Extrait

En Reunion
de Edith Wolf

Le 05/03/2013 à 21:05

Auteur : Edith Wolf
Editeur : Grasset Et Fasquelle
Genre : romans et fiction romanesque
Date de parution : 09/05/2003
ISBN : 9782246649618
Total pages : 142
Prix : 14.20 €
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ISBN : 9782246649618

Editeur : Grasset Et Fasquelle

Prix grand format : 14.20 €

 

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Résumé du livre
Le texte suit pendant 24 heures les parcours de quatre garçons d'une même cité : Kheir-Eddine, Lionel, Fabrice et Honoré. Leurs trajectoires, d'abord divergentes, les conduisent, d'une violence à l'autre, jusqu'à un crime commun : le viol collectif d'une fille de la cité dont ils ont, par lâcheté, recouvert le visage. Si la désignation officielle de leur méfait (viol en réunion) apparaît dans le titre, c'est pour souligner a contrario que cet acte les exclut de toute solidarité humaine et les rejette dans la solitude

 

Premier chapitre

Kheir Eddine

 

lle ouvre la porte sans bruit. Peut-être qu’elle a mis quelque chose dans la serrure pour qu’on n’entende rien. Mais elle se trompe si elle pense qu’on peut m’avoir comme ça. J’allume la lumière du couloir. Quand elle me voit, elle change de figure. Je la gifle en plein sur ses lèvres tartinées de rouge. Je n’ai pas frappé vraiment fort, mais elle s’est redressée, son corps est dur comme une pierre, ma main cogne sa bouche serrée. Ça lui fait mal. Elle commence à crier et à m’insulter. Je vise encore ses lèvres pour qu’elle se taise. Tout le monde est levé, et nous regarde. J’attrape le bras de Sonia mais mon père dit :
— Lâche‑la.
Il a parlé comme un homme, il en est capable quand il veut. Il pourrait la mater mais il la laisse faire. Ma mère va vers Sonia et l’emmène à la salle de bains, sans me regarder. Elle renvoie les jumeaux au lit. Miriem est rentrée dans la chambre dès qu’elle a vu que c’était moi qui faisais du bruit. Elle est restée le temps de vérifier que ça ne l’intéressait pas.
Je dis à mon père :
— Tu ne vas rien faire?
Il ne répond pas. Je le suis dans la cuisine.
— Tu ne vas rien faire pour l’empêcher de recommencer?
— De recommencer quoi?
En parlant, il se penche pour se passer de l’eau sur la figure. Il met les mains en coupe, comme si l’eau allait manquer et qu’on devait l’économiser.
— De recommencer à faire la pute.
Il hausse les épaules.
— Tu parles sans respect. Va te coucher.
Ma mère entre et lui tend une serviette pour qu’il s’essuie la figure. Ils la croient, elle. Ils pensent que la confiance et le respect ça veut dire quelque chose pour une salope comme Sonia.
Je rentre dans la chambre, les jumeaux se sont rendormis. Je les regarde : une fille et un garçon. Qu’est‑ce qu’il va faire quand elle sera comme les autres? Il faudrait que je n’aie pas de sœur. Alors je pourrais m’occuper de moi, penser vraiment à quelque chose.
Le lendemain, tout le monde est déjà parti quand je me réveille. Ma mère lave par terre, elle ne lève pas les yeux vers moi. Elle me chasse avec la serpillière. Dans la cuisine, le café est prêt. Je déjeune et je sors sans qu’elle m’adresse la parole. Maintenant, elle ne demande plus où je vais. Elle veut savoir de moi seulement ce qui l’arrange, c’est-à-dire le moins de choses possible. Ou peut-être qu’elle n’a même plus honte. De toute façon, elle nous voit de moins en moins. Elle a tout laissé tomber. Mais ce qu’elle a, je ne l’aurai jamais.
J’ai compris ça le jour où je l’ai trouvée en train de regarder les photos. Depuis, elle m’évite. J’ai retrouvé facilement le carton où elle les cache. Il y a des visages que je connais, d’autres non, des maisons minables avec des figuiers, une femme très belle, que je n’ai jamais vue, un homme en tenue traditionnelle. Ils ont l’air con dans leurs beaux habits. Avec les photos, il y avait aussi cinq petits sacs en tissu, un par enfant je suppose, qui contenaient des cheveux, des ongles, des bouts de vêtements. Pour nous protéger du mauvais œil, sûrement. On ne peut pas dire que ça marche très bien. J’ai tout remis en place. J’avais honte. Les femmes s’en tirent comme ça, en allant plus loin dans la connerie que ce qu’on leur demande.
