Extrait

D'un ton guerrier en philosophie ; Habernas, Derrida & Co
de Pierre Bouretz

Le 11/12/2013 à 15:18

Auteur : Pierre Bouretz
Editeur : Gallimard
Genre : philosophie
Date de parution : 10/01/2011
ISBN : 9782070129478
Total pages :
Prix : 25.40 €
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Résumé du livre
Autrefois, Kant s'était étonné dans un opuscule 'd'un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie'. En 1983, Jacques Derrida s'en était inspiré pour publier D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie. Nous étions alors à l'aube d'une guerre de quinze ans qui déchira l'Europe philosophique à la fin du siècle dernier. Il était question, à travers le brutal conflit qui opposait Jürgen Habermas et Jacques Derrida, de déconstruction et de reconstruction de la raison, de l'héritage de l'Aufklärung et même du destin de la philosophie, sur une ligne de front dessinée entre l'époque de Hegel et celle de Nietzsche, puis légèrement retouchée à celle de Husserl, Heidegger et Adorno. Cela se passait entre Francfort et Paris, mais Derrida avait déjà été engagé dans d'autres guerres dessinant une géographie plus complexe. À Paris même, où Michel Foucault et Pierre Bourdieu l'avaient accusé d'être trop conventionnel et pas assez politique, ce qui remet sérieusement en cause la représentation d'une French theory censée être née au Quartier latin vers 1968 avant de s'exporter comme pensée tout uniment 'post-moderne'. Entre Paris et la Californie, où John R. Searle l'avait attaqué pour mécompréhension de la révolution dans la théorie du langage née à Oxford sous les auspices de John Austin, ce qui éclaire différemment les relations entre philosophies dites 'analytique' et 'continentale'. En Amérique enfin, entre divers départements de philosophie et de littérature, ce qui permet de découvrir, grâce à des médiateurs comme Richard Rorty, une réception de son œuvre plus contrastée qu'il n'y paraît. Les belligérants se sont cependant réconciliés au point de devenir amis, en sorte que l'on peut méditer ces deux propos: 'Philosopher, c'est aussi douter du sens de la philosophie' (Habermas) ; 'Un philosophe est toujours quelqu'un pour qui la philosophie n'est pas donnée' (Derrida). À l'aune de telles convictions convergentes, il était peut-être inutile de faire un drame d'un désaccord. Mais c'est ainsi: une affaire exemplaire de guerre et de paix en philosophie offre une occasion de revenir sur son histoire, ses territoires et les manières de la pratiquer.

 

Premier chapitre

Introduction

 

31 mai 2003, Jacques Derrida et Jürgen Habermas publient dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung un texte qui paraît le même jour sous divers titres dans d’autres journaux européens : Nach dem Krieg : Die Wiedergeburt Europas. « Après la guerre », il ne s’agit pas d’un énoncé constatif : la guerre en Irak ne fait que commencer ; les seuls faits sur lesquels les deux auteurs peuvent s’appuyer sont le « coup de main » d’un Premier ministre espagnol appelant ses collègues à marquer leur solidarité avec le Président Bush et les « manifestations monstres » qui lui ont répondu dans de nombreuses villes européennes. Nul doute à leurs yeux qu’il s’agisse là de deux événements susceptibles d’entrer un jour dans les livres d’histoire comme acte de naissance d’un espace public européen. Mais ils ne peuvent pas dire tel Merleau-Ponty en novembre 1945 que « la guerre a eu lieu ». Die Wiedergeburt Europas, cet énoncé-là a valeur de performatif : dire qu’il faut offrir à l’Europe la chance d’une « renaissance » et en décrire les conditions, c’est déjà la faire advenir ; que deux des plus grands penseurs européens rejoints ailleurs par quelques autres appellent à l’affirmation d’une politique étrangère commune contribue à l’enclenchement du processus.

Nach dem Krieg, cet énoncé ne se conjugue pas au présent ; il a plutôt valeur de futur antérieur : après la guerre, l’Europe aura surmonté ses divisions, affirmé sa puissance dans l’ordre international, réassuré son identité. Mais ce futur antérieur est conditionné : cela ne serait alors devenu réalité que si les Européens avaient auparavant voulu créer les conditions d’un tel avenir en refusant dès maintenant de participer à la guerre américaine. Il s’agit donc d’un conditionnel futur antérieur. Derrida et Habermas sont ici kantiens à double titre. Au regard tout d’abord de l’horizon qu’ils dessinent : « Un ordre cosmopolitique sur la base du droit international ». Mais également du point de vue de la maxime qui oriente leur démarche : agir comme si cet idéal qui peut-être ne se réalisera jamais s’attachait à un devoir. Il semble ainsi qu’il puisse exister un lien entre la performativité et la figure du « comme si » centrale dans la philosophie pratique de Kant, question à laquelle Derrida et Habermas ont réfléchi séparément.

À ce moment et à la différence de Hegel à Iéna en 1802, ils ne peuvent aller jusqu’à se dire témoins d’un événement d’ampleur mondiale susceptible d’être réfléchi sur le plan d’une histoire universelle. Mais le simple fait qu’ils signent ensemble un tel texte en est un à l’échelle de l’Europe, du moins de sa vie spéculative. Déconstruction ou reconstruction de la raison ; querelles d’héritages avoués ou non de Kant, Nietzsche, Husserl ou Heidegger ; statut du langage, scientifique, littéraire ou ordinaire : on pourrait ajouter d’autres zones de conflit qu’il faudra prendre le temps de décrire soigneusement. Mais qu’importe pour l’instant. On peut dire sans exagération qu’une guerre de trente ans a déchiré la conscience philosophique de l’Europe et qu’elle semble trouver le symbole de sa fin dans cet article éminemment politique mais à forte valeur pragmatique.

 

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