Extrait

La sage-femme de Venise
de Roberta Rich

Le 02/10/2013 à 03:25

Auteur : Roberta Rich
Editeur : Ma
Genre : litterature francaise romans historique
Date de parution : 31/10/2012
ISBN : 9782822401838
Total pages : 288
Prix : 15 €
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Résumé du livre
Venise 1575. Hannah Levi est réputée dans toute la ville pour ses talents d’accoucheuse – un don développé en secret par les « cuillers d’accouchement » qu’elle a mises au point. Quand par une nuit d’hiver, le comte Paolo di Padovani vient l’implorer d’assister sa femme, luttant pour donner naissance à leur premier enfant, Hannah est partagée. Si la loi interdit aux juifs de soigner les chrétiens, l’argent que le comte lui propose lui permettrait de payer la rançon de son mari bien-aimé, Isaac, retenu en otage sur l’île de Malte. Mais le choix d’Hannah va la précipiter dans de périlleuses aventures...

 

Premier chapitre

Ghetto Nuovo, Venise
1575

 

À minuit, les chiens, les chats et les rats règnent sur Venise. Le pont du Ghetto Nuovo tremble sous les sacs lourds de légumes pourrissants, la graisse rance et la vermine. Une matière informe, peut-être animale, flotte à la surface des eaux grasses du rio di San Girolamo. Dans la brume qui s'élève du canal résonnent les cris et les grognements des porcs en train de fourrager. Des rebuts suintants rendent la rue glissante et la marche périlleuse.
C'est par une telle nuit que les hommes vinrent chercher Hannah. Elle entendit leurs voix, écarta les rideaux et essaya tant bien que mal de regarder en bas, dans le campo. Le brasero au charbon n'étant pas allumé, un givre épais avait encroûté et voilé l'intérieur de la fenêtre. Elle réchauffa sur sa langue deux pièces de monnaie, dont le goût métallique et amer la fit grimacer, et les appuya avec les pouces sur la vitre givrée, jusqu'à ce qu'elles ouvrent une paire de judas par lesquels elle pouvait voir. Trois étages plus bas, deux silhouettes discutaient avec Vicente, dont la tâche consistait à verrouiller les portes du Ghetto Nuovo au crépuscule et à les déverrouiller à l'aube. Pour un scudo, il amenait des hommes chez Hannah. Cette fois, Vicente semblait argumenter avec eux, secouant la tête et ponctuant ses paroles, tout en brandissant à bout de bras un flambeau de pin qui jetait une lumière vacillante sur leurs visages.
Des hommes la réclamaient souvent le soir, car c'était dans la nature de son métier, mais ceux-ci détonnaient dans le ghetto, et pour l'instant elle ne pouvait dire pourquoi. Furtivement, à l'abri des judas, elle vit que l'un d'eux, grand, le torse puissant, portait une cape bordée de fourrure. L'autre était plus courtaud, plus corpulent, et vêtu d'un haut-de-chausse en soie bien trop mince pour la fraîcheur de l'air nocturne. En gesticulant vers l'édifice, le grand faisait virevolter la dentelle à son poignet telle une colombe qui se serait lissé les plumes.
Elle l'entendit prononcer son nom du fond de la gorge : le h d'Hannah sonnait comme un ch, on aurait dit un juif ashkénaze. Autour du campo, sa voix ricochait sur les édifices étroits. Mais quelque chose clochait. Il lui fallut un moment pour cerner l'étrangeté des deux inconnus.
Ils portaient des chapeaux noirs. Par ordre du Conseil des Dix, tous les juifs se devaient de porter le béret écarlate, symbole du sang du Christ qu'ils avaient répandu. Ces chrétiens n'avaient ni le droit de se trouver dans le ghetto à minuit, ni de raison de requérir ses services.
Mais elle les jugeait peut-être trop vite. Peut-être venaient-ils la chercher dans un but tout à fait différent, pour lui apporter des nouvelles de son mari par exemple. Ou bien, plût à Dieu, pour lui dire qu'Isaac était vivant et qu'il allait rentrer.
