Extrait

Le dernier Lapon
de Olivier Truc

Le 15/10/2013 à 16:28

Auteur : Olivier Truc
Editeur : Metailie
Genre : policier & thriller (grand format)
Date de parution : 13/09/2012
ISBN : 9782864248835
Total pages :
Prix : 22 €
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ISBN : 9782864248378

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Résumé du livre
L'hiver est froid et dur en Laponie. A Kautokeino, un grand village sami au milieu de la toundra, au centre culturel, on se prépare à montrer un tambour de chaman que vient de donner un scientifique français, compagnon de Paul Emile Victor. C'est un événement dans le village. Dans la nuit le tambour est volé. On soupçonne les fondamentalistes protestants laestadiens : ils ont dans le passé détruit de nombreux tambours pour combattre le paganisme.

Puis on pense que ce sont les indépendantistes sami qui ont fait le coup pour faire parler d'eux. La mort d'un éleveur de rennes n'arrange rien à l'affaire. Deux enquêteurs de la police des rennes, Klemet Nango le Lapon et son équipière Nina Nansen, fraîche émoulue de l'école de police, sont persuadés que les deux affaires sont liées. Mais à Katokeino on n'aime pas remuer les vieilles histoires et ils sont renvoyés à leurs courses sur leurs scooters des neiges à travers l'immensité glacée de la Laponie, et à la pacification des éternelles querelles entre éleveurs de rennes dont les troupeaux se mélangent.

Au cours de l'enquête sur le meurtre Nina est fascinée par la beauté sauvage d'Aslak, qui vit comme ses ancêtres et connaît parfaitement ce monde sauvage et blanc. Que s'est-il passé en 1939 au cours de l'expédition de Paul Emile Victor, pourquoi, avant de disparaître, l'un des guides leur a-t-il donné ce tambour, de quel message était-il porteur ? Que racontent les joïks, ces chants traditionnels que chante le sympathique vieil oncle de Klemet pour sa jeune fiancée chinoise ? Que dissimule la tendre Berit malmenée depuis cinquante ans par le pasteur et ses employeurs ? Que vient faire en ville ce Français qui aime trop les très jeunes filles et a l'air de bien connaître la géologie du coin ? Dans une atmosphère à la Fargo, au milieu d'un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l'hypermodernité et de la tradition d'un peuple luttant pour sa survie culturelle.

Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.

 

