Extrait

Aberrations t.1 ; le réveil des monstres
de Joseph Delaney

Le 18/02/2019 à 10:03

Auteur : Joseph Delaney
Editeur : Bayard Jeunesse
Genre :
Date de parution : 20/02/2019
ISBN : 9782747097956
Total pages : 352
Prix : 14,90 €
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ISBN : 9782747093927

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Résumé du livre
Le Shole, un monstrueux brouillard, a englouti une partie de l'Angleterre et continue son expansion vers le nord. Ceux qui s'y trouvent piégés meurent ou sont transformés en créatures immondes nommées les aberrations... Le comté de Lancaster, jusque-là préservé, tente de résister au Shole. Des guildes ont été mises en place : les manciens étudient le phénomène, les courriers assurent les communications entre territoires épargnés, les mouches de porte sont envoyés dans le Shole grâce à des portails magiques. Seuls les Fey, des humains aux capacités magiques, peuvent être mouches de porte, car ils ne risquent pas de se transformer en traversant le Shole. Colin Benson, surnommé Crafty, est un Fey de 13 ans. Il vit seul dans sa cave depuis que sa mère a été dévorée par le Shole. Un an plus tôt, son père a ramené chez eux les cadavres de ses frères. Depuis, le garçon entend leurs chuchotements et n'a pour seul visiteur que la Reine du marécage, une guerrière d'une tribu ancestrale, ramenée à la vie par le Shole. Alors que Crafty pensait vivre ses dernières heures, son père revient pour le conduire au château de Lancaster. Le chef Mancien souhaite le tester - comme il a testé ses frères - pour en faire une mouche de porte. Le garçon réussit le test et fait la connaissance des deux autres mouches du château : Pete, surnommé Lucky et Donna. Crafty comprend vite que la durée de vie d'une mouche est courte. Leur mission : rapporter des éléments ou des aberrations que les manciens pourront étudier, ou sauver une personne en danger. Bientôt, les trois mouches sont envoyées dans le Shole pour retrouver le fils du duc de Lancaster - le père de Crafty, parti à sa recherche, n'étant jamais revenu. Ils le retrouvent finalement, partiellement transformé en aberration, et Crafty parvient à le ramener. Mais pendant la mission, Donna perd la vie. Elle était alors sous la responsabilité de Vipton, un mancien dont les mouches meurent dans d'étranges circonstances...



traduction Marie-Hélène Delval

 

Premier chapitre

 

La cave


Dans la cave envahie peu à peu par l’obscurité, Crafty écoutait les chuchotements montant des tombes de ses frères.

Assis devant la table à trois pieds, tandis que les ombres glissaient lentement vers lui, il ne quittait pas des yeux un haut placard, étroit et branlant, qui se serait effondré s’il n’avait été soutenu par le mur du fond. Il avait servi autrefois de garde-manger. À présent, il était vide.

Crafty l’avait vérifié à intervalles réguliers. Mais à chaque fois qu’il avait tiré sur les portes de bois, qui grinçaient sur leurs gonds rouillés, il n’y avait rien derrière. Le garçon avait fini par laisser les battants ouverts, c’était plus simple. Néanmoins, il savait que le placard ne se remplirait plus. Le sort de transfert qui convoyait des objets sur une longue distance avait cessé de fonctionner. La magie des Fey ne résistait pas longtemps, dans le Shole. Celle qui y régnait était trop malfaisante.

À la pensée de ce qui se tenait à l’extérieur, Crafty frissonna. Puis son estomac gronda ; il avait faim. Jusqu’alors, il avait pu se réchauffer au feu qui repoussait un peu le froid et l’humidité. Il n’en restait plus que des braises : les derniers morceaux des lits de ses frères avaient brûlé.

Quittant un instant le placard des yeux, le garçon se tourna vers la bibliothèque, sur le mur opposé. Une des étagères ployait sous le poids de ses livres les plus précieux. Il les avait lus et relus, pour tromper l’ennui de la vie dans cette cave. Ceux qui manquaient avaient servi à entretenir le feu. Mais il y en avait qu’il ne pouvait se résigner à sacrifier : les ouvrages de jardinage ayant appartenu à sa mère.

À cette pensée, sa gorge se serra. Elle était morte depuis presque un an, pourtant la peine du garçon était toujours aussi vive. Elle lui manquait cruellement, comme lui manquait la maison heureuse où il avait grandi avec ses frères. Maintenant, il lui fallait tout laisser derrière lui et quitter son refuge. C’était ça ou mourir de faim.

