Extrait

La où les chiens aboient par la queue
de Bulle, Estelle-Sarah

Le 29/08/2018 à 16:37

Auteur : Bulle, Estelle-Sarah
Editeur : Liana Levi
Genre :
Date de parution : 23/08/2018
ISBN : 9791034900459
Total pages : 282
Prix : 19 €
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Résumé du livre
Dans la famille Ezechiel, c’est Antoine qui mène le jeu. Avec son «nom de savane», choisi pour embrouiller les mauvais esprits, ses croyances baroques et son sens de l’indépendance, elle est la plus indomptable de la fratrie. Ni Lucinde ni Petit-Frère ne sont jamais parvenus à lui tenir tête. Mais sa mémoire est comme une mine d’or. En jaillissent mille souvenirs-pépites que la nièce, une jeune femme née en banlieue parisienne et tiraillée par son identité métisse, recueille avidement. Au fil des conversations, Antoine fait revivre pour elle l’histoire familiale qui épouse celle de la Guadeloupe depuis la fin des années 40: l’enfance au fin fond de la campagne, les splendeurs et les taudis de Pointe-à-Pitre, le commerce en mer des Caraïbes, l’inéluctable exil vers la métropole… Intensément romanesque, porté par une langue vive où affleure une pointe de créole, Là où les chiens aboient par la queue embrasse le destin de toute une génération d’Antillais pris entre deux mondes.

 

Premier chapitre

À mes parents

À mes enfants

 

J’ai quitté Morne-Galant à l’aube parce que c’était la seule façon de ne pas cuire au soleil. Morne-Galant n’est nulle part, autant dire une matrice dont je me suis sortie comme le veau s’extirpe de sa mère : pattes en avant, prêt à mourir pour s’arracher aux flancs qui le retiennent. J’ai vu ça des dizaines de fois avant mes sept ans, la naissance du veau qui peut mal finir. Papa laissait toujours faire ; c’était à la nature de décider qui devait vivre et qui devait mourir.

Pourtant, il aimait ses bêtes. Il en avait cinq ou six au moment où je me suis sauvée. Elles vivaient autour de la maison, poussaient de longs beuglements rauques pour qu’on les mène au bac d’eau en tôle ondulée planté au milieu du terrain. Papa détachait une à une les chaînes qui les retenaient à des piquets et les bêtes couraient jusqu’au bac. Les jours de canicule, elles s’étranglaient s’il n’allait pas assez vite. Il les immobilisait d’un ordre sec et sonore, « Là ! », et il frappait les taureaux nerveux du plat de son coutelas. Les trois premiers mois, il laissait les petits sans attache, parce qu’ils restent de toute façon à côté de leur mère.

Hilaire traitait ses enfants comme il traitait ses animaux : un verre de tendresse, un seau d’autorité et un baril de « débrouyé zôt’ ». Dans ce désert du bout du bourg, il n’y avait que nous et les bœufs. À une demi-heure à pied, sur le chemin principal qu’on ne pouvait pas appeler route, même avec les critères de l’époque, Morne-Galant somnolait, ramassé sur lui-même. Encore aujourd’hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galant : « Cé la chyen ka japé pa ké. » Je te le traduis puisque ton père ne t’a jamais parlé créole : « C’est là où les chiens aboient par la queue. »

J’en ai vu des chiens étranges et d’autres apparitions de minuit autour de la case, car Hilaire nous laissait souvent seuls et je restais à l’attendre près de la fenêtre. Dès le coucher du soleil, tandis que les poules montaient une à une se percher haut dans le manguier, nous fermions les volets. Le chant des criquets cotonnait tous les bruits autour de la maison. Nous, les enfants, jouions autour de la table nue. On se disputait une poupée d’herbe ou un souda effrayé1. La nuit s’installait avec sa petite lune niellée. La lumière de la lampe à pétrole vacillait. On finissait par se cogner à l’obscurité en dépliant nos lits. Incapable de dormir, j’entrouvrais le volet, à la recherche d’Hilaire à l’horizon.

À seize ans, j’ai attendu mon heure, j’ai bravé les esprits de la nuit et, au pipirit chantant, j’étais sur la route, partie sans me retourner. Qui sait, je connaîtrai peut-être encore quelques départs, jusqu’à ce que la Vierge m’ouvre les bras et dise de sa belle voix douce : « C’est fini », mais les deux seuls départs qui comptent, c’est celui de Morne-Galant en 1947, et celui de Pointe-à-Pitre vingt ans plus tard, l’après-midi où j’ai pris le premier vol pour Paris, abandonnant tout ce que j’avais bâti.

 

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