Extrait

Le beau monde
de Harriet Lane

Le 02/10/2013 à 04:05

Auteur : Harriet Lane
Editeur : Plon
Genre : littÉrature anglo-saxonne
Date de parution : 04/10/2012
ISBN : 9782259216586
Total pages :
Prix : 21 €
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Résumé du livre
Frances Thorpe est invisible. Correctrice aux pages " Livres " d'un prestigieux journal, elle regarde briller le beau monde des lettres tandis qu'elle s'enlise dans une existence médiocre. Jusqu'au jour où un soir, elle croise une voiture accidentée sur une route de campagne et recueille les derniers mots de la conductrice, Alys Kyte. En rencontrant la famille d'Alys, Frances entrevoit la lumière et ne résiste pas à son attraction. Le mari, Laurence Kyte, le grand écrivain, les deux enfants, Polly et Teddy. Depuis l'ombre qui la protège, elle observe chacun, les analyse, imite leurs gestes et leurs manières. Dans le halo qui les entoure, la jeune femme ordinaire côtoie l'exception, les privilèges qui lui sont refusés: il lui faut goûter à cette chaleur, à cette lumière. À tout prix. Le Beau Monde est un premier roman psychologique féroce, où, suivant l'insaisissable Frances, on oscille entre le suspense d'un thriller, la peur, la fascination et l'ambition d'une héroïne troublante à la Daphné du Maurier. Harriet Lane a commencé sa carrière de journaliste chez Tatler, elle a ensuite passé plusieurs années à la rédaction de The Observer. Après la naissance de son deuxième enfant, en 2005, elle est devenue journaliste freelance et a contribué à de nombreux titres de la presse anglaise, The Guardian, Vogue et The Times entre autres. Le Beau Monde est son premier roman. " Un sens de l'observation extraordinaire... Ce roman est une prouesse de suspense et de complexité psychologique, dont la plus grande réussite est le sentiment de malaise qu'il distille à chaque page. " The Telegraph " Le plus crucial: surtout ne pas tout dire, envoûter le lecteur et le capturer, Harriet Lane l'a parfaitement compris. " The Independent

 