Premier chapitre


1693. Laponie centrale.
Aslak trébucha. Signe de fatigue. Normalement, ses pas trouvaient toujours. Le vieil homme n'avait pas lâché son paquet. Il roula sur lui-même. Le choc fut amorti par la couche de bruyère. Un lemming s'en échappa. Aslak se redressa. D'un coup d'œil derrière lui, il estima la distance de ses poursuivants. Les aboie­ments approchaient. Il lui restait peu de temps. Il reprit sa course silencieuse. Le visage creusé et des pom­mettes rebondies lui donnaient un air mystique. Ses yeux étaient enflammés. Ses pieds trouvaient à nou­veau seuls la trace. Son corps se dédoublait. Il sourit, respira plus vite, à s'en faire tourner la tête, léger, le regard aiguisé, les pas infaillibles. Il savait qu'il ne chuterait plus. Il savait aussi qu'il ne survivrait pas à cette nuit doucereuse. Ils le pistaient depuis trop long­temps. Cela devait finir. Il ne perdait pas un détail de ce qui l'entourait, le plateau qui s'élevait, le mouve­ment des pierres, la berge élégante du lac à la forme de tête d'ours, les montagnes au loin, pelées, douces, où ses yeux distinguaient des rennes assoupis. Un torrent s'écoulait. Il s'arrêta, le souffle à peine haletant. Ici. Il fixa les lieux. Le torrent qui s'écoulait et se déversait dans le lac, les traces de rennes qui filaient dans la montagne vers l'est, où la lueur du soleil à venir indi­quait le début de sa dernière journée. Il resta grave, serra son paquet. Un petit îlot s'élevait dans un coin du lac. Il s'en approcha, trancha des branches de bouleau nain à l'aide de son couteau. L'îlot était couvert de bruyère et d'arbrisseaux. Les aboiements se rappro­chaient. Il se déchaussa, jeta dans l'eau les branches pour éviter de laisser ses traces dans la vase. Il continua ainsi jusqu'au rocher, grimpa, souleva les bruyères et enfouit son paquet. Il rebroussa chemin, puis il reprit sa course. Il n'avait plus peur. Les chiens cou­raient toujours. Plus près. Les hommes ne tardèrent pas à apparaître derrière le sommet de la colline. Aslak fixa une derrière fois le lac, le torrent, le plateau, l'îlot. Les reflets mauve-orangé du soleil marbraient les nuages. Il courait, et pourtant il sentait que ses pas ne le por­taient plus. Il fut bientôt rattrapé par les chiens, des dogues qui l'entourèrent en grognant sans le toucher. Il ne bougea plus. C'était fini. Les hommes étaient là, le souffle court, les yeux exorbités. Ils transpiraient, l'air mauvais. Mais les yeux pleins de crainte aussi. Leurs tuniques étaient écorchées, leurs chausses détrempées et ils s'appuyaient sur les bâtons. Ils atten­daient. L'un d'eux s'approcha. Le vieux Lapon le regarda. Il savait. Il avait compris. Il avait déjà vu, par le passé. L'homme évitait le regard du Lapon, il passa derrière lui.
Le vieux eut le souffle coupé quand le coup violent lui fit éclater la joue et lui brisa la mâchoire. Le sang gicla d'un coup. Il tomba à genoux. Un deuxième coup de bâton allait tomber. Le Lapon était chance­lant, choqué, même s'il avait tenté de préparer son corps. Un homme sec arriva. L'autre retint son geste et reposa son bâton. Il demeura en retrait. L'homme sec était vêtu de noir. Il jeta un regard froid à Aslak, puis à l'homme au bâton, qui recula de deux pas, le regard fuyant.
- Fouillez-le.
Deux hommes s'avancèrent, heureux que le silence soit brisé. Ils lui arrachèrent brutalement son manteau.
- Allez, diable de sauvage, ne résiste pas.
Aslak était silencieux. Il ne résistait pas. Mais ces hommes avaient peur. La douleur le gagnait. Le sang coulait. Les hommes le tiraillaient, l'obligèrent à bais­ser son pantalon en peau de renne, lui arrachèrent ses chausses, son bonnet à quatre coins que l'un d'entre eux jeta au loin en prenant soin de cracher dessus. L'autre lui prit son couteau en bois de renne et en bouleau.
- Où l'as-tu caché?
Le vent soufflait maintenant sur la toundra. Cela lui fit du bien.