Crafty ne voulait pas partir. Il voulait rester ici, avec le souvenir de sa mère et de ses deux frères.

Brock et Ben, les jumeaux, avaient deux ans de plus que lui. Ils étaient gentils, attentionnés. C’est pourquoi il n’avait pas peur de leurs chuchotements. De temps à autre, il s’agenouillait sur le sol en terre battue et collait son oreille contre les pierres tombales. Il écoutait attentivement, tâchant de distinguer ce qu’ils disaient.

Parfois, ils l’appelaient par son nom : « Crafty ! Crafty ! Crafty !»

Parfois, ils pleuraient. Alors, pris de pitié, le garçon était tenté de soulever les dalles et de les libérer. Crafty ne comprenait pas pourquoi son père lui avait interdit de s’approcher des tombes. Il ne savait rien des chuchotements. Il avait dit à Crafty qu’il avait treize ans, maintenant, et qu’il lui fallait se montrer brave, calme et obéissant, comme l’avaient été ses frères. Ils avaient quitté ce monde. Ils reposaient désormais dans la terre froide. Crafty devrait les abandonner là.

Après tout, ils n’étaient pas si mal. Eux, au moins, ils ne souffraient pas de la faim. Ils n’auraient pas à quitter la sécurité de la cave pour affronter seuls les dangers extérieurs.

Puis ses pensées revinrent à son père.

« Je dois m’éloigner encore une fois », avait-il dit en enroulant son écharpe de laine noire autour de son cou massif avant de boutonner son manteau et d’enfiler ses grandes bottes.

Le courrier Benson avait été appelé au château, et on ne désobéissait pas à un tel ordre. Les courriers, Crafty le savait, étaient des membres estimés du Corpus.

« Sois courageux, Crafty... J’espère que tu seras encore là à mon retour. »

Son père avait lancé ça en souriant, comme si c’était une blague. Chaque fois que la situation était tendue, il blaguait.

Crafty était encore là, il attendait, craignant que son père ne soit pas de retour à temps pour le sauver. Il tardait trop, ce n’était pas normal. Quelque chose avait dû mal tourner.

Un léger courant d’air traversait la cave, et ça sentait la cire chaude. Crafty avait toujours aimé cette odeur. À présent, elle l’inquiétait. Car il y avait pire que la faim pour le forcer à quitter la cave ; pire que les grondements de son ventre vide.

La cave restait un lieu sûr tant qu’elle était éclairée par les chandelles magiques allumées par son père. Il y en avait trois, disposées en triangle, piquées chacune dans son lourd chandelier de métal. Les énormes colonnes de cire dispensaient une belle lumière qui vacillait à peine. Mais le père de Crafty était parti depuis trop longtemps ; leur magie bienfaisante diminuait. Deux d’entre elles s’étaient éteintes, l’une après l’autre ; la dernière était presque consumée. Si Crafty ne partait pas très vite, il aurait du mal à trouver l’escalier. Et dès qu’il ferait noir, il serait en danger.

Dans la clarté faiblissante, Crafty jeta un ultime regard à la cave. Elle avait été sa maison, un refuge plutôt confortable, pendant près d’un an. Le temps était venu de la quitter.

Il se dirigea vers les marches en alliage d’argent qui montaient vers la porte. Au-delà, une autre volée de marches menait à la cuisine. Cet escalier en argent était une autre protection installée par son père.

Alors que Crafty mettait le pied sur la première marche, un bruit, derrière lui, l’arrêta net.

Ce n’était pas les chuchotements de ses frères morts, ni leurs pleurs.

C’était le grattement d’une créature qui se frayait un chemin sous la terre.

J’y étais presque..., se désola le garçon.

Son cœur cognait contre ses côtes.

La dernière chandelle s’éteignit, le plongeant dans le noir complet.

 

 

La reine du marécage


Crafty s’immobilisa et retint son souffle. La chose qui allait sortir de terre ne le remarquerait peut-être pas.

Boum ! Boum ! Boum ! À battre aussi fort, son cœur n’allait-il pas exploser dans sa poitrine ?

