Extrait

Baptiste
de Vincent Borel

Le 10/03/2013 à 17:06

Auteur : Vincent Borel
Editeur : Sabine Wespieser
Genre : romans et fiction romanesque
Date de parution : 25/08/2002
ISBN : 9782848050010
Total pages :
Prix : 22.30 €
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ISBN : 9782848050010

Editeur : Sabine Wespieser

Prix grand format : 22.30 €

 

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Résumé du livre
Ecrits à la première personne, ces mémoires apocryphes racontent l'irrésistible ascension d'un fils de meunier florentin devenu grand ordonnateur des plaisirs de Louis XIV. rn1687. Monsieur de Lully vient de mourir. Depuis le Parnasse, celui qu'on a toujours appelé Baptiste entame le récit de sa vie. rnTout commence sur les bords de l'Arno, en 1632. Giambattista Lulli, le petit bouffon déluré, trouve très vite en la personne de frère Bonaventure un maître de musique et un parfait initiateur au vice italien. Remarquablement doué pour le violon, et sans grandes inhibitions, il se lance un jour de fête au Palais Pitti dans une brillante chaconne improvisée, qui lui vaut d'être remarqué par un chevalier de Malte chargé par la Grande Mademoiselle de lui trouver un page pour lui apprendre l'italien. Voici Baptiste, à quatorze ans, en route pour Paris. rnToujours enclin à des fantaisies peu goûtées par les musiciens en place, italien de surcroît à une époque où il n'est pas bon de l'être en France, il ne tarde guère à être pris en grippe par les violons du roi. Commence alors pour le jeune Florentin une longue quête de l'intégration : il apprend le français, s'initie aux arcanes de la cour, et loue son violon dans un Paris où se lève la Fronde. Il rencontre l'amour en la personne du ténébreux Louis Couperin, en même temps que la débauche avec Tristan l'Hermite, d'Assoucy ou Saint-Amant. Son génie manifeste lui vaut la protection de Mazarin, puis l'amitié du jeune roi dont il devient le Maître à danser ; lui revient ensuite la très importante charge de la musique instrumentale. Toutes les faveurs sont accordées à celui que l'on nommera bientôt Monsieur de Lully. rnMais la mort accidentelle de son amant le bouleversera à jamais. Pour conjurer son immense peine, il se lance à corps perdu dans la musique et la quête du pouvoir, dans une fièvre de passion musicale, de liberté sexuelle totale, d'ambition immodérée, de cynisme et d'inventivité inépuisable. Il sacrifiera ainsi à l'obtention du privilège de l'opéra son amitié avec Molière. Rien n'arrête sa course effrénée jusqu'à ce que les intrigues, la fatigue, la maladie, et le tournant du règne, marqué par l'arrivée de la Maintenon, éloignent le souverain adulé des plaisirs mis en scène par le brillant Lully.

 

Premier chapitre

La basse obstinée du moulin paternel est la première à m’avoir éveillé des limbes où patientent les petits enfants avant que de naître. Un, et deux, et trois, battue grondante et par moments irrégulière, selon ce que lui dicte le débit de l’eau. Pulsation humide qui monte du tréfonds de la maison et me parvient jusqu’au travers des langes étroitement serrés. Balancier de l’eau et du bois auquel se rajoutent les deux grinçantes notes du berceau que Nina, ma nourrice, pousse du pied dans la chambre claire qui regarde l’Arno.

Ses eaux de Toussaint étaient grosses de ma naissance, ce 29 novembre de l’an 1632, à Florence. En fin de nuit, leur grondement couvrait les cris de la Caterina, ma mère, et à 9 heures ce lundi, comme pour saluer ma venue, leur débord arracha deux aubes à la plus grosse des roues. Je ne sais si c’est par terreur respectueuse pour les eaux déchaînées où se bapti- sent les prophètes, ou en l’honneur du saint patron de la cité médicéenne, que l’on me prénomma Giambattista, fils de Lorenzo et petit-fils de Maldo Lulli, meuniers. 

Des années plus tard, on se gaussera d’une telle ascendance. Les libelles diront que j’eus un bluteau pour berceau et que j’y fus assez remué pour être de bonne farine. Mais les horions tombèrent en cadence sur la face de qui m’osait faire tel com- pliment. 

En cette cour de France, aussi méprisante pour les opportu- nistes qu’oublieuse de ses origines, je me devais d’avoir honte de mes aïeux. Désormais débarrassé de ces mondaines contraintes, je sais que je suis redevable à mon moulin natal, sur le port des Ognissanti, rive droite de l’Arno à quelques centaines de pas du Ponte Vecchio, des premières leçons de ce que je ne savais pas encore être musique. 

Que de sons en notre masure ! Le bruissement soyeux de la longue cascade qui rompt le cours du fleuve d’un quai à l’autre, les ris du fleuve dévié par vannes et abées en de multiples canaux, la grondante plainte de l’eau qui chute, les graves syn- copes des palettes taillées dans l’imputrescible châtaignier lorsqu’elles plongent dans l’eau limoneuse, le grincement du moyeu, l’aigu dialogue des roues dentées, le babil des grains dans la trémie, leurs cris sous la meule, le ronflement crescendo- decrescendo du granit broyant le froment. 

Et les chants ! Ceux des apprentis cadençant l’envoi des sacs de la rue à la réserve, leur charge et leur décharge qui ne sont qu’une longue portée de pas et de voix ; le trottinement, au petit matin, de quantité d’ânes chargés d’orge et de blé, l’aigrelet concert de leurs clochettes qui s’amplifie au passage de la porte Santa Lucia ; le pépiement des mésanges à l’aube et les jurons des matrones au grand matin, les cris des métiers de rue qui modulent à l’infini le miel de la langue toscane, les syllabes flûtées des fileuses de soie et de leurs dévidoirs, si ingénieux qu’une seule femme, en les faisant tourner, tord et tresse cent fuseaux à la fois ; les volées diatoniques des cloches enserrées en nos fins campaniles, les berceuses de Nina au crépuscule, lorsque retentit l’appel des martinets; et, le soir venu, les amoureuses plaintes des courtisanes aux blonds cheveux qui se font écho sur le pas des portes où vacille l’invite de la lanterne. 

 

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