Extrait

Jaurès et le réformisme révolutionnaire
de Jean-Paul Scot

Le 09/03/2015 à 00:10

Auteur : Jean-Paul Scot
Editeur : Seuil
Genre : histoire essais
Date de parution :
ISBN : 9782021155099
Total pages : 368
Prix : 21 €
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Résumé du livre
Jaurès n’est pas aujourd’hui honoré comme l’authentique socialiste anticapitaliste et révolutionnaire qu’il fut. Les « réformistes » du parti socialiste édulcorent depuis longtemps la vigueur de sa critique du capitalisme et l’audace de sa conception du socialisme démocratique. Beaucoup ne voient plus en lui qu’un champion de la justice et un réformiste précurseur des compromis sociaux-libéraux. Une relecture « au plus près » des textes de Jaurès permet d’apporter un éclairage nouveau sur sa pensée politique. Loin d’être antimarxiste, Jaurès déclare en 1901 avoir été « toujours dirigé par ce que Marx a nommé magnifiquement l’ évolution révolutionnaire ». Cette stratégie consiste à introduire une succession de réformes anticapitalistes « qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la disparition du monde ancien ». Les propos révolutionnaires de Jaurès sont souvent interprétés comme des concessions faites aux « marxistes » pour les rallier à l’unité du parti socialiste, ou comme des postures adaptées à l’exercice de l’opposition. En retraçant le parcours intellectuel de Jaurès, cet essai montre au contraire comment sa pratique des « réformes révolutionnaires » tend vers un au-delà du capitalisme et constitue la clé de lecture de tous ses combats pour la République, la démocratie et le socialisme. Agrégé d’histoire, longtemps professeur en chaire supérieure (CPGE), Jean-Paul Scot est notamment l’auteur de La Russie de Pierre le Grand à nos jours (Armand Colin, 2000), Un poète en politique: les combats de Victor Hugo (Flammarion, avec Henri Pena-Ruiz, 2002) et « L'État chez lui, l'Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905, (Seuil, 2005).

 

Premier chapitre



 

 

 

Introduction

 

Les paradoxes de l’« évolution révolutionnaire »

 

 

Pourquoi un nouvel essai sur Jean Jaurès, ou plutôt sur sa conception du socialisme et sa stratégie de transformation de la société et d’émancipation de l’humanité ?

Cette étude paraît à contre-courant des commémorations qui se déroulent en hommage au premier « héros mort au-devant des armées1 » et aux dix millions de victimes innocentes, d’hommes jeunes et pleins d’espérance fauchés par l’« hécatombe », par l’« holocauste » qu’il redoutait et dont il avait pressenti l’horreur en tentant tout pour l’empêcher. Au moment où beaucoup honorent tous ceux qui sont tombés dans le sang et la boue, et tous ceux qui ont tenu sous la mitraille et les bombes, mais ne s’interrogent pas sur les causes, les buts et les responsabilités de ce premier conflit mondial, qui allait en entraîner un second encore plus tragique, rappelons que Jaurès, dans son dernier discours public, démontait les pièges de l’engrenage infernal qui allait mettre « l’Europe en feu, le monde en feu » et interpellait les Français d’alors : « Citoyens, nous avons notre part de responsabilité […] si la tempête éclatait, tous, nous socialistes, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis2. »

Mais combien continuent encore aujourd’hui à invoquer les mânes du martyr de la paix pour justifier l’Union sacrée de 1914 ou, du moins, pour appeler maintenant encore au partage des sacrifices dans l’effort national ? Combien voient d’abord en lui un champion de la paix, voire un pacifiste intégral, mais oublient qu’il a pensé les guerres de défense et de libération nationale3 ? Combien n’hésitent pas aujourd’hui à faire de lui un champion de l’unité de l’Europe, alors qu’il y a un siècle ce fervent internationaliste voyait « dans l’indépendance de la nation la garantie de la lutte pour le socialisme et la paix internationale4 », et pensait l’humanité comme « la libre fédération des nations autonomes » ? Combien voient en lui « l’incarnation la plus idéale de la gauche française5 » alors que socialistes, communistes et radicaux se disputent toujours son héritage, et que même une droite en état de crise intellectuelle tente de capter son aura ? Jaurès est devenu un mythe républicain au prix de multiples déformations de sa pensée, d’édulcorations de ses actes, d’erreurs historiques et d’« usages politiques » qui ont brouillé sa figure et son message6.

Depuis la chute du mur de Berlin et l’implosion du système soviétique, depuis l’extinction de l’espérance communiste dans le « socialisme réel » et l’impasse de la social-démocratie, depuis le triomphe mondial de l’ultralibéralisme, voire de la « fin de l’histoire », toute la gauche française est tétanisée par la perte de repères idéologiques et la disparition des projets pour une autre société. Depuis plus longtemps encore, la « nouvelle gauche » française cherche à refonder les valeurs de la république et de la démocratie sur la condamnation de tous les totalitarismes, le rejet des illusions communistes et la répudiation du marxisme7. Elle veut retourner aux sources des premiers socialistes démocrates et libertaires et réactiver un modèle républicain bien imaginaire au regard de la réalité historique8. La figure de Jaurès a été réduite à celle d’un homme du XIXsiècle, ardent défenseur de la République, de la laïcité, de la justice, de l’école publique, de la paix internationale et de la mission universelle de la France des droits de l’homme. S’il est plus que jamais loué comme le champion des valeurs républicaines, on a quasiment oublié qu’il avait été le militant le plus populaire et le plus novateur du socialisme français.

 

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