La semaine précédente, la cave avait subi plusieurs attaques. La première avait eu lieu juste après l’extinction de la deuxième chandelle. Elle s’était annoncée par des bruits violents dans les pièces du dessus. Comme si une créature massive, marchant de long en large, avait voulu abattre la maison à coups d’épaule dans les portes et dans les murs.

Cela avait détourné l’attention de Crafty. Et pendant qu’il regardait craintivement le plafond, le danger venait du sol. De longs doigts osseux perçaient la terre, à la recherche d’une proie. Des doigts verts, couverts de verrues brunes, terminés par des ongles aussi tranchants que des rasoirs et incrustés de sang séché.

Crafty n’avait eu que le temps de bondir en arrière. Comme s’ils avaient perçu son mouvement, les doigts menaçants s’étaient tendus vers lui, révélant la main jusqu’au poignet. Ce faisant, ils étaient sortis de l’ombre projetée par la table, ils étaient entrés dans la lumière jaune de la dernière chandelle.

Les verrues avaient crevé comme des furoncles percés par une aiguille, la peau verte avait grésillé et brûlé. Et du fond de la terre était monté un cri de douleur et d’angoisse. La main s’était retirée vivement. L’alerte était passée, au grand soulagement de Crafty.

Mais, à présent, il n’y avait plus de lumière magique pour repousser la menace.

Environné par une complète obscurité, il entendait des glissements, des frottements, comme si quelque chose se libérait de la terre collante. Il sentit une odeur de glaise. Il se retourna. Et il découvrit, horrifié, une tête environnée d’une lueur brunâtre qui surgissait du sol tel un champignon.

Puis il lâcha un soupir de soulagement. Il n’avait pas à avoir peur. Il connaissait cette créature, elle ne lui avait jamais fait de mal.

Elle s’appelait Bertha, et elle était sa seule amie. Au cours de cette longue année où il était resté confiné dans la cave, elle était venue parfois le visiter. Il ignorait pourquoi la magie des trois chandelles ne l’avait pas repoussée.

Maintenant, elle était assise devant lui, jambes croisées, derrière le trou boueux dont elle avait émergé. La douce lueur qu’elle émettait révélait une jeune femme mince, à la peau brune et aux grands yeux verts. Elle semblait ne porter aucun vêtement, parce que les tissus qui l’avaient couverte jadis s’étaient fondus avec sa peau, la rendant semblable à du cuir fripé. Sa chevelure cascadait sur ses épaules en boucles noires et luisantes. Elle portait une fine couronne d’or, ornée sur le devant d’une grosse pierre verte.

C’était la reine du Marécage.

Elle avait été la reine guerrière des Segantii, une tribu qui vivait jadis dans la région. Sous les ordres de Bertha, ils avaient remporté de nombreuses batailles avant d’être finalement vaincus par les Romains, avec leurs longues lances et leurs murs invincibles de boucliers.

Les prêtres des Segantii, jugeant qu’un envahisseur aussi redoutable ne pouvait être repoussé sans une aide divine, avaient offert Bertha en sacrifice à leurs dieux. Ils l’avaient égorgée avant de lui trancher l’index de la main droite ; Crafty ne s’expliquait pas ce détail. Une fois morte et ensevelie, elle s’était lentement enfoncée dans le marécage. Elle était restée là, dans la vase, immobile et silencieuse, pendant des années. Puis le Shole avait englobé le lieu de sa sépulture et l’avait ramenée à la vie. Ceux qui l’avaient assassinée étaient morts depuis longtemps, tandis qu’elle vivait à nouveau. Crafty se demandait souvent si Bertha en tirait quelque satisfaction.

La reine du Marécage parlait à voix basse, avec un curieux accent qui la rendait parfois difficile à comprendre. Quand elle ouvrit la bouche, Crafty se pencha donc vers elle pour mieux écouter.

– J’ai chatouillé les pieds de tes frères en passant, dit-elle en fronçant le nez. Tu les aurais entendus glousser !

– Je ne perçois que leurs chuchotements, avoua Crafty avec tristesse. J’aimerais bien les entendre rire.

– Ne te désole pas, Crafty. Ils reposent. Ce qui est mort ici n’est pas mort pour toujours, tu le sais. C’est mourir qui est dur et douloureux. Cette épreuve est passée ; maintenant, ils attendent simplement le moment de s’éveiller à nouveau.

Crafty lui avait demandé un jour quand ce moment viendrait. Bertha avait gardé un silence obstiné. Soit elle l’ignorait, soit elle refusait de le dire.