La preuve, Meriem. A l’école, elle a toujours fait ce qu’on lui a demandé. Résultat, elle fait des études. Elle essaie de ressembler à ces françaises qui croient qu’elles vont nous faire la loi. Après, elle reviendra ici pour éduquer les jeunes de la cité. Ou alors, elle se fera appeler Marie et elle racontera qu’elle est orpheline pour pouvoir épouser un toubab sans être obligée de nous montrer à sa famille. Elle croit que je n’ai pas compris son petit jeu, mais je l’ai à l’œil. Ne jamais dire non, ne pas se faire remarquer, s’occuper des jumeaux pour être bien vue, m’éviter autant qu’elle peut. Tous ses trucs, je les ai repérés. Je suis sûr que son plan, c’est de gagner sa vie le plus tôt possible et de partir le plus loin possible. Parfois, je me dis que si elle fait ça, je la retrouve et je la tue et d’autres fois je m’en fous. Au moins elle ne fait pas la pute. Mais à mon avis, c’est pour éviter d’avoir des problèmes. Dès qu’elle sera loin d’ici, elle fera comme toutes les autres salopes. Elle aussi, elle en veut, forcément. En tout cas pour l’instant, je n’ai pas besoin de la surveiller.
Heureusement, parce que j’ai assez à faire avec Sonia. Celle‑là, c’est sans arrêt qu’il faut l’avoir à l’œil, elle les allume tous. Elle est la championne du jean serré et si elle pouvait se balader avec un fil dentaire sur le cul, elle le ferait. Quand je dis à mon père qu’il ne faut pas qu’elle sorte, il ne m’écoute pas. Il est capable de croire que c’est une bonne musulmane, si ça l’arrange. Heureusement que je la surveille à la sortie du collège, sinon ça ferait longtemps qu’elle serait une salope finie. Ça la rend folle, elle m’insulte, elle me dit que je lui fais honte devant les autres. Je m’en fous. Elle n’a qu’à cacher ses nichons, ses cheveux, et à arrêter de provoquer tous les mecs comme elle fait. De toute façon, je sais que mon père est d’accord avec moi. Seulement, comme il ne veut pas se faire remarquer, il se décharge sur moi du sale boulot. C’est le genre d’arabe qui redemande des coups de pied au cul.
L’homme c’est moi maintenant, surtout depuis que j’ai commencé à gagner du fric. En plus, ça me permet de surveiller Sonia et d’être renseigné sur ce qu’elle fait par les nains que je taxe. Ça rapporte pas mal et c’est tranquille, ils ont trop peur pour me balancer.
Vendredi j’ai repéré un petit de l’école qui crachera sans problème. Il rentre chez lui à midi, il habite un pavillon et il a un gros cartable pour être sûr qu’il a tout bien pris. C’est le genre de bouffon qu’il me faut.
Je vais jusqu’à l’allée de la sortie de l’école et je le vois de loin. Il est pressé. Je cours pour le coincer avant le début du quartier des pavillons. Je me mets toujours là : on ne peut pas me voir et c’est trop loin pour qu’on l’entende s’il gueule. Je le laisse passer devant moi et je commence à le suivre juste un peu pour le paniquer. Il accélère. Là, je le chope par son sac, je le tire en arrière, il commence à gueuler. Alors je lui colle tout de suite deux beignes pour qu’il ferme sa bouche. Ça marche toujours. Il s’arrête en se tenant la joue. Il ne pleure pas, et ça m’étonne. J’espère qu’il n’est pas en train de penser à un coup foireux genre l’heure du retour de maman ou autre.
Je sais que moins je parle, plus ça marchera. Je prends son sac et je vide les bouquins par terre. Il ne dit rien mais il commence à pleurer. Il ramasse ses livres. Je le laisse faire, il remet tout dans le sac. Un truc de marque que je lui taxerai le jour où il n’aura plus de thune. Je reprends le sac et je le revide. Les livres tombent dans une flaque. C’est là que ça se passe. S’il commence à vouloir se tirer en laissant ses affaires, il est capable de me balancer. Mais tout va bien. Il essaie encore de sauver ses bouquins. J’en prends un et je le lui tends. Il se méfie mais il finit par allonger le bras pour l’attraper. Je retire le livre vers moi.
— Si tu veux garder tes affaires, tu payes.
Je commence toujours par un prix bas, pour faire croire qu’il vaut mieux ne rien dire.
— Dix euros, demain ici.
