Extrait

Gatsby
de Francis Scott Fitzgerald

Le 02/10/2013 à 03:31

Auteur : Francis Scott Fitzgerald
Editeur : Flammarion
Genre : litterature romans poche
Date de parution : 02/05/2013
ISBN : 9782081305274
Total pages : 255
Prix : 2.70 €
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Résumé du livre
'S’il faut dire la vérité, Jay Gatsby, de West Egg, Long Island, naquit de la conception platonicienne qu’il avait de lui-même. Il était fils de Dieu – expression qui ne signifie peut-être rien d’autre que cela – et il lui incombait de s’occuper des affaires de Son Père, de servir une beauté immense, vulgaire, clinquante. Aussi inventa-t-il la seule sorte de Jay Gatsby qu’un garçon de dix-sept ans était susceptible d’inventer, et il demeura fidèle à cette conception jusqu’à la fin. ' Le chef-d’œuvre de Francis Scott Fitzgerald paraît ici dans une traduction inédite.

 

Premier chapitre

1



Du temps où j'étais plus jeune et plus vulnérable, mon père m'a donné un avis auquel, depuis lors, j'ai beaucoup repensé.
« Quand tu te sens l'envie de critiquer quelqu'un, m'a-t-il dit, rappelle-toi seulement que tous les gens sur cette terre n'ont pas eu les mêmes avantages que toi. »
Il n'en a pas dit plus mais nous avons toujours communiqué intensément en parlant peu, et j'ai compris qu'il voulait dire beaucoup plus que ça. Par conséquent, je suis enclin à réserver mes jugements, une habitude qui a conduit pas mal de personnalités originales à s'ouvrir à moi, et m'a aussi rendu victime de quelques raseurs chevronnés.
L'esprit singulier est prompt à détecter cette qualité quand elle apparaît chez une personne ordinaire et à s'y attacher. Pour cette raison, j'ai été injustement accusé, à l'université, d'être un arriviste, parce que je connaissais les chagrins secrets de quelques jeunes gens sauvages et peu populaires.
Pour la plupart, ces confidences étaient spontanées. Souvent, je faisais semblant de dormir ou d'être très occupé quand je devinais à certains signes bien caractéristiques qu'une révélation intime se profilait à l'horizon, ou alors je lui opposais une indifférence hostile. En effet, les confidences intimes des jeunes gens, ou, du moins, les mots avec lesquels ils les expriment, sont généralement des plagiats et se trouvent gâchées par des non-dits évidents. Réserver ses jugements donne matière à des espoirs infinis. J'ai encore un peu peur de rater quelque chose si j'oublie que, comme mon père l'a suggéré avec snobisme et comme je le répète, toujours avec snobisme, le sens des convenances fondamentales n'est pas également réparti à la naissance.
Après avoir ainsi vanté ma tolérance, je me dois d'admettre qu'elle a sa limite. Une conduite peut se fonder sur le roc solide ou les marécages humides mais, passé un certain point, je ne me soucie plus de ce sur quoi elle est bâtie. Quand je suis rentré de la côte Est, l'automne dernier, j'avais le sentiment de vouloir que le monde entier soit en uniforme et dans une sorte de garde-à-vous moral immuable ; je ne voulais plus d'excursions exubérantes dans le cœur humain en jouissant de points de vue privilégiés.
Seul Gatsby, l'homme qui donne son nom à ce livre, s'est trouvé épargné par cette réaction – Gatsby qui représentait tout ce pour quoi j'éprouve un mépris non affecté. Si la personnalité est une série ininterrompue de gestes réussis, alors il y avait en lui quelque chose de magnifique, une sensibilité exacerbée à ce que la vie promet, comme s'il était relié à l'une de ces machines compliquées qui enregistrent les séismes à dix mille miles de distance.
Cette réceptivité n'avait rien à voir avec la flasque impressionnabilité qu'on vante sous le nom de « tempérament créatif » – c'était un extraordinaire talent pour l'espoir, une disponibilité au romantisme tels que je n'en ai jamais vus chez personne d'autre et dont il est peu probable que je les reverrai. Non... Gatsby a très bien tourné à la fin. C'est ce qui lui a été fatal, cette poussière pernicieuse qui flottait à la traîne de ses rêves, qui a liquidé, pour un temps, mon intérêt pour les chagrins avortés et les joies à court terme des hommes.
Depuis trois générations, ma famille fait partie des gens aisés et en vue dans cette cité du Middle West. Les Carraway forment une sorte de clan et, entre nous, nous avons une tradition qui nous fait descendre des ducs de Buccleuch. Cependant, le véritable fondateur de la lignée est le frère de mon grand-père qui est venu là en 1851, a envoyé un remplaçant à la guerre civile et a lancé un commerce de quincaillerie en gros que mon père continue de faire tourner aujourd'hui.
