Extrait

Dix-sept ans
de Eric Fottorino

Le 17/08/2018 à 09:58

Auteur : Eric Fottorino
Editeur : Gallimard
Genre :
Date de parution : 16/08/2018
ISBN : 9782070141128
Total pages : 272
Prix : 20.50 €
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ISBN : 9782072488689

Editeur : Editions Gallimard

Prix grand format : 14,99 €

 

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Résumé du livre
"Lina n’était jamais vraiment là. Tout se passait dans son regard. J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour." Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée. Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses romans.

 

Premier chapitre

I


Un dimanche de décembre

 

 

Un dimanche de décembre, ma mère nous a invités à déjeuner chez elle. Ses trois fils, nos compagnes, notre ribambelle d’enfants. Je n’étais plus revenu ici depuis la mort de papa. Depuis la fin des temps. Je n’ai jamais aimé cette maison. Mes parents l’avaient acquise au début des années quatre-vingt, peu avant leur rupture. Un achat bizarre et même incompréhensible. La vaine poursuite d’un rêve bucolique. Ils disaient que la future voie rapide mettrait La Rochelle à vingt minutes. Que la circulation serait déviée. Qu’on n’entendrait plus la rumeur de la nationale, le chassé-croisé des camions, tard dans la nuit.

 

Quand l’endroit fut calme enfin, il ne restait plus rien de nous.

 

Ma mère était partie vivre à Nice. J’étudiais déjà le droit à Bordeaux. Mes jeunes frères avaient migré chez notre tante de Royan. Seul mon père avait tenu bon. Mais il s’était replié dans la partie réservée à son cabinet, avec le couloir minuscule qui lui servait de salle d’attente et la nuit, de chambre à insomnies sur le canapé avachi. Les autres pièces étaient retombées dans une obscurité menaçante qui masquait le délabrement général. Au fil des mois, il avait laissé la maison couler, à l’image de son couple naufragé. On avait tous fichu le camp, les femmes et les enfants d’abord. Lui avait joué les capitaines du Titanic avant de se tirer une balle dans la tête sur le siège passager de son antique Lada, à force de solitude trop appuyée. La veille, notre père avait pris soin de nous écrire, à nous ses fils, une lettre brève pour chacun, signée de son nom en pattes de mouche, Michel Signorelli. Sans doute le cœur lui avait-il manqué d’écrire « papa ». Puis il avait accompli son geste hors de la maison. Ce fut sa dernière attention. Y compris envers maman qui put se réinstaller sur place après de longues années passées sur la Côte d’Azur. Il lui avait épargné la hantise de voir un fantôme derrière chaque porte.

 

Je suis arrivé le premier avec Sylvie et Apolline, notre fille de onze ans. Théo était resté à Bordeaux. Un tournoi de foot avec les poussins des Girondins. En me penchant pour embrasser ma mère, j’ai trouvé qu’elle était plus petite qu’avant. À force de la voir si peu, elle prenait moins de place sur la terre. Dès qu’ils nous ont aperçus, ses deux chats ont filé au jardin. La preuve de sa solitude, c’étaient ses chats. Nul autre qu’elle ne pouvait les caresser, une boule de poils noirs et une autre tigrée, un feu follet. En les voyant cavaler, j’ai pensé femme seule égale chats. Elle m’a serré sans un mot, un sourire en guise de bonjour, avec sa canine en avant que découvrait légèrement sa lèvre supérieure. Enfant elle m’impressionnait, cette pointe rebelle qui sortait du rang. Une envie de mordre. Alors qu’elle retournait à la cuisine surveiller une paella énorme — comme à l’accoutumée il y en aurait deux fois trop et elle nous presserait d’en emporter chez nous —, j’ai remarqué la décoration des murs que ma mère avait fait décaper depuis son retour de Nice. Des lampes d’argile nées de sa main envahissaient l’enfilade de pièces qui menait au salon. Le revêtement de plâtre avait sauté, laissant apparaître les pierres nues et dorées de Saintonge. Un feu ronflait dans la cheminée, son foyer juché sur un écrin de briques rouges.

 

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