Il dit d’accord mais je sais qu’il faut se méfier. Je tends la main comme pour toper et ce con se laisse avoir. Dès que je tiens ses doigts, je lui fais une clé et il se tord de douleur. Je dis :
— Que tu sois d’accord ou non, je m’en fous, c’est moi qui décide.
Je le lâche et je le regarde s’éloigner. Il essaie de s’arrêter de pleurer, c’est bon pour moi, il fermera sa gueule.
Demain, je vais toucher pas mal de thunes, il y en a deux qui me doivent cinquante euros. Je peux arrêter de m’occuper de bizness et me concentrer sur Sonia toute la journée. En plus s’il y en a un qui fait de la rébellion, ça va m’énerver et j’ai besoin d’être calme si je veux mater cette salope.
Le mieux ce serait de fumer pour être cool. Je vais aller chez Fabrice, il a toujours ce qu’il faut et il n’y a jamais personne chez lui.
Quand il vient m’ouvrir, je vois que je l’ai réveillé. Il prend trop de trucs. Je lui propose qu’on fume mais il dit non parce qu’il est encore trop tôt. Il met de la musique qu’on écoute un moment sans rien dire. Bientôt ça cogne contre le mur. Fabrice baisse le son : il n’aime pas les histoires. Moi, ça m’énerve. J’ouvre la fenêtre et je pisse sur le balcon d’en dessous. Fabrice hausse les épaules. Au bout d’un moment, j’arrête la musique. Il ne veut toujours pas fumer mais il annonce qu’il va prendre une bière. Il m’en propose une, je me demande s’il fait exprès parce qu’il sait que je ne bois pas d’alcool. Je le suis quand même dans la cuisine. Quand je vais chez lui, je trouve que chez moi c’est plutôt bien. Ici, il n’y a rien dans le frigo et on dirait que l’appart est inhabité. Il boit sa bière et me dit que pour fumer, ça serait bien si on allait chercher Honoré. Il sait bien qu’à cette heure‑ci Honoré est au lycée. Il a dit ça parce qu’il n’a pas envie de fumer et qu’il préférerait rester. Je comprends que je n’ai plus qu’à me tirer. Ça m’énerve cette façon qu’il a de ne jamais rien dire en face. Pour l’obliger à s’expliquer je réponds :
— Il est au lycée. On n’a qu’à attendre ici l’heure où il sortira. On ira ensemble le chercher.
Il ne dit rien. Sûrement qu’il réfléchit à ce qu’il pourrait trouver pour me virer. Tout d’un coup on entend des hurlements.
— C’est Lionel, dit Fabrice. Son père le tape.
Je sais que Lionel se fait frapper par son père mais là, tout d’un coup ça m’énerve. Je dis :
— Moi, mon père a pas intérêt à essayer.
— Et moi, dit Fabrice, je l’aurais tué.
Il parle sans s’énerver mais je sens qu’il dit la vérité. Fabrice a beau être cool, il y a des moments où il fait peur. Ça gueule de plus en plus à côté. Je sors dans le couloir où tous les voisins sont plantés devant leur porte pour profiter du spectacle. Personne ne bouge. Probablement qu’ils ont peur du père de Lionel, c’est le genre à avoir des flingues chez lui. La porte n’est même pas fermée, il devait être trop bourré pour y penser, ou trop pressé de dérouiller son fils. J’entre, le bruit vient du fond de l’appart. Dans sa chambre, Lionel est par terre, les bras pliés devant la figure. Ce n’est pas lui qui crie, c’est son père. Il gueule pour mieux taper, comme un joueur de tennis. Il frappe Lionel avec une ceinture épaisse. Le spectacle me donne envie de gerber mais je ne peux pas m’empêcher de regarder. Lionel finit par gueuler d’une drôle de façon, et en voyant sa tête je comprends qu’il est en train de kiffer. Je me doutais qu’il était pédé mais là c’est encore plus fort, pire qu’une meuf. Le père Dulac se barre mais Lionel reste par terre et il me regarde. Je comprends qu’il m’en voudra toute sa vie. Il me dit de foutre le camp. Je sais que c’est ce que j’ai de mieux à faire mais je me sens bizarrement fatigué. Au lieu de partir, je me laisse glisser et je m’assieds par terre, à côté de lui. Pendant un moment, on ne bouge pas, on ne dit rien. Le père de Lionel s’active dans la salle de bains, il fait couler de l’eau, peut-être qu’il essaie de dessoûler. La porte d’entrée claque, il est sorti. Lionel ferme les yeux, il pose la tête contre le mur. Il dit :
— Si tu en parles à quelqu’un, je te tue.