– Ça fait longtemps que vous n’étiez pas venue me voir, reprit-il. Vous m’apportez encore de mauvaises nouvelles ?

Au début de l’année, au temps heureux où ses frères étaient encore en vie, Bertha venait les voir dans la cave au moins une fois par jour. Elle s’asseyait et leur parlait pendant des heures. Or, depuis sept mois, depuis que leur père avait emmené Brock et Ben au château et n’avait ramené que leurs corps pour les enterrer, Crafty était resté seul. Au début, il avait terriblement souffert de la solitude. Sans les fréquentes visites de Bertha, il serait devenu fou. Désormais, elle ne venait plus que rarement, et le plus souvent pour lui apprendre de tristes choses.

D’ailleurs, à cet instant, son expression était morose :

– Oui, Crafty, ça va mal. Mais il vaut toujours mieux savoir quand le danger approche, ainsi tu peux l’affronter les yeux grands ouverts. Je suis venue t’avertir. Ton père est sur le chemin du retour.

Ce n’est pas une mauvaise nouvelle ! s’étonna Crafty en lui-même.

– Bon, dit-il en souriant. Je l’attends avec impatience. J’en ai assez d’être seul. Il n’avait jamais été absent aussi longtemps. J’espère qu’il m’apporte un autre livre à lire !

La reine du Marécage ne répondit pas tout de suite et son visage resta grave.

– Il apporte une cagoule noire et s’est armé d’un couteau à longue lame, déclara-t-elle enfin.

Crafty sentit son cœur sombrer dans sa poitrine. Il comprenait à présent pourquoi c’était une mauvaise nouvelle. Un jour, son père était revenu avec deux cagoules. Cette fois-là, il avait emmené ses frères avec lui au château. Un personnage appelé le Chef Mancien devait tester leurs capacités. Il coordonnait les équipes du Corpus, qui tentaient d’en apprendre davantage au sujet du Shole, et de stopper si possible son irrésistible avancée vers le nord ; une avancée qui menaçait désormais le château lui-même.

Chacun de ses frères avait reçu une cagoule. Quand ils étaient partis, père serrait le manche de son couteau si fort que ses jointures blanchissaient.

Ses frères n’étaient pas revenus vivants, et leur père avait refusé toute explication. Le « test » était-il particulièrement dangereux ? Le cœur battant et les mains moites, Crafty se demanda si son tour était venu et s’il allait mourir lui aussi.

Un bruit lui parvint depuis les pièces du dessus qui, tout en étant plus sûres que l’extérieur, ne l’étaient pas autant que la cave. Était-ce une autre aberration ?

Une porte claqua, des pieds chaussés de lourdes bottes descendirent l’escalier. C’était son père.

– Il est temps que je m’en aille, Crafty, dit Bertha. Au revoir !

– Au revoir, Bertha, souffla-t-il, la gorge serrée.

Elle lui fit signe de la main droite, celle à laquelle il manquait l’index, et avec un sourire triste elle s’enfonça dans le trou. La dernière chose qu’il vit fut le haut de son crâne et les pointes de sa couronne. Puis la terre se referma, et elle disparut.

 

 

Une respiration


Le père de Crafty tira la porte derrière lui. Vêtu de son grand manteau noir en laine de mouton, il tenait une chandelle qui faisait danser des ombres gigantesques sur le mur. Il descendit, et ses bottes sonnèrent sur les marches en alliage d’argent.

Levant vers lui des yeux apeurés, Crafty vit que Bertha avait raison : son père apportait une cagoule noire et un couteau à longue lame. Arrivé au bas de l’escalier, il traversa la cave et plaça les deux objets sur la table triangulaire.

Puis il se tourna vers son fils, les sourcils froncés.

– Courage, dit-il d’une voix profonde. Ça pourrait être pire.

Comme d’habitude, il paraissait calme, presque détaché. Il ne fit aucune allusion à la solitude, à l’obscurité ni au danger que le garçon avait affrontés. Son père avait tellement changé depuis la mort de sa mère ! Crafty avait beau être content de le voir, il se sentit blessé.

– Où étais-tu, père ? gémit-il. J’ai faim, et j’ai bien cru que tu ne serais pas de retour à temps pour me sauver. Les trois chandelles se sont éteintes.

