Extrait

Les juges
de Élie Wiesel

Le 16/06/2014 à 14:22

Auteur : Élie Wiesel
Editeur : Points
Genre : litterature romans poche
Date de parution : 10/06/2000
ISBN : 9782020416399
Total pages :
Prix : 6 €
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ISBN : 9782020416399

Editeur : Points

Prix grand format : 6 €

 

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Résumé du livre
Départ du vol New York-Tel-Aviv. Parmi les passagers, Claudia va retrouver David, l'homme qu'elle aime. Razziel a rendez-vous avec Paritus, le mystérieux Sage qui l'a aidé quand il était en prison, dépossédé de sa mémoire. Malade, Yoav retourne ne Israël

 

Premier chapitre

En ce temps-là, les Juges eux-mêmes ont été jugés.

Le Midrash

Si le Juge était juste, peut-être le criminel ne serait-il pas coupable.

Dostoïevski

 

Dehors, les loups, s’il y en avait, devaient jubiler : ils régnaient sur un monde en perdition. Razziel les devinait courant en meute, anticipant le bonheur de tomber sur une proie ensommeillée, et cela lui rappelait vaguement le paysage angoissant de son adolescence. Étaient-ils les seuls à lui sembler familiers ? ses uniques repères ? N’y avait-il aucun visage auquel il aurait pu attacher son regard pour se rassurer ? Si, il y avait celui d’un vieux sage, sage et fou, fou d’amour et d’audace, assoiffé de vie et de connaissance, le visage ravagé de Paritus. Lorsque Razziel évoquait son propre passé, Paritus émergeait toujours dans ses souvenirs.

La tempête, violente, portée par la furie aveugle et aveuglante de mille monstres blessés, jusqu’à quand hurlerait-elle ? On pouvait croire que, impitoyable, elle allait tout arracher, tout emporter vers un pays dominé par la mort blanche, que celle-ci allait étouffer le chalet et le petit village cachés quelque part dans les montagnes entre New York et Boston. Était-ce la fin du monde ? La fin d’une histoire dont Razziel ignorait les origines ? Mourrait-il avant d’avoir revu son grand protecteur, son guide, le messager de son destin ? Mais non : ce n’était qu’un rêve, un jeu issu de cauchemars enfouis dans la mémoire de Razziel d’où lui-même avait été refoulé depuis des éternités.

Un curieux orateur le tira de sa rêverie. Théâtral, d’une voix rauque, appuyée, il déclama un discours comme s’il se trouvait sur une scène ou devant une assemblée de savants.

– Je salue les dieux qui vous ont guidés vers cette modeste demeure. Soyez les bienvenus. Réchauffez-vous et faites que cette rencontre avec moi ait un sens digne de nous tous, dit l’homme en souriant.

Les cinq rescapés, quatre hommes et une femme, étaient-ils trop épuisés pour s’étonner du ton pompeux sinon solennel de ces propos ? Ils ne réagirent pas. Leur hôte semblait savourer son rôle : sans doute le jouait-il devant tous les voyageurs qui, les nuits de tempête, venaient s’abriter sous son toit.

Ils paraissaient contents, les touristes devenus réfugiés, ils étaient rassurés, de bonne humeur même. Fini, le cauchemar. Dans cette pièce qui ressemblait à une grande cellule monacale aux murs nus d’un blanc immaculé, ils n’avaient aucune raison de se montrer inquiets. Au contraire, ils se sentaient plutôt chanceux : ne venaient