— Tout le monde le sait, qu’il te dérouille. Qu’est-ce que tu veux que je raconte?
— Tu sais ce que je veux dire.
— D’accord je dirai à personne que ton vieux te tape et que ça te fait kiffer.
Lionel me saute dessus. Apparemment, il s’est déjà refait une santé, il doit avoir l’habitude. Il m’attrape la gorge et il serre de plus en plus fort. Pas moyen de le faire lâcher. Je sens qu’il vaut mieux que j’écrase. J’arrête de me défendre mais il continue. J’essaie de lui faire des signes. Rien ne le calme. Je commence à étouffer pour de bon, alors il s’arrête. Il se met à m’insulter, à me traiter d’enculé d’arabe. Je récupère comme je peux. On se retrouve comme deux cons, étendus par terre. C’est bizarre mais je ne suis pas énervé contre lui. Au bout d’un moment, je lui dis qu’on va aller chercher Honoré au lycée pour fumer. Il ne répond pas. Je me lève et je retourne chez Fabrice. Il n’y a plus personne ou bien il ne veut pas ouvrir.
Ça m’énerve, il faudrait que je vole une tire ou que je casse quelque chose, ça me détendrait. Pour ce genre de trucs, Honoré avait des bonnes idées avant qu’il décide de devenir un génie à l’école. Finalement, je décide d’aller à la gare, je me dis qu’il y aura toujours quelque chose à faire. Mais je me suis trompé. Il y a juste les employés et depuis qu’on les a attaqués, les flics rappliquent dès qu’ils éternuent.
Je vais dans le parking, rien que des bagnoles minables. Quand je pense que ces blaireaux bossent et empruntent de la thune pour acheter ça. Je trouve quand même une BM, sûrement avec alarme, et pourquoi pas, un jet d’acide pour si on touchait à la carrosserie. Je la sens pas, cette tire. Si encore on était deux, j’essaierais de la piquer, mais là, tout seul, non. Je sors ma clé et je la raye de l’avant à l’arrière. Le bruit est cool. L’alarme ne se met pas en marche, peut-être qu’il n’y en a pas. De toute façon, je ne vais pas piquer une caisse abîmée. Je la raye de l’autre côté. Ça me plaît, je recommence avec deux autres bagnoles. Je me sens mieux. Je vais rentrer manger chez moi avant d’aller chercher Honoré.
A la maison, il n’y a que ma mère. Depuis que je ne vais plus au collège, elle tient de la bouffe prête tout le temps. Un moment, j’ai cru que c’était parce qu’elle me considérait comme un homme. Mais j’ai compris que c’est pour éviter de me parler. Je lui demande si Sonia sort bien à quatre heures et demie. Elle ne répond pas. Ça m’étonne. D’habitude elle fait oui ou non, pour avoir la paix. Là, elle me tourne le dos, comme si elle me provoquait. Je répète ma question. Sans me regarder elle dit :
— Si tu frappes encore ta sœur, tu ne reviendras plus ici. Les gens comme toi, ça ne vaut rien. Tu parles du respect, et tu ne sais pas ce que c’est.
Heureusement qu’elle ne me regardait pas, ma main a failli partir. Qu’est‑ce que je lui ai fait? Les autres, leurs mères font ce qu’ils veulent. Il n’y a que chez moi que les meufs ont tous les droits. C’est la faute de mon père. Il n’a pas compris qu’un arabe qui ferme sa gueule c’est moins que rien. Lui aussi, il est contre moi. Il faudrait que je trouve de la thune pour partir. Mais si je pars, Sonia et Meriem vont faire la loi, toute la cité leur passera dessus. Je vais trouver le moyen de les mater. Mais d’abord, il faut que je me calme.
Je vais chercher Honoré au lycée. On fumera et ça me détendra. Il y a un pion devant l’entrée qui me demande ce que je veux. Il me connaît, et ça ne lui fait pas plaisir de me voir. Il a l’air énervé. Visiblement, il cherche quelqu’un pour gueuler dessus. Comme je ne réponds rien, il dit :
— Barre‑toi, tu n’as rien à faire ici.
— Ici, c’est dehors, et je reste si je veux.
— Ici c’est les abords du lycée, ça me regarde, et j’en ai marre de voir ta sale gueule.
