doe à la tête du nouveau Printemps, on sait désormais la mission qu’il s’est donnée : vomir le miel qui empêche de cracher du goudron. C’est à la poésie de rattraper le réel, le hip-hop, l’internet, la politique, Le Monde. Pas l’inverse. 

 

Certains restent dans la salle. Ils savent qu’un débat est prévu une fois le concert terminé, sans PNL. Le show tenait du brio marketing, à l’image de leur premier concert au Palais de Tokyo. Mais PNL ne parle pas et ce n’est pas dans une maison de retraite qu’ils vont commencer. Et pourtant, à la surprise de chacun, la conversation va s’avérer passionnante et passionnée, se concluant même sur un superbe crochet du droit en plein l’arcade d’un poète qui en avait un peu trop l’air. 

 

Les grandes phrases fusaient alors autour des notions « d’emmerdement » et de conquête du peuple. La jeune inconnue, mais vraie poète à n’en pas douter, ne put supporter d’entendre que la poésie devait prendre le temps de « poser son emprunte » sur les âmes, fussent-elles peu nombreuses, qui auraient tenu jusque là. « Fasciste ! » rétorqua l’héroïne du jour en « posant son emprunte » sur la gueule de celui qui, c’est vrai…, portait une écharpe à l’intérieur.

 

Voilà pour la première journée, déjà culte, d’un Printemps en janvier. Pour la première fois en ces lieux les idées ont gagné à coups d’actes forts. Abstraites ou non, comment faire autrement ? On retiendra donc quelque chose parce qu’on retiendra des images. Les poètes fuir devant un rap qui les dépasse, et ce coup de poing d’une jeune femme en lutte. Deux images provoquées par des idées et qui désormais les transportent.

 

Vomir le miel qui empêche de cracher du goudron. Et qu’on approuve où non, le fait est qu’au contraire du rap, la poésie française n’en offrait plus depuis longtemps de duels, d’images, d’idées. 

 

Syrian Crowd Gunfire

Surian Soosay, CC BY 2.0

 

 

Nous avions promis en fin d’année dernière, une grande fresque fictionnelle, pilotée par Thomas Deslogis, autour de la poésie, de la France, de l’écriture et de toutes ces choses. Voici le premier épisode d’un feuilleton qui se déroulera maintenant chaque semaine, jusqu’à l’insurrection finale...


Pour approfondir

Editeur : Rivages
Genre : musique
Total pages : 272
Traducteur : serge loupien
ISBN : 9782743626259

Paint it black ; quand la mort rôde dans le Rock, le Blues, le Rap & la Country

de Graeme Thomson

L'amour n'est pas l'unique source d'inspiration des pop songs. Loin de là ! Demandez à un amateur de blues Deep South ou de gangsta rap West Coast, à un fan de groupes féminins des Sixties ou de rock indé des années 80, à un aficionado de ballades country ou d'hymnes gothiques et black metal : la mort rôde souvent au détour d'un couplet ou du refrain d'un tube. Les anglo-saxons en ont d'ailleurs fait un genre. Death Songs. Les chansons de mort. Des chansons qui parlent de meurtres, d'overdoses et de gros calibres, mais aussi d'accidents de la route, de catastrophes naturelles, d'épidémies et de suicides... de " Cop killer " à " Leader Of The Pack ", de " Paint It Black " à " Candle In The Wind ". A partir d'une impressionnante documentation et d'interviews exclusives d'artistes comme Mick Jagger, Paul McCartney, Richard Thompson, Ice T ou Will Oldham, le journaliste anglais Graeme Thomson explore (sans pour autant casser l'ambiance !) le côté obscur d'une pop où se profile sans complexe la silhouette inquiétante de la Grande Faucheuse. Analyse des chansons des Beatles ou des Stones, de Nick Drake ou de Dylan, de Tupac ou de Leadbelly, de Metallica ou de Nick Cave, d'American Music Club, de Johnny Cash et de bien d'autres. Avec, en guise d'épilogue ou de dernière oraison, le Top 40 des meilleurs albums du genre.

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