Je n'ai jamais vu ce grand-oncle mais je suis censé lui ressembler – en particulier si on se réfère au portrait plutôt raide qui pend dans le bureau paternel. J'ai obtenu mon diplôme à New Haven en 1915, juste un quart de siècle après mon père, et, un peu plus tard, j'ai pris part à cette migration tardive chez les Teutons connue comme la Grande Guerre. J'ai apprécié cette contre-attaque si pleinement que j'en suis revenu incapable de tenir en place. Le Middle West ne m'est plus apparu dès lors comme le centre confortable du monde mais comme l'extrémité usée de l'univers – aussi ai-je décidé d'aller dans l'Est pour y apprendre le courtage en bourse.
Tous les gens que je connaissais travaillaient dans ce secteur, j'ai pensé que ce métier pouvait nourrir un célibataire de plus. Tous mes oncles et tantes en ont discuté comme s'il s'agissait de me choisir un collège avant, finalement, de dire : « Heu... mmoui » avec des visages très graves et encore hésitants. Père a accepté de me financer pendant un an et, après divers retards, je suis venu dans l'Est définitivement, du moins le pensai-je, au printemps vingt-deux.
La solution commode aurait été de prendre un logement en ville mais la saison était chaude et je venais tout juste de quitter un pays de vastes pelouses et d'arbres amicaux. Aussi, quand un jeune collègue, au bureau, a suggéré que nous pourrions louer une maison dans une ville de banlieue, j'ai pensé que c'était une grande idée. Il a trouvé la maison, un bungalow en carton délavé par les intempéries à quatre-vingts dollars par mois. Seulement, à la dernière minute, la société l'a envoyé à Washington et je suis allé habiter la campagne seul. J'avais un chien, du moins l'ai-je eu quelques jours, jusqu'à ce qu'il s'échappe, une vieille Dodge et une dame finlandaise qui faisait mon lit, préparait mon petit déjeuner et marmonnait pour elle seule des maximes finnoises au-dessus du fourneau électrique.
J'ai été esseulé un jour ou deux, jusqu'à ce qu'un quidam arrivé là après moi m'arrête sur la route un matin.
— Comment va-t-on au village de West Egg ? m'a-t-il demandé d'un ton désemparé.
Je le lui ai dit. En m'éloignant, je ne me sentais plus isolé. J'étais un guide, un traceur de chemins, un colon fondateur. Sans le savoir, il m'avait accordé le droit de devenir un voisin.
Et ainsi, avec le soleil et les brusques éclosions de feuilles sur les arbres – juste comme les plantes poussent dans les films qu'on passe à l'accéléré – j'ai éprouvé cette certitude familière que la vie recommençait avec l'été.
Il y avait tant à lire, pour commencer, et tant de belle santé flottant dans cet air neuf qui me rendait le souffle. J'ai acheté une douzaine de livres sur la banque, le crédit et les titres d'investissement ; ils sont allés s'aligner sur mon étagère, rouges et dorés comme des pièces de monnaie fraîchement frappées, en promettant de me révéler les brillants secrets que seuls Midas, Morgan et Mécène connaissaient.
J'avais la ferme intention d'en lire beaucoup d'autres. J'étais assez littéraire à l'université – une année, j'ai écrit une série d'éditoriaux pleins de truismes solennels pour le Yale News. À présent, j'allais renouer avec toutes ces sortes de choses et redevenir le plus limité de tous les spécialistes, « l'honnête homme ». Ce n'est pas juste de l'ironie : on observe beaucoup mieux la vie depuis une seule et même fenêtre, après tout.
C'est le fait du hasard si j'ai loué une maison dans une des communautés les plus étranges de toute l'Amérique du Nord. C'était sur cette île étroite et pleine d'agitation qui s'allonge exactement à l'est de New York et où se trouvent, parmi d'autres curiosités naturelles, deux accidents de terrain peu communs. À vingt miles de la ville, deux œufs énormes aux contours similaires et séparés seulement par une baie minuscule émergent de la surface d'eau salée la plus domestiquée qui soit dans l'hémisphère ouest – cette grande basse-cour mouillée qu'on nomme le détroit de Long Island.
Ils ne sont pas parfaitement ovales – comme l'œuf dans l'histoire de Colomb, ils sont un peu aplatis dans la zone qui les relie à la terre –, mais leur ressemblance physique doit être une source perpétuelle de confusion pour les mouettes qui les survolent. Pour ceux qui n'ont pas d'ailes, un phénomène plus saisissant est constitué par leur dissemblance radicale, à part pour la taille et la forme.