- Où, esprit du diable ? cria l'homme en noir, d'un ton si menaçant que même ceux qui l'accompagnaient reculèrent d'un pas.
L'homme en noir entama une prière silencieuse. Le vent était tombé. Les premiers moustiques se manifes­taient. Le soleil prenait maintenant appui sur la mon­tagne. La tête du Lapon dodelinait, douloureuse. Il sentit à peine le coup lorsque le bâton lui arracha à moitié la tempe.
La douleur le réveilla. Une douleur presque insup­portable. Sa tête avait dû éclater. Le soleil était haut. Il sentit la puanteur l'entourer. Des hommes, des femmes, des enfants étaient penchés sur lui. Ils étaient édentés, en haillons, le regard torve. Ils puaient la peur et l'ignorance. Il était allongé par terre. Les mouches avaient remplacé les moustiques. Elles s'agglutinaient sur ses plaies béantes.
L'homme en noir s'avança, la petite foule s'écarta. Le pasteur Noraeus se posta devant.
- Où est-il ?
Aslak se sentait fiévreux. Le sang imprégnait sa tunique poisseuse dont l'odeur l'étourdissait. Une femme lui cracha dessus. Les enfants rirent. Le Lapon pensa à son fils malade, qu'il avait essayé de sauver en invoquant les dieux lapons. Le pasteur gifla l'enfant le plus proche de lui.
- Où l'as-tu mis ? cria-t-il. Les enfants se cachèrent derrière leur mère.
Un homme à la blouse bleu ciel s'approcha et chu­chota à l'oreille du pasteur. Celui-ci resta impassible. Puis il fit un signe de tête. L'homme en bleu tendit la main vers le Lapon, et deux autres hommes le soule­vèrent sous les bras. Le Lapon poussa un cri. Son regard était voilé de douleur. Les hommes le traînèrent jusqu'à la maison basse en bois qui servait à toutes les œuvres du village.
- Regarde ces icônes immondes, jeta le pasteur luthérien. Tu les reconnais ?
Aslak avait peine à respirer. Son crâne semblait sur le point d'exploser. La chaleur montait. Les mouches le démangeaient de façon insoutenable. Sa joue déchi­rée semblait grouiller de vie. Les habitants du village s'entassaient dans la salle où la chaleur devenait suf­focante.
- Le porc est déjà bourré de vers, grimaça l'un des hommes d'un air de dégoût. Il lui cracha dessus. Le glaviot heurta Aslak comme un coup de poignard.
- Suffit, hurla le pasteur. Tu vas être jugé, Lapon ! cria-t-il à nouveau en tapant sur l'épaisse table en ron­dins pour faire taire la populace.
Ces gens l'écœuraient. Il n'avait qu'une hâte, repar­tir vers Uppsala.
- Silence, vous autres ! Respectez votre seigneur et votre roi.
Son regard noir se reporta sur les icônes des dieux lapons et sur la représentation de Tor.
- Lapon, ces icônes t'ont-elles apporté le moindre bien?
Aslak gardait les yeux à moitié fermés. Il revoyait les lacs de son enfance, les montagnes qu'ils avaient courues tant de fois, cette toundra épaisse où il aimait à s'enfoncer, ces bouleaux nains qu'il avait appris à sculpter.
- Lapon !
Aslak gardait les yeux fermés. Il bougea légèrement.
- Elles ont guéri, souffla-t-il dans un râle. Mieux que ton Dieu.
Un murmure emplit la salle.
- Silence, hurla le pasteur. Où est ta cache ? vociféra-t-il. Où est-elle, dis-le, si tu ne veux pas brû­ler, maudit. Parle, créature, mais vas-tu parler !
- Au feu, au feu ! cria une femme qui tenait un mar­mot sur son sein blanc et flasque.
Les autres femmes reprirent :
- Au feu, brûlez-le.
- Silence, silence !
- Au bûcher le Lapon, au bûcher. L'enfer sur lui.
Le pasteur transpirait, il voulait en finir. La puanteur, la proximité de ce diable noiraud au visage en sang et celle de ces paysans abrutis et laids lui devenaient insupportables. Dieu le mettait à l'épreuve. Il ne man­querait pas de rappeler à son évêque d'Uppsala qu'il avait en ces terres vierges de Laponie servi le Seigneur avec zèle, alors qu'aucun pasteur ne voulait y monter. Mais maintenant cela suffisait.