J’ai pas envie de m’énerver, je le traite d’enculé et je me tire. Il a l’air déçu que je lâche l’affaire si facilement. Je décide d’aller voir si Honoré est à la bibliothèque; là-bas, on me laissera entrer. Je le trouve en train de bosser. Quand il me voit, il a l’air énervé. Un jour, je le forcerai à me dire qu’il ne veut plus que je vienne. Je lui expliquerai que lui non plus, il ne peut pas se tirer d’ici. Il s’imagine qu’on lui filera un boulot bien payé, et qu’il sera respecté. Moi je sais qu’il suffira qu’il montre sa gueule et qu’il donne son adresse pour qu’on lui propose d’être balayeur. Ou alors il conduira un bus et on le mettra sur une ligne qui craint. Comme ça les racailles blacks ne pourront pas dire qu’il est raciste. Quand j’ai essayé de lui expliquer, il n’a rien répondu. Il avait l’air du mec qui a son idée. De toute façon, il m’évite. Moi je fais celui qui n’a pas compris, je veux qu’il me le dise en face. Quand il me voit, il plonge le nez dans ses bouquins. Sans me regarder, il dit :
— Barre‑toi.
Comme je ne réponds pas, il lève les yeux. Je dois avoir l’air bizarre parce qu’il me demande ce que j’ai.
— Rien, je veux fumer.
— Et tu as besoin de moi pour faire tes conneries, maintenant?
S’il croit que je vais le lâcher comme ça, il se trompe. Je reste assis sans rien dire. Ça le gonfle, je vois qu’il n’arrive pas à se concentrer. Je prends un des livres et je l’ouvre. Il me regarde, de plus en plus énervé. Je me mets à froisser les pages. Il m’arrache le bouquin des mains. Je commence à bien rigoler. Il se remet à bosser et pendant un moment, je le laisse tranquille. Il s’imagine que je vais rester là, à le regarder faire comme si je n’existais pas. Je prends un autre livre et je lis à haute voix. Ça le rend dingue, il doit avoir peur de se faire virer.
— Ta gueule.
Il a parlé fort et les gens nous regardent. Je dis :
— Tu vois, tu gênes tout le monde.
L’air énervé, il se met à ranger ses affaires dans son sac. Pas mal le sac, un Eastpak. Le seul truc de marque qu’il a, c’est pour mettre ses bouquins.
Il sort de la bibliothèque. Je le suis. Arrivé à la coulée verte, il se retourne. C’est bizarre mais il a l’air plus calme. Il se met à parler comme s’il avait préparé son discours. C’est sûrement ce qu’il a fait, d’ailleurs, depuis qu’il essaie de m’éviter.
— Maintenant, tu vas me lâcher. J’ai des choses à faire, pas seulement pour moi. Je fais le bon nègre parce que c’est la seule façon d’y arriver. Mais tu vas voir. Moi aussi je les baiserai. Pas seulement en cassant des tires pourries. Je veux le pouvoir et le fric. Je veux leur faire peur. Toi tu fais pitié. Tout le monde dit que je peux être le meilleur. Alors tu vas me lâcher. J’aurais pu te casser la gueule depuis longtemps mais je ne veux plus de bagarres, plus d’emmerdes. Maintenant va‑t’en.
Je n’arrive plus à penser à rien, ma tête est vide. Je sais qu’il a tort mais je n’arrive pas à trouver pourquoi.
Honoré se barre, je le laisse partir. Il croit qu’il en a fini avec moi mais il se trompe. J’ai besoin de réfléchir et je m’assieds. A ce moment, Lionel arrive. Honoré le regarde et s’arrête. Lionel est pâle, d’habitude, mais là, il a une tête de déterré. Ses yeux bougent sans arrêt, comme s’il ne les contrôlait pas. Ils s’asseyent dans l’herbe. Je me mets à côté d’eux. Lionel dit à Honoré :
— Il faut que tu m’aides.
— Qu’est‑ce que tu veux que je fasse?
— A deux, on peut le dérouiller. On lui fait peur et il arrête de me frapper.
— Ne me demande pas ça.
— Le prochain coup, il me tue.
— Viens habiter chez moi.
— Il me ramènera et ça sera encore pire.
— Retourne sur le toit. On t’apportera de la bouffe, comme l’autre fois.
— Il connaît le truc, maintenant.
— Tu gagnerais du temps.
— Oui mais, après, il me tuerait. Il me filerait tous les coups qu’il n’a pas pu me donner la première fois parce que c’est un prof qui m’avait trouvé.
— Faut que tu tiennes encore un peu.
— Je peux plus.
— Pourquoi? C’est comme ça depuis longtemps, non?
— Non, pas comme ça.