Quelques mois plus tôt, quand le rabbin lui avait annoncé la capture d'Isaac, elle se trouvait au même endroit que ces hommes à présent, près de la margelle du puits, à tirer de l'eau pour la lessive. Elle s'était évanouie, et le seau de chêne lui avait écrasé le pied. En tombant en cascade sur les pavés, l'eau avait arrosé le devant de sa robe. Debout à côté d'elle, à l'ombre du grenadier, son amie Rebekkah avait rattrapé Hannah par le bras pour lui éviter de se cogner la tête sur la margelle. Sa peine était si forte qu'elle avait mis plusieurs jours à s'apercevoir que son pied était cassé.
Les hommes s'approchèrent. Debout sous sa fenêtre, ils frissonnaient dans le froid hivernal. Dans le loghetto d'Hannah, l'humidité laissait des taches gris-brun sur les murs et le plafond. Le couvre-lit qu'elle avait agrippé pour amortir la fraîcheur de la nuit l'enveloppait et lui détrempait les épaules. Elle remonta sur elle ce tissu lourd de ses cauchemars, de l'odeur d'Isaac et du parfum des peaux d'orange. Il aimait bien manger des oranges au lit et les partager avec elle pendant qu'ils bavardaient. Elle n'avait pas lavé la couverture depuis qu'il était parti faire le commerce des épices au Levant. Un soir il allait revenir, se faufiler dans le lit, l'envelopper de ses bras et l'appeler encore son petit oiseau. Jusque-là, elle allait rester de son côté du lit, en attente.
Avec l'économie de mouvements d'une femme habituée à se préparer à la hâte, elle revêtit son ample cioppa, remit en place le couvre-lit et le caressa comme si Isaac était encore endormi dessous.
En attendant le bruit sourd des pas et les coups à la porte, elle alluma le charbon du brasero, les doigts si engourdis par le froid et la nervosité qu'elle eut peine à frapper la pierre du briquet contre la boîte d'amadou. Le feu couva, puis éclata et flamba, réchauffant la pièce, et elle ne vit plus les nuages de son propre souffle dans l'air immobile. De l'autre côté du mur, elle entendit le doux ronflement de ses voisins et de leurs quatre enfants.
Épiant par les judas qui fondaient maintenant à la chaleur, elle braqua les yeux sur les visiteurs. L'homme de grande taille, à la voix stridente, tourna sur ses talons et marcha à grandes enjambées vers son immeuble. Le corpulent qui trottait derrière parvenait à le suivre avec le double de pas. Elle retint son souffle et supplia intérieurement Vicente de leur dire qu'ils demandaient l'impossible.
Pour s'apaiser, elle se caressa le ventre, qu'elle trouvait trop plat, et sentit la pointe délicate des os de son bassin à travers sa robe de nuit. Elle eut une légère nausée et, un bref instant de joie, ressentit un éclair d'espoir : elle aurait cru qu'un enfant remuait. Toutefois, ce qui lui dérangeait l'estomac, ce n'était pas la grossesse, mais l'odeur du pot de chambre et de la moisissure des murs. Elle avait ses menstrues et, la semaine prochaine, elle irait se purifier dans le mikveh, le bain rituel qui retire toute trace de sang.
Elle sentit bientôt vibrer les marches branlantes et entendit s'approcher des marmonnements. Hannah prêta l'oreille et serra les bras sur elle-même. Lorsqu'ils l'appelèrent en frappant à la porte, elle eut envie de plonger dans le lit, de s'enfouir la tête sous les couvertures et de rester étendue, raide. De l'autre côté du mur, sa voisine, qui avait mis au monde des jumeaux l'année précédente et qui avait besoin de repos, cogna quelques coups pour réclamer le silence.
Hannah tordit sa chevelure noire pour la nouer derrière sa tête et la fixa avec une épingle à cheveux. Avant qu'ils poussent la porte avec violence, elle l'ouvrit d'un grand coup avec l'intention de demander secours à Vicente. Mais sa main se plaqua sur sa bouche pour écraser un cri de surprise. Entre les deux chrétiens aussi pâles qu'un bout de parchemin se tenait le rabbin. Hannah recula dans sa chambre.