– Celle que je tiens ne durera que quelques minutes, alors dépêchons-nous ! Je t’emmène au château. Tu seras bien nourri, là-bas, voilà qui résout ton premier problème. Mets ton manteau, il fait froid dehors.

Crafty s’exécuta promptement. Il faisait toujours froid, dans le Shole, même le jour.

– Maintenant, tourne-toi et regarde-moi.

Crafty obéit et vit que son père tenait la cagoule noire :

– C’est pour ton bien, Crafty. Nous ne mesurons pas encore avec certitude à quel point tes pouvoirs sont capables de te protéger. Et il y a des choses, dehors, dans le Shole, qui te glaceraient la moelle des os et te donneraient des cauchemars pour le reste de ta vie. Tu pourrais même paniquer et filer en courant. Qui sait alors si je te rattraperais à temps. Il vaut donc mieux que tu ne les voies pas.

Crafty examina la cagoule d’un air soupçonneux. Il n’avait aucune expérience directe du Shole. Il n’en connaissait que le peu que son père ou Bertha avaient bien voulu lui dire, et ce n’était guère engageant. Il n’aimait pas l’idée de ne rien voir de ce qui se passerait.

Remarquant sa réticence, son père s’adoucit un peu:

– Ne t’en fais pas. Je laisserai ma main sur ton épaule pour t’empêcher de trébucher. Je ne te le cache pas, ça va être difficile, parce que je devrai assurer ta protection et la mienne. Mais si tu gardes ton calme et si tu suis mes instructions, tout se passera bien. Compris ?

Crafty hocha la tête sans conviction.

– Tu es un bon garçon. Tu es prêt ?

Nouveau signe de tête.

Son père lui enfila la cagoule. Il se retrouva dans le noir.

– Qu’est-ce que je devrai faire, au château ? demanda-t-il, la voix étouffée par le tissu.

Il entendait son père se déplacer dans la pièce, rassemblant sans doute leurs maigres biens. Il ne comptait visiblement pas revenir ici.

– Le Chef Mancien veut te voir. Il souhaite te tester. Rien de méchant. Si tu réussis, tu n’auras plus à rester dans cette cave. Tu pourras travailler avec lui et l’aider dans sa tâche.

– C’est quoi, ce test ? l’interrogea Crafty. Le même qu’on a fait passer à mes frères ?

– Le même. Tu n’as pas à t’inquiéter. Tu réussiras, j’en suis sûr.

– Est-ce que je ne pourrais pas devenir courrier, comme toi, père ? Tu ne pourrais pas me former ? supplia le garçon.

Il aurait été infiniment plus heureux de travailler avec son père qu’avec le Chef Mancien, dans un château où il ne connaîtrait personne.

– Non, Crafty. Tu es bien trop jeune. De toute façon, tu n’as pas le choix. Tu ne peux plus rester ici. Le sort de transfert du placard a cessé de fonctionner, je ne pourrai plus te faire parvenir de quoi manger... Allons, assez parlé ! Viens, nous partons !

Crafty sentit la main de son père se poser sur son épaule et le guider vers l’escalier. Bientôt, leurs bottes martelèrent les marches et ils entamèrent leur lente remontée.

Au revoir, cave, pensa le garçon, non sans une certaine tristesse. Au revoir, mes frères...

Ils marquèrent une halte sur le palier. Crafty entendit son père tourner la poignée et ouvrir la porte. Après quoi, ils reprirent la montée. Crafty avançait prudemment, à l’aveugle. Cette fois, il n’y avait que sept marches en bois, et les bottes résonnaient plus sourdement. Passée la deuxième porte, ils étaient au rez-de-chaussée.

Son père continuait de le guider, mais Crafty aurait pu avancer sans aide. Il avait grandi dans cette maison. Il savait qu’ils traversaient la cuisine où, enfant, il regardait sa mère faire des confitures et cuire des scones. Ce souvenir lui tira un demi-sourire. Puis ils sortirent par la porte de derrière.

Le froid lui coupa la respiration. C’était l’été dans ce qu’on appelait maintenant le Monde Diurne. Sauf qu’ici, dans le Shole, la température ne montait jamais beaucoup au-dessus de zéro. Crafty frissonna. Ils commencèrent à marcher, et leurs pieds s’enfonçaient avec un bruit de succion dans la terre molle.

– On va contourner le marécage jusqu’à la route de Lancaster, indiqua son père à voix basse.