Premier chapitre

Dimanche soir, quelques minutes après dix-huit heures. Je suis certaine de l'heure parce que je viens d'entendre les gros titres à la radio.
Un mélange de neige et de pluie éclabousse le pare-brise. Je roule à travers une campagne rase, attentive aux quelques panneaux indiquant la route nationale A, et Londres. Mes phares fouillent la bruine, leur éclat argenté balaie les palissades, les granges et les haies, les panneaux « Fermé » pendus aux devantures des boutiques de village, les façades inexpressives de maisons comme emmitouflées pour affronter cette soirée d'hiver. Rares sont les voitures qui circulent encore. Chacun est chez soi, devant la télévision, en train de préparer le dîner ou de terminer quelques devoirs avant l'école, demain.
Arrivée à la fourche qui marque la sortie d'Imberley je prends à droite ; je dépasse le presbytère blanc avec son échalier. À cet endroit la route s'ouvre brièvement, sillonnant entre les champs largement exposés avant de s'enfoncer dans la forêt. En été, c'est une partie du trajet que j'apprécie tout particulièrement : la fraîcheur soudaine, presque aquatique de ce tunnel vert, cette ombre, ce silence. Cela me fait toujours penser à la nymphe des eaux de John Milton, se coiffant les cheveux sous la vague transparente, fraîche et cristalline. À cette période de l'année, cependant, et qui plus est à cette heure de la journée, ce n'est rien de plus qu'une autre forme d'obscurité. Les troncs des arbres apparaissent, puis disparaissent à nouveau avec la monotonie d'un sémaphore.
La route glisse légèrement sous mes pneus et je ralentis aussitôt, vérifiant que tout va bien aux signaux rouges, verts et or de mon tableau de bord. Je l'aperçois au moment où je relève les yeux : l'espace d'une fraction de seconde, elle se matérialise dans le cône mouvant de la lumière. Ce n'est rien mais c'est tout de même là. Une ombre dans les arbres, une sorte d'étrange illumination, juste devant moi, sur la gauche, un peu en retrait de la route.
Je comprends instantanément que quelque chose ne va pas. C'est une réaction purement instinctive : comme la certitude que quelqu'un que vous ne pouvez pas voir serait en train de vous observer.
L'impulsion est si forte que j'ai freiné avant même de ressentir un frisson d'angoisse. Je range la voiture sur le bas-côté boueux et irrégulier de la route, tout contre l'accotement, en prenant soin d'orienter mes phares dans la bonne direction. J'ouvre la portière puis je me ravise et je prends le temps d'éteindre la radio. La musique s'arrête. Je n'entends plus que le sifflement du vent dans les arbres, les gouttes irrégulières qui tombent sur le capot, le métronome régulier des feux de détresse. Je claque la portière derrière moi et je commence à progresser aussi rapidement que possible sur la piste dessinée par mes phares, gravissant les obstacles désordonnés du sous-bois pour m'enfoncer dans la forêt. Mon ombre danse loin devant moi entre les arbres, à chaque pas un peu plus grande, un peu plus sauvage. Mon souffle s'épanouit en un nuage de buée blanche et chaude. En cet instant précis, je ne pense à rien de spécial. Je ne suis même pas effrayée.
C'est une voiture, une grosse berline de couleur sombre. Elle repose sur le côté, dans une position étrange, comme si elle voulait se creuser un trou dans la terre froide pour s'y enfouir. L'ombre bizarre que j'avais repérée depuis la route vient de son unique phare allumé, qui éclaire un enchevêtrement désordonné de fougères brunes et de branches cassées. Au cours des quelques secondes suivantes, tandis que je m'approche du véhicule, plusieurs détails me frappent : la peinture éclaboussée de gouttes de pluie, l'intérieur de l'habitacle habillé de cuir clair, le pare-brise toujours en place, bien qu'il soit brisé au point de ne plus former qu'un voile opaque. Est-ce que je pense à la personne ou aux passagers qui se trouvent à l'intérieur ? En cet instant précis, je n'en suis pas sûre. Le spectacle est si étrange, si déconcertant qu'il absorbe l'intégralité de mon attention.
J'entends soudain une voix depuis l'intérieur de la voiture. Quelqu'un parle d'une voix plutôt basse, sur un ton de conversation assez monocorde, presque un marmonnement. Je n'entends pas les mots mais je comprends que j'ai affaire à une femme.
« Hé ! Vous allez bien ? » Tout en criant, je fais le tour de la voiture, passant de l'éclat des phares à une obscurité impénétrable. J'essaie de deviner où elle est. « Est-ce que ça va ? » Je me penche pour regarder par la fenêtre mais il fait trop sombre pour que je puisse discerner quelque chose. Outre sa voix – un murmure, le silence puis de nouveau un murmure, m'indiquant qu'elle n'a pas entendu ma question – j'entends le cliquetis décroissant du moteur de l'engin, comme s'il se mettait progressivement au repos. Pendant un instant je me demande si la voiture va exploser, comme dans les films, mais je ne sens aucune odeur d'essence. Mon Dieu ! Mais oui, c'est ça : il faut que j'appelle une ambulance, la police.