- Lapon, lança-t-il en élevant le ton et le doigt pour imposer le silence, tu as vécu une vie de péchés, entêté dans tes superstitions païennes.
Le silence s'était installé, mais la tension était étouffante.
Le pasteur tira à lui une épaisse bible enluminée. Son doigt était tendu vers les mots accusateurs.
- Qui sacrifie à d'autres dieux sera voué à l'anathème ! cria-t-il soudain, grondant d'une voix caver­neuse qui effraya les hommes.
Une grosse paysanne au visage congestionné poussa un soupir et s'évanouit, vaincue par la chaleur. Aslak s'écroula à terre.
- Ce prophète ou ce faiseur de songes devra mou­rir, car il a prêché l'apostasie envers Yahvé ton Dieu.
Les hommes et les femmes se mettaient à genoux, marmonnant des prières, les enfants tournaient des yeux affolés, le vent s'était mis à souffler dehors, apportant un air chaud, lourd.
Le pasteur s'était tu. Dehors, des chiens aboyaient. Puis ils s'arrêtèrent aussi. Seule restait la puanteur de la salle commune.
- La sentence a été confirmée par le tribunal royal de Stockholm. Lapon, que les justices divine et royale soient rendues.
Deux hommes crasseux s'emparèrent d'Aslak et le portèrent sans ménagement dehors. Le bûcher était déjà dressé, entre la rive du lac et la dizaine de mai­sons de bois qui formaient le village.
Aslak fut solidement attaché au poteau qu'il avait fallu faire venir de la côte, par le fleuve, car on ne trouvait pas d'arbre adapté à ce genre d'office dans la région. Le pasteur se tenait debout, stoïque, tandis que les moustiques le suçaient.
Les villageois ne remarquèrent pas l'arrivée d'un jeune garçon en contrebas, dans sa barque remplie de peaux à échanger. Il resta figé en voyant la scène, comprenant aussitôt le drame qui se nouait. Il connais­sait l'homme sur le bûcher. Il appartenait à un clan voisin.
Un paysan venait de mettre le feu au bûcher. Le feu gagna rapidement les branches. Aslak se mit à gémir. Il essaya de se forcer à desserrer sa paupière valide.
Il distinguait le lac devant lui, la colline. Il aperçut la silhouette du jeune Lapon qui paraissait tétanisé. Les flammes commençaient à le lécher.
- Il a sauvé les autres, qu'il se sauve lui-même ! ricana un homme borgne à qui il manquait une main.
Le pasteur le frappa.
- Ne blasphème pas ! hurla-t-il en le frappant à nou­veau. L'homme fila en se tenant la tête de son unique main.
- Lapon, Lapon, tu vas brûler en enfer, cria-t-il en s'enfuyant. Maudit, maudit !
Un enfant se mit à pleurer.
Puis soudain le Lapon cria. Pris par les flammes, il délirait, hurlait, un hurlement inhumain, lancinant, un cri qui était le cri d'un homme qui n'était plus un homme. Le cri s'écoulait en un gargouillement insup­portable jusqu'à ce qu'il semble trouver une fréquence au-delà de la douleur, comme si sa voix changeait de dimension. Une forme d'harmonie inattendue s'en dégagea, affligée de souffrance, mais cristalline pour qui savait filtrer le tourment.
- Le maudit, il chante ses dieux ! lança un villageois apeuré en se prenant la tête à deux mains. Le pasteur restait impassible. Ses yeux cherchaient le regard du Lapon, comme si celui-ci allait lui révéler à travers les flammes où il avait caché ce qu'il était venu chercher.
Le cri d'Aslak pétrifia le jeune garçon lapon dans sa barque. Il reconnut, fasciné, terrifié, la voix de gorge d'un chant lapon. Il était le seul ici à pouvoir en saisir les paroles. Le chant, lancinant, guttural, l'emmenait hors de ce monde. Le joïk devenait de plus en plus haché, précipité. Le Lapon condamné aux feux de l'enfer voulait dans un dernier élan transmettre ce qu'il devait transmettre.
Puis la voix se tut. Le silence s'imposa. Le jeune Lapon aussi restait silencieux. Il avait fait demi-tour, voguant la tête pleine des râlements du mourant. Son sang avait été tellement glacé qu'il avait été saisi d'une évidence. Il savait ce qu'il devait faire. Et ce que, après lui, son fils devrait faire. Et le fils de son fils.