J'habitais West Egg, le... eh bien... le moins à la mode des deux, même si cette étiquette est trop superficielle pour exprimer le contraste bizarre et sacrément sinistre qui existait entre les deux. Ma maison était tout au bout de l'œuf, à seulement cinquante yards du détroit, et coincée entre deux énormes bâtisses qui se louaient douze ou quinze mille dollars la saison. Celle de droite était une chose colossale à tous points de vue – c'était l'imitation fidèle d'un certain hôtel de ville de Normandie –, avec, sur un côté, une tour flambant neuve sous une mince barbe de lierre sauvage, une piscine en marbre et plus de seize hectares de pelouses et de parc. C'était la demeure de Gatsby.
Ou plutôt, puisque je ne connaissais pas M. Gatsby, c'était une propriété habitée par un monsieur portant ce nom. Ma propre maison offensait la vue, mais elle l'offensait à toute petite échelle et on l'avait ignorée, en sorte que je jouissais d'une vue sur la mer, d'une vue partielle sur la pelouse de mon voisin et de la proximité rassurante de millionnaires – le tout pour quatre-vingts dollars par mois.
De l'autre côté de la baie minuscule, les palais blancs du secteur à la mode d'East Egg scintillaient le long de l'eau, et l'histoire de cet été-là commence ce soir où je m'y rendis pour dîner avec les Tom Buchanan. Daisy était une petite cousine à moi qui avait quitté le pays natal, et j'avais connu Tom à l'université. Juste après la guerre, j'avais également passé deux jours chez eux, à Chicago.
Tom, qui était doté de multiples talents physiques, avait été un des plus solides ailiers à avoir jamais joué pour l'équipe de football de New Haven – une figure nationale en un sens, un de ces hommes qui, à vingt et un ans, atteint une telle excellence dans un domaine précis, que tout, ensuite, prend le goût de la déception. Sa famille était colossalement fortunée – même à l'université, sa prodigalité lui valait des reproches – mais il avait quitté Chicago désormais pour venir vivre dans l'Est dans des conditions qui vous coupaient le souffle. Par exemple, il avait fait venir de Lake Forest toute une écurie de chevaux pour jouer au polo. Il m'était difficile de concevoir qu'un homme de ma génération soit assez riche pour ça.
Pourquoi ils étaient venus vivre dans l'Est, je ne le sais pas. Ils avaient passé un certain temps en France, sans raison particulière, puis ils avaient voyagé de-ci de-là, sans vraiment se poser, partout où les gens jouaient au polo et étaient riches ensemble. C'était une installation définitive m'avait dit Daisy au téléphone mais je ne l'avais pas crue – je n'avais pas accès au cœur de Daisy mais je sentais que, dans une quête quelque peu nostalgique, Tom vagabonderait indéfiniment pour revivre l'excitation et les émotions d'un match de football, ce qui, irrévocablement, n'était plus à sa portée.
Il se fit donc que, par une chaude soirée venteuse, je me rendis en voiture à Est Egg pour voir deux vieux amis que je connaissais à peine. Leur maison était encore plus recherchée que je l'avais imaginé, une grande bâtisse chaleureuse, rouge et blanche, de style néo-colonial, qui dominait la baie. La pelouse commençait à la limite de la plage et courait sur un quart de mile en sautant par-dessus des cadrans solaires, des murs de briques et des parterres flamboyants jusqu'à la porte principale. Quand, finalement, elle atteignait la maison, comme emportée par l'élan de sa course, elle en éclaboussait le mur d'une lumineuse vigne vierge. La façade était percée d'une série de portes-fenêtres qui étaient grandes ouvertes sur cette fin de journée chaude et venteuse et qui flamboyaient en reflétant l'or du soleil. Tom Buchanan, en costume de cavalier, se tenait, jambes écartées, sous le porche de l'entrée.
Il avait changé depuis l'époque de New Haven. C'était désormais un homme de trente ans, solide, avec une chevelure couleur de paille, une bouche dure et des façons dédaigneuses. Deux yeux brillants et pleins d'arrogance avaient pris le pouvoir dans son visage ; ils donnaient l'impression qu'il se penchait en permanence vers l'avant, de manière agressive. Même l'élégance plutôt féminine de sa tenue de cavalier ne parvenait pas à dissimuler l'énorme puissance de ce corps – il semblait remplir les bottes luisantes au point d'en tendre les courroies et on pouvait voir une masse de muscles remuer quand son épaule bougeait sous le tissu mince de sa veste. C'était un corps capable d'une force énorme – un corps cruel.

 

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