— Qu’est‑ce qui est différent?
Lionel ne répond pas et pendant un moment, ils se taisent. Puis Lionel demande :
— Pourquoi tu ne veux pas m’aider?
— Tu sais pourquoi je ne veux plus de bagarres.
Je dis :
— Moi je vais t’aider à le dérouiller.
— Tu fais peur à personne. Même ta sœur te chie dessus.
Je saute sur Lionel, Honoré m’empêche de le frapper. Il engueule Lionel et le force à retirer ce qu’il a dit. On est crevés, tout d’un coup. Lionel a la tête posée sur les genoux. Il pleure comme une meuf. Honoré lui dit :
— Supporte‑le. Tout le monde a des emmerdes.
— C’est pas des emmerdes. C’est pire.
— Explique‑moi pourquoi c’est pire.
— La différence c’est que maintenant, quand il me frappe, je kiffe.
Je dis :
— T’es pédé alors? T’as qu’à aller sucer des mecs pour te faire de la thune et comme ça, tu pourras partir.
Honoré me regarde et je me tais. Il y a des moments où on est obligé de faire ce qu’il veut. Il réfléchit avant de dire :
— Et ta mère? Elle est bien allée quelque part.
— Ma mère, elle est partie assez loin pour qu’il ne la retrouve pas. Et moi non plus.
— Quand même, tu devrais essayer…
— Elle n’arrivait pas à se protéger elle-même, je ne vois pas ce qu’elle pourrait faire pour moi. Et si elle revient, il recommencera.
Je dis :
— De toute façon, elles s’en foutent.
Je regarde Honoré, mais il se tait. Il ne parle jamais de sa famille. Comme plus personne ne dit rien, je propose qu’on aille acheter du shit à Fabrice.
Honoré se lève et annonce qu’il rentre chez lui. Lionel lui demande de rester mais il s’en va sans répondre.
Je dis à Lionel :
— Allez viens.
C’est comme si je n’existais pas. Il reste assis l’air abruti à regarder Honoré qui se tire à toute vitesse.
Je n’ai plus qu’à retourner chez Fabrice. Il est en train de se passer une cassette porno. Son père lui a laissé toute une collection. Je reste cinq minutes à regarder, le temps de voir un mec se faire sucer par une meuf qu’un autre mec encule. La nana kiffe. C’est ça qu’il leur faut, en avoir le plus possible dans le cul et ailleurs. Au bout d’un moment ça m’énerve, surtout que tous les mecs ont des bites de cheval. Je demande à Fabrice s’il a du shit. Il me dit qu’il n’y a pas de problème. Il a dû prendre un truc : dans ces cas‑là avec lui, il n’y a jamais de problème. Je lui file de la thune. Il me demande où je vais et je lui dis que je vais fumer avec Lionel. Il veut savoir si Honoré est là. Je lui réponds qu’il s’est tiré mais qu’on le rencontrera peut-être en route. Du coup il décide de venir. Il n’enlève même pas le film du magnétoscope. Ce mec, on dirait qu’il vit seul. On marche cinq minutes quand on voit Honoré par terre. Il a l’air à moitié K.-O. Il est assis avec la tête dans les mains. Il dit :
— Ces bâtards, ils m’ont tiré mon sac.
— Qui?
Il ne répond pas. C’est toujours comme ça, avec lui. Il n’aime pas qu’on se mêle trop de ses affaires. Ça m’énerve qu’il soit aussi calme. Je demande :
— Qu’est‑ce que tu vas faire? C’était de la marque, quand même.
Il ne dit toujours rien. Fabrice commence à ramasser les livres et les cahiers. Le gardien de l’immeuble à côté nous regarde. Ça l’amuse, ce con. Je commence à l’insulter. Il essaie de refermer la fenêtre. Je l’en empêche en lui attrapant le bras et je lui dis :
— File‑moi un sac pour mettre les affaires de mon copain.
Fabrice me dit de laisser tomber. Le gardien a la trouille. Il fait :
— Foutez‑moi la paix.
— Trouve‑moi un sac et je te lâche.
Il part chercher dans son appart et quand il revient, ce qu’il me tend, c’est un sac‑poubelle.
— C’est ta sale gueule qu’on va mettre dans le sac, gros con.
— Arrête, me dit Honoré.
Il se lève, prend le sac-poubelle et remercie même l’enfoiré qui referme sa fenêtre à toute vitesse.
— De toute façon, dit Honoré, c’est le seul qu’on ne me tirera pas.
Il jette ses affaires dedans et demande à Fabrice :
— Tu en as?