Le rabbin Ibraiham se baisa les doigts et tendit la main vers la mezuzah, la boîte minuscule contenant un morceau d'Écriture sainte, accrochée au montant droit de la porte.
— Shalom Aleichem et pardonne-nous, Hannah, de te déranger.
Le rabbin s'était habillé à la hâte ; la frange de son châle de prière pendait inégalement devant ses genoux, sa kippa était de travers.
— Aleichem Shalom, répondit-elle.
Elle allait poser la main sur le bras du rabbin, mais s'arrêta juste à temps. Une femme ne devait pas toucher un homme qui n'était pas de sa famille, même lorsqu'elle n'avait pas son écoulement menstruel.
— Ces hommes veulent te parler. Pouvons-nous entrer ?
Hannah détourna les yeux comme elle le faisait toujours en présence d'un autre homme qu'Isaac. Ils ne devaient pas s'avancer. Elle n'était pas convenablement habillée ; sa chambre n'était pas assez grande pour eux tous.
D'une voix plus grêle que d'habitude, elle demanda au rabbin :
— Votre femme va mieux ? J'ai entendu dire qu'elle souffrait de la goutte et qu'elle était au lit depuis le dernier shabbat.
Le rabbin avait le dos voûté, et ses vêtements dégageaient l'odeur vieillotte d'un homme qui n'avait pas une femme en bonne santé pour les aérer et l'empêcher de passer la nuit penché sur des livres, à la lueur des chandelles de cire d'abeille. Hannah se dit que Rivkah avait peut-être fini par aller vivre dans le quartier juif de Rome avec son fils aîné, mettant sa menace à exécution.
Le rabbin haussa les épaules.
— Les mains et les pieds de Rivkah sont toujours immobiles, mais, hélas ! pas sa langue. Ses paroles sont toujours aussi tranchantes qu'une épée.
— Je suis désolée de l'apprendre.
Dans le ghetto, les problèmes conjugaux du rabbin n'étaient un secret pour aucun de leurs voisins. En quarante années de mariage, Rivkah et lui n'avaient connu aucun moment paisible.
— Messieurs, voici Hannah, notre sage-femme. Qu'elle soit bénie entre toutes les femmes.
Le rabbin s'inclina.
— Hannah, cet homme est le comte Paolo di Padovani, et voici son frère Jacopo. Que Dieu les protège et leur accorde longue vie. Le comte a insisté pour que je te l'amène. Il nous demande de l'aider.
« De l'aider, nous ? », se demanda Hannah. Est-ce qu'elle faisait des sermons ? Est-ce que le rabbin mettait au monde des bébés ?
— J'ai expliqué au comte que c'est impossible, précisa le rabbin, que tu n'as pas le droit d'aider des chrétiennes à donner naissance.
Dimanche dernier encore, à la place Saint-Marc, Fra Bartolomeo, le prêtre dominicain, s'était répandu en injures contre les chrétiens qui recevaient des traitements médicaux des juifs, qu'il qualifiait d'ennemis de la croix.
Le comte tenta de lui couper la parole, mais le rabbin leva un doigt.
— La dispense papale, vous allez me dire ? Pas pour une humble sage-femme comme Hannah.
Cette fois, le rabbin semblait prendre le parti d'Hannah. Ils faisaient cause commune face à la requête du comte.
Le comte donnait l'impression d'être dans la cinquantaine, au moins le double de l'âge d'Hannah. La fatigue se lisait sur ses joues creuses et le faisait paraître aussi vieux que le rabbin. Son frère, mou et moins bien fait, avait peut-être dix ans de moins que lui. Le comte inclina la tête en direction d'Hannah et pénétra dans la pièce en bousculant le rabbin et en se penchant pour éviter de se heurter au plafond incliné. Il était grand, comme les chrétiens, et rubicond à force de manger de la viande rôtie. Hannah tenta de ralentir son souffle. La pièce ne semblait pas contenir assez d'air pour eux tous.
— Je suis honoré de vous rencontrer, dit-il en retirant son chapeau noir. Sa voix était grave et agréable, et il parlait le sifflant dialecte vénitien.

 

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