Prise de panique, je palpe mes poches pour retrouver mon téléphone portable puis je commence à composer le numéro. Je tape si maladroitement sur les touches que je suis obligée de m'y reprendre à deux fois. La réponse d'une opératrice me parvient enfin, libérant en moi une onde de soulagement intense, bouleversante, presque physique. Je lui dicte mon nom et mes coordonnées téléphoniques, elle me guide à travers la liste de questions réglementaires et je lui raconte enfin tout ce que je sais. Je m'efforce de sembler calme, en pleine maîtrise de mes moyens : quelqu'un sur qui on peut compter en situation de crise. « Il y a eu un accident. Une seule voiture. Apparemment, elle a quitté la route et elle s'est retournée. Il y a une femme à l'intérieur. Oui, elle est consciente. Peut-être qu'il y a d'autres passagers, je ne sais pas, je n'arrive pas à voir l'intérieur. Wistleborough Wood, juste à la sortie d'Imberly, un peu moins d'un kilomètre après le panneau de la compagnie forestière – vous verrez ma voiture sur le bas-côté gauche, une Fiat rouge. »
Mon interlocutrice m'informe que les secours sont en route et je raccroche. Le silence revient : les arbres qui grincent, le vent, la voiture qui refroidit. Je me recroqueville. Maintenant que mes yeux se sont habitués à l'obscurité, je discerne un bras rejeté contre la fenêtre latérale, mais la lumière est si faible que je ne distingue même pas la texture du tissu de la manche. Tout d'un coup elle se remet à parler, comme si elle venait de se réveiller ou qu'elle avait pris conscience de ma présence.
« Est-ce que vous êtes là ? » demande-t-elle.
Son ton est différent de tout à l'heure. Il y a de la peur dans sa voix. « Je ne veux pas rester toute seule. Qui est là ? Ne partez pas. » Je m'agenouille précipitamment et je lui dis : « Je suis là.
— C'est bien ce que je pensais, me répond-elle. Vous n'allez pas me laisser seule, n'est-ce pas ?
— Non. Je ne vous abandonne pas. Une ambulance va arriver. Gardez votre calme. Essayez de ne pas bouger.
— C'est très aimable à vous. »
Sa voix raffinée et distinguée s'accorde avec l'Audi et je comprends immédiatement – à l'intonation, à la formulation particulière de cette phrase – qu'elle répète ces mots des douzaines de fois par jour, sans même s'en rendre compte, quand quelqu'un lui a manifesté une certaine courtoisie ou de la déférence, chez le primeur ou le boucher. « Je me suis mise dans un sacré pétrin », reprend-elle avec un rire forcé. Le bras bouge très légèrement, comme si elle en testait le bon fonctionnement, puis la tension se relâche. « Mon mari va être furieux. Il a fait nettoyer la voiture vendredi dernier.
— Je suis sûre qu'il comprendra. L'important, c'est que vous soyez saine et sauve. Est-ce que vous êtes blessée ?
— Je ne sais pas vraiment. Je ne crois pas. Il me semble m'être cogné la tête et j'ai l'impression qu'il y a un problème avec mes jambes, dit-elle. Quel ennui ! Je suppose que j'ai roulé trop vite. J'ai dû déraper sur une plaque de glace… J'ai cru apercevoir un renard, sur la route. Enfin, bon… »
Le silence s'installe pendant un moment. Mes cuisses commencent à me faire mal. Mon jean est raidi par l'eau et le froid au niveau de mes genoux qui reposent sur les fougères humides. J'ajuste ma position et me demande combien de temps il faut à l'ambulance pour arriver ici depuis Fulbury Norton. Dix minutes ? Vingt, peut-être ? Elle n'a pas l'air d'être grièvement blessée. Je sais qu'il ne faut rien déplacer quand il y a eu un accident de voiture, mais peut-être que je peux tout de même la soulager un peu. D'un autre côté, si elle a la jambe cassée… et puis d'ailleurs, je n'ai aucun moyen d'ouvrir la porte qui nous sépare, froissée et plissée comme un morceau de carton.
Je forme une coupe avec mes mains et je souffle à l'intérieur. Je me demande si elle a froid.
« Quel est votre nom ? me demande-t-elle.
— Frances. Et le vôtre ?
— Alice. » C'est peut-être le fruit de mon imagination mais sa voix me semble un peu plus faible. Puis elle reprend : « Vous habitez le coin ?
— Plus maintenant. Je vis à Londres. Je rendais visite à mes parents. Ils habitent à environ vingt minutes d'ici, près de Frynborough.
— C'est un endroit ravissant. Nous avons une maison à Biddenbrooke. Oh, Seigneur, il doit être en train de se demander où diable je suis allée me fourrer. Je lui avais promis d'appeler dès que j'arrivais. »
Je ne suis pas sûre de comprendre ce dont elle parle. J'espère qu'elle ne va pas me demander d'appeler son mari. Que fait l'ambulance ? Que fait la police ? Combien de temps leur faut-il, pour l'amour du ciel ?
« Vous n'avez pas froid, au moins ? » J'enfonce mes mains dans les poches de mon anorak. « J'aimerais pouvoir vous soulager, mais je crois qu'il vaut mieux que je n'essaie pas de vous déplacer.
— Non, attendons », approuve-t-elle avec légèreté, comme si nous nous trouvions à un arrêt de bus et qu'elle était vaguement contrariée par quelque contretemps de la vie quotidienne. « Je suis sûre qu'ils ne vont pas tarder. »
Elle s'interrompt soudain et lâche un son qui me fait sursauter : une sorte d'inhalation brusque, d'exclamation ou de sanglot. J'appelle : « Alice ? Alice ? » Elle ne répond pas mais le son étrange se répète, un son si infime, si confusément désespéré que je réalise instantanément que la situation est beaucoup plus sérieuse que je ne le pensais.
D'un coup, je me sens terriblement seule et inutile : perdue dans la forêt sombre, avec cette pluie et ces pleurs. Je jette un coup d'œil par-dessus mon épaule, en direction de ma voiture, de la lumière de ses phares. Au-delà, je ne distingue que l'obscurité. Je continue de fixer, de scruter tout en lui parlant – bien qu'elle ne me réponde plus – et enfin j'aperçois des lumières, des phares bleus et blancs qui clignotent et je dis : « Alice, ils sont là, ils arrivent. Je les vois, tout va bien se passer, tenez bon. Ils sont là. »

 

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