Je dis :
— Je croyais que tu n’en voulais pas.
Il ne répond pas. Fabrice lui dit qu’il n’y a pas de problème.
On rejoint Lionel qui n’a pas bougé. On s’assied dans l’herbe et c’est là que je vois passer une copine de classe de Sonia. Je gueule : «Attends!» et je la rejoins.
— Sonia est sortie aussi?
— Elle est même partie une heure avant tout le monde.
Je fonce vers le collège et les trois autres me suivent. La pionne fait la gueule en me voyant, comme d’habitude. Je lui demande où est ma sœur et elle m’explique que Sonia est sortie depuis deux heures. Soi-disant qu’elle ne se sentait pas bien et elle a demandé l’autorisation de rentrer. Ma mère était d’accord. La pionne se marre en voyant ma tête. J’ai envie de la frapper mais j’ai autre chose à faire pour l’instant. Cette salope de Sonia a recommencé ses conneries. Tant qu’elle ne sera pas matée, elle continuera.
Honoré dit :
— Elle a dû rentrer.
Je ne réponds rien. De toute façon, il faut que je retourne chez moi pour avoir des explications. J’entre dans l’appart et les autres restent dans le couloir. Quand elle me voit, ma mère me tend un papier. Elle est pâle, sa figure est rétrécie. Cette salope de Sonia a écrit :
«Je m’en vais. Ne me cherchez pas. Je préfère me tuer plutôt que de revenir.»
Ma mère dit :
— Si jamais j’apprends que tu la cherches, tu ne remettras pas les pieds ici.
Je vais dans la chambre des filles. Meriem travaille, elle se lève quand j’arrive et,
pour la première fois depuis longtemps, elle me regarde dans les yeux. Quand je lui demande où est Sonia, elle ne répond pas. Je vois qu’elle n’a pas peur et qu’elle ne dira rien. Elles se sont mises d’accord toutes les trois contre moi. C’est toujours comme ça, dès qu’il y en a une qui commence à se rebeller, les autres s’y mettent. Un moment, j’imagine qu’elles ont aidé Sonia à partir. Mais quand je regarde la figure de ma mère, je n’en suis pas sûr. Je sors de l’appart et je montre le papier à Honoré. Il le lit, le rapporte à ma mère et referme la porte d’entrée. Il me tire vers l’ascenseur. Fabrice propose qu’on aille fumer. Il a raison, il faut d’abord que je me calme. On retourne à la coulée verte. Fabrice roule un bédo et l’allume. Il me le passe. Je tire dessus comme un malade. Tout doucement, je commence à me sentir mieux. Au moment où je me dis ça, une bande de trois filles que je n’ai jamais vues vient s’asseoir pas loin de nous. Il y en a deux vraiment canon, une toubab et une chinoise. Rien qu’à les voir, on sait qu’elles en veulent. Honoré qui tient le bédo en oublie de fumer. La seule chose qu’il trouve à dire c’est qu’elles sont belles. Fabrice commence à délirer, il raconte une scène porno en expliquant ce qu’on pourrait faire avec les filles. Je commence à bander. Les meufs sont trop loin pour comprendre ce qu’il dit mais elles se marrent parce qu’elles voient qu’on parle d’elles. Je suis sûr qu’elles se foutent de nous. Fabrice raconte des trucs de plus en plus chauds et Lionel rigole comme un con. Je l’engueule :
— Tu vois pas qu’elles se foutent de nous?
Lionel continue à se marrer. Ça m’énerve, il n’y a pas de quoi rigoler. Je lui dis :
— Tu vas leur parler.
Du coup, il arrête de rire.
— Pourquoi moi?
— Parce que c’est à cause de toi qu’elles se foutent de nous.
Il sait que je dis ça pour le coincer et que ce n’est pas la peine de répondre. Honoré qui tire à fond sur le bédo se met à rigoler. Fabrice dit à Lionel :
— Allez, vas‑y.
Lionel veut s’échapper mais Fabrice l’en empêche. Je dis :
— C’est vrai que tu es pédé. Justement, il faut que tu apprennes à parler aux meufs.
Lionel se tourne vers Honoré. Mais il voit qu’Honoré est complètement parti et que personne ne l’aidera à se défiler. Lionel demande bêtement :
— Qu’est‑ce que je vais leur dire?
Je réponds :
— Dis‑leur : suce ma bite.
Lionel ne bouge pas. Fabrice s’excite tout d’un coup, comme ça lui arrive de temps en temps. Il se lève, s’approche de Lionel et le regarde comme s’il allait le frapper. Il dit :
— Qu’est‑ce que tu attends?