Le marécage où Bertha avait été ensevelie ; sa demeure. Crafty se demanda s’il la reverrait un jour.

Au bout de dix minutes, son père reprit la parole. Cette fois, il chuchotait :

– On est sur un sentier qui va vers le nord. Il y a un bois à notre gauche, il paraît à peu près sûr. J’aperçois une maison, un peu plus loin, à droite, il faut donc faire très attention. Les bâtiments sont dangereux. Quantité d’ignobles aberrations en font leur repaire. La plupart ne sortent que la nuit. Il est à peine plus de midi, c’est la meilleure heure. On devrait être tranquilles un moment, et on n’a que quelques miles à parcourir.

Ils avancèrent encore sans parler pendant une demi-heure. Il régnait un silence de mort. Pas un chant d’oiseau. Crafty n’entendait que leur respiration et le crissement de leurs bottes sur un sol plus ferme. Le froid s’intensifiait, et il se demanda s’ils ne foulaient pas une couche de neige.

Soudain, son père lui serra l’épaule et l’obligea à s’arrêter. Il se pencha, et son haleine chaude caressa l’oreille du garçon :

– Pas un mot, pas un geste ! Il y a une grosse créature derrière les arbres, à notre gauche. Avec un peu de chance, elle ne nous remarquera pas.

Crafty l’entendit. Quelque chose de lourd remuait dans les broussailles, froissait l’herbe et écrasait des brindilles sous ses pas. Il distinguait même de lointains reniflements.

La main de son père le retenait fermement. Est-ce qu’il l’imaginait ou tremblait-elle réellement ?

Enfin, les craquements, les froissements et les reniflements s’étant éloignés, ils repartirent. Ils ne firent aucun commentaire, même si Crafty ne put retenir un léger soupir de soulagement.

Une autre demi-heure s’écoula. Puis :

– On y est presque, Crafty ! Plus que quelques pas !

Le garçon sentit une tiédeur sur sa peau. Il lâcha une exclamation. Le soleil ! Il ne l’avait pas vu depuis plus d’un an. Même à travers l’épais tissu qui lui couvrait les yeux, il percevait sa lumière.

Ils étaient sortis du Shole et ils avaient survécu ! Crafty en riait presque.

– Ne bouge pas ! ordonna son père.

Il obéit, et on lui ôta doucement la cagoule. Il resta là, clignant des yeux, la tête levée vers les nuages blancs qui dérivaient dans le bleu du ciel, goûtant la chaleur du soleil sur son visage.

Son père remit son couteau à longue lame au fourreau, enfonça la cagoule dans sa poche et lâcha à son tour un profond soupir.

Crafty découvrait au nord un canal scintillant et, derrière, le château de Lancaster, au sommet d’une colline. Des étendards flottaient en haut des remparts. Des gens circulaient dans les étroites rues pavées qui montaient au château. Rien de comparable avec la foule parmi laquelle il avait dû se frayer un chemin lors de sa dernière visite, plus d’un an auparavant. Néanmoins, après tout ce temps passé dans l’obscurité de la cave, ce spectacle lui donnait presque le tournis.

Puis il regarda vers le sud, où s’étendaient les ténèbres menaçantes du Shole. On aurait dit un énorme rideau noir, tiré du ciel jusqu’à la terre, derrière lequel tout disparaissait. Crafty imaginait l’avancée d’une tornade – un sombre mur de nuages qui les envelopperait d’un moment à un autre, effaçant les dernières traces du Monde Diurne.

D’après ce que disait le père de Crafty, les rares individus ayant réussi à survivre au cœur du Shole étaient transformés par sa magie malfaisante. Ils ne tentaient généralement pas d’en sortir, et ceux qui s’y risquaient étaient aussitôt abattus par les gardes patrouillant à la frontière. Certains étaient extrêmement dangereux.

Quelques personnes étaient bloquées sur ce qu’on appelait les Îles Diurnes, des morceaux de terre entourés par le Shole. Ces gens dépendaient des courriers, qui véhiculaient leurs messages, les gardaient en contact avec le monde extérieur et leur fournissaient à l’occasion médicaments et objets magiques. Certaines de ces îles étaient trop petites pour qu’on y cultive quoi que ce soit ; on leur fournissait donc des vivres au moyen de sorts de transfert, comme celui qui avait alimenté le placard de la cave. C’était un processus complexe qui avait ses limites, le garçon avait pu le constater.