Lundi 10 janvier. Nuit polaire. 9 h 30. Laponie centrale.
C'était la journée la plus extraordinaire de l'année, celle qui portait tous les espoirs de l'humanité. Demain, le soleil allait renaître. Depuis quarante jours, les femmes et les hommes du vidda survivaient en cour­bant l'âme, privés de cette source de vie.
Klemet, policier et rationnel, oui rationnel puisque policier, y voyait le signe intangible d'une faute origi­nelle. Pourquoi, sinon, imposer à des êtres humains une telle souffrance ? Quarante jours sans laisser d'ombre, ramenés au niveau du sol, comme des insectes rampants.
Et si, demain, le soleil ne se montrait pas ? Mais Klemet était rationnel. Puisqu'il était policier. Le soleil allait renaître. Finnmark Dagblad, le quotidien local, avait même annoncé dans son édition du matin à quelle heure la malédiction allait être levée. Que le progrès était beau. Comment ses ancêtres avaient-ils pu sup­porter de ne pas lire dans le journal que le soleil allait revenir à la fin de l'hiver ? Peut-être ne connaissaient-ils pas l'espoir ?
Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre. Et, le jour d'après, il conserverait son ombre quarante-deux minutes de plus. Quand le soleil s'y mettait, ça allait vite.
Les montagnes allaient retrouver leur relief et leur superbe. Le soleil se coulerait au fond des vallons, donnant vie à des perspectives endormies, réveillant l'immensité douce et tragique des hauts-plateaux semi-désertiques de la Laponie intérieure.
Pour l'instant, le soleil n'était qu'une lueur d'espoir, se reflétant sur les nuages orangés et rosâtres qui cou­raient au-dessus des sommets à la neige bleuie.
Comme à chaque fois qu'il était face à un tel spectacle, Klemet repensait à son oncle, Nils Ante, connu comme l'un des chanteurs de joïks les plus doués de la région. De son chant de gorge lancinant, son oncle poète racontait les merveilles et les mys­tères du monde.
Nils Ante avait bercé toute l'enfance de Klemet de ses joïks envoûtants, contes enchantés qui valaient lar­gement tous les livres que les petits Norvégiens lisaient chez eux. Klemet n'avait pas eu besoin de livres. Il avait eu l'oncle Nils Ante. Klemet, en revanche, n'avait jamais su chanter et il avait estimé qu'il était indigne de décrire avec des mots la nature qui l'en­tourait.
- Klemet ?
Parfois, quand il était en patrouille sur cet immense plateau désertique qu'on appelait le vidda, comme aujourd'hui, il s'offrait une courte pause nostalgique. Mais il se taisait, écrasé par le souvenir du joïk, inca­pable de poésie.
- Klemet ? Tu veux bien me prendre en photo ? Avec les nuages derrière.
Sa jeune collègue brandissait son petit appareil photo sorti de sa combinaison bleu marine.
- Tu crois que c'est le moment ?
- C'est pas pire que de rêvasser, lui répondit-elle en lui tendant l'appareil.
Klemet bougonna. Il fallait toujours qu'elle ait réponse à tout. Lui, les bonnes réponses ne lui venaient généralement que trop tard. Il retira ses moufles. Autant se débarrasser de la chose au plus vite. Le ciel était dégagé et le froid d'autant plus agressif. La tem­pérature avoisinait les moins vingt-sept degrés.
Nina enleva sa chapka en peau de phoque et poils de renard, libérant sa chevelure blonde. Elle enfourcha sa motoneige et, dos aux nuages bigarrés, offrit son large sourire à l'objectif. Sans être d'une beauté époustouflante, elle était gracieuse et avenante, avec de grands yeux bleus expressifs qui trahissaient le moindre de ses sentiments. Klemet trouvait cela très pratique. Le policier prit la photo, légèrement mal cadrée, par prin­cipe. Nina était arrivée à la police des rennes depuis trois mois, mais c'était sa première patrouille. Jusque-là, elle avait été en poste au commissariat de Kiruna, le quartier général situé côté suédois, puis à Kautokeino, côté norvégien.
Agacé par ses demandes incessantes de photos, Klemet s'arrangeait pour mettre un bout de doigt sur l'objectif. Quand elle lui montrait ensuite le résultat, Nina lui avait à chaque fois expliqué avec son gentil sourire qu'il fallait être attentif à bien mettre les doigts sur les côtés. Comme s'il avait dix ans. Il n'avait pas supporté son ton. Il avait renoncé à mettre les doigts. Il trouverait autre chose.

 

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