Lionel voit qu’il n’y a plus rien à faire et il va vers les filles. Il essaie de prendre l’air qui tue mais ça fait pitié. Les filles attendent, elles ont l’air de bien s’amuser. Il se plante devant la chinoise et il dit :
— Suce ma bite.
Elle répond :
— Quand t’auras du poil aux couilles.
D’un seul coup, les trois filles se lèvent et elles s’en vont à toute vitesse avant que Lionel ait trouvé quoi dire. Honoré se marre et Fabrice aussi. Moi, je suis de plus en plus énervé.
— Elles se foutent de nous et ça vous fait rigoler.
Honoré me passe le bédo et je recommence à fumer. Au bout de cinq minutes, je me détends un peu. On reste là un moment. Je pense à Sonia, je sais qu’il faut que je la retrouve. Il fait presque noir, maintenant. Lionel dit qu’il doit rentrer sinon son père va encore le dérouiller. Je lui balance :
— Puisque tu aimes ça, tu devrais être content.
Il répète qu’il doit rentrer mais il ne bouge pas. Honoré est couché, il plane, la tête sur son sac‑poubelle et ses bouquins.
Au bout d’un moment, Fabrice se lève et propose qu’on aille chez lui, on pourra bouffer tranquilles. On le suit. Lionel regarde partout pour être sûr de ne pas tomber sur son père. On arrive chez Fabrice. Il commande des pizzas par téléphone. Alors, on met de la musique à fond et les voisins commencent à taper dans le mur. Comme d’habitude, Fabrice baisse le son. Ça doit être à cause de son bizness qu’il cherche à éviter les emmerdes. Mais de toute façon, il n’a jamais aimé se faire remarquer. A l’école, il travaillait bien jusqu’au jour où il a arrêté d’y aller, d’un seul coup. Les pizzas arrivent. Fabrice éteint les lumières et il allume la télé en baissant le son pour qu’on entende la musique. On regarde M6 assis par terre, on mange et c’est vraiment bon. Après, Fabrice fabrique deux bédos soignés. On est bien.
Sans nous demander notre avis Fabrice met le magnétoscope en marche et on se retape une tranche de porno. Honoré s’excite, moi ça m’énerve comme tout à l’heure.
Tout d’un coup, on entend gueuler dans le couloir. C’est le père de Lionel qui rentre encore plus bourré que d’habitude. Il insulte Lionel avant d’entrer dans l’appart et il gueule encore plus fort quand il s’aperçoit qu’il n’y a personne. On entend des bruits de coups, d’objets qui tombent. Lionel fonce chez lui. Il y a tellement de boucan qu’on le suit. Tous les voisins sont là, pour leur tranche de rigolade habituelle. Au moment où on entre dans l’appart de Lionel, il arrive en chialant comme une meuf. Il nous emmène dans sa chambre. Tout est par terre : l’armoire, la télé, la chaîne, les CD, les bouquins, et au milieu, il y a son père qui est tombé tellement il est bourré. Fabrice tire Lionel par le bras pour l’emmener. Lionel pleure. Il répète :
— Qu’est‑ce que je vais faire?
Je lui dis de fermer sa gueule. Est‑ce que je sais moi, ce que je vais faire? Honoré dit :
— Il faut que je sorte, j’ai envie de gerber.
On le suit dehors, il fait complètement nuit. Fabrice se met à marcher comme s’il savait où il allait. On avance vers le pont de la gare, jusqu’au bord de la nationale. Honoré a pris le sac‑poubelle avec ses bouquins, on dirait un SDF.
On reste là, comme des cons, à regarder les voitures qui passent à toute vitesse. Pour ceux qui sont dedans, on n’existe pas. Sonia est peut-être dans une des voitures, avec un mec. Fabrice avance sur la route, il ne regarde ni à gauche ni à droite. Je crie :
— Fais gaffe!
Honoré me fait signe de me taire. Fabrice a les yeux fermés et il traverse la nationale. Il marche lentement, la première moitié de la route est vide. Il s’arrête au milieu. Je suis sûr qu’il n’a pas ouvert les yeux. Il repart. Une voiture qui arrive freine pile devant lui. Je ne peux pas m’empêcher de gueuler mais il continue. Arrivé de l’autre côté, il se retourne. Il est complètement excité et il nous crie de faire comme lui. Fabrice est vraiment dingue. Je m’en doutais un peu, mais pas à ce point. (...)

 

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