Du coup, tous ceux – bons ou mauvais – qui étaient piégés survivaient tant bien que mal au milieu du Shole.

Alerté par un bruit, Crafty se retourna. Quatre gardes-frontière couraient dans leur direction, l’épée au clair, leur cotte de mailles étincelant au soleil. Quand ils reconnurent le courrier Benson, ils ralentirent et remirent leurs armes au fourreau.

Son statut l’autorisait à entrer et sortir librement. Ceux qu’il amenait du Shole, humains ou autres, étaient sous sa protection. Soumis ensuite à un examen attentif des autorités du château et à l’approbation du duc, ils étaient généralement épargnés. On se fiait au jugement des courriers, qui connaissaient le Shole mieux que n’importe qui.

Le père de Crafty salua les gardes, qui lui rendirent son salut d’un air grave avant de reprendre leur patrouille le long de la frontière.

En chemin, Crafty observait les fenêtres brisées et les portes qui pendaient sur leurs gonds. Ces demeures abandonnées avaient dû être pillées après le départ de leurs propriétaires. Toute personne tant soit peu raisonnable choisissait de partir avant l’arrivée du Shole.

Parce qu’il ne cesse pas d’avancer, songea le garçon.

Il s’étendait principalement vers le nord, parfois aussi vers l’est et l’ouest. Jamais vers le sud. Personne ne savait pourquoi.

Et on n’était sûr de rien. Si le Shole ne progressait habituellement que de quelques pouces par semaine, il lui arrivait de dévorer plusieurs miles d’un coup. Ces avancées soudaines étaient imprévisibles.

La mère de Crafty était au marché quand le Shole avait avalé tout le quartier, et l’avait tuée. Ou transformée, songea le garçon, même s’il préférait éviter ce genre de pensée. Son père l’avait cherchée pendant des semaines, il n’avait pas retrouvé son corps. Ils avaient dû se résigner au pire.

Après quoi, son père avait sécurisé la cave pour ses fils, à l’aide de toutes les techniques qu’il avait acquises en tant que courrier. Ce faisant, il n’avait gagné qu’un peu de temps. Il savait que les créatures du Shole – les aberrations – finiraient par s’emparer d’eux.

Il avait donc offert les services de ses fils au Chef Mancien, un homme puissant. Placés sous ses ordres, ils échapperaient au Shole. Mais pour trouver quoi ? La mort ? Avant de travailler pour le Chef Mancien, on était soumis à un test. Un test dangereux. Les frères de Crafty n’y avaient pas survécu. Le garçon sentait ses boyaux se tordre rien que d’y penser.

Ils franchirent le canal par le pont le plus proche et suivirent Market Street, qui montait vers le château. Des étalages s’alignaient le long des rues pavées ; les marchandises n’attiraient que de rares clients. On vendait pourtant des tourtes chaudes, des quartiers de viande fumants, des pois chiches, des pommes frites. Une forte odeur iodée flottait au-dessus des produits de la mer : homards nageant lentement dans des cuves, crevettes et moules pêchées en baie de Morecambe. L’estomac de Crafty gargouilla. Il se demanda ce qu’on lui servirait à manger, au château.

Les gens semblaient vaquer à leurs affaires sans s’inquiéter de la menace. Pourtant, à y regarder de plus près, on devinait la peur permanente qui les habitait.

Si on se tournait vers le nord, en ignorant ces visages anxieux, tout paraissait normal. Vers le sud, on ne voyait que des maisons abandonnées, de l’autre côté du canal, et la masse ténébreuse du Shole.

Ils arrivèrent devant l’entrée principale du château. Sur un signe de son père, les gardes les laissèrent passer sous la herse, et ils pénétrèrent dans une cour dallée. Un autre garde s’avança pour les intercepter.

– C’est mon fils, Crafty, le présenta son père. Le Chef Mancien l’attend. Il va être testé demain.

Le garde lança au garçon un regard où celui-ci crut lire de la compassion.

– Suis-le, Crafty, dit son père. Couche-toi de bonne heure pour être en forme demain. Et bonne chance ! Je reviendrai bientôt voir comment tu t’en tires.

Le garçon hésita, espérant qu’il le serrerait dans ses bras. Mais il se souvint que, depuis la mort de sa mère, son père était devenu plus distant, presque froid. Il ne lui adressa qu’un signe de tête. Puis il tourna les talons et s’éloigna. Crafty déglutit, une boule dans la gorge ; il devrait se montrer fort.

 

Avant que son père ne dise qu’il serait interrogé le lendemain, Crafty s’attendait à être conduit droit chez le Chef Mancien. Or, on lui fit gravir une série d’escaliers en colimaçon jusqu’à une petite chambre, dans une des tours. Elle était meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise ; depuis son étroite fenêtre, on avait une belle vue sur le versant sud de la ville. Crafty saliva en découvrant une assiette de jambon, de pain et de fromage posée sur la table.

Quand le garde le quitta, il verrouilla la porte derrière lui. Le garçon avait trop faim pour s’en inquiéter. Il courut s’attabler et engloutit la nourriture en un rien de temps. La dernière bouchée avalée, la fatigue lui tomba dessus. Il n’avait guère dormi la nuit précédente, et la journée avait été rude. Il se déshabilla et se mit au lit, sûr de sombrer aussitôt dans le sommeil. Mais les derniers événements lui occupaient encore l’esprit. Il se tournait, se retournait. Et ses pensées le ramenèrent à sa mère. Un souvenir lui revint, du temps où il n’avait pas plus de cinq ou six ans. Le Shole était encore loin de chez eux, à l’époque.

Il avait entendu un bruit dans le noir, on aurait dit quelqu’un qui pleurait.

Ça l’avait réveillé, et il avait dévalé l’escalier. Il était entré dans la cuisine. Sa mère, à genoux sur le carrelage, fixait les braises dans l’âtre. Les larmes ruisselaient sur ses joues et lui coulaient jusqu’au menton.

Il avait couru vers elle, pleurant à son tour :

– Maman ! Maman !

Elle l’avait pris dans ses bras ; il avait enfoui son visage dans ses longs cheveux, et elle l’avait bercé.

– Qu’est-ce que tu as, maman ?

Elle s’était levée, l’avait porté jusqu’à la chaise et l’avait assis sur ses genoux :

– Ce n’est rien, Crafty. Ton père me manque, voilà tout. Il est parti depuis si longtemps ! Je voudrais qu’il revienne.

Ils étaient restés ainsi, sans parler. Heureux d’être dans ses bras, content de voir qu’elle ne pleurait plus, il avait fini par déclarer :

– Quand je serai grand, je porterai un uniforme comme mon père, je deviendrai courrier et je travaillerai au château.

– Ton souhait se réalisera peut-être, avait dit sa mère en souriant. Tu es un Fey ; tu es différent. Tu pourras peut-être faire ce travail.

– Je suis différent comment, maman ?

– Différent, c’est tout. On ne le découvre vraiment que quand on est grand. Toi et tes frères, vous êtes des Fey, comme ton père. Plus tard, il te l’expliquera.

– Le garçon d’à côté dit que quand je serai grand, je serai sorcier et qu’on m’enfermera dans un cachot et qu’on jettera la clé et qu’on me donnera des asticots à manger et qu’on me percera le corps avec des aiguilles brûlantes. Et son grand frère a ri.

Sa mère l’avait serré un peu plus fort, les sourcils froncés :

– N’y fais pas attention, chéri. Les gens se moquent toujours, quand on est différent. Les enfants sont les pires. N’encombre pas ta petite tête avec ces bêtises.

Crafty écarta ce souvenir. Il comprenait à présent combien sa mère avait dû s’angoisser à chaque départ de son père, craignant qu’il ne revienne pas, qu’il soit tué quelque part dans le Shole et qu’elle ne le revoie jamais.

Ce devait être très dur pour elle, le seul membre de la famille qui ne soit pas Fey. Il n’y avait pas que les enfants qui se montraient cruels, les adultes n’aimaient pas les Fey. Ils gardaient leurs distances et chuchotaient derrière leur dos. Les voisins les évitaient. Si sa mère sortait étendre le linge dans le jardin, ceux du jardin d’à côté rentraient aussitôt chez eux. Leurs enfants s’amusaient à tourmenter Crafty et ses frères.

Comme sa mère avait dû se sentir seule, parfois ! Il était rare qu’une humaine ordinaire épouse un Fey. Les gens la regardaient de travers. Elle avait été très courageuse.

Maintenant, elle était morte, tuée par le Shole, et il ne la reverrait jamais.

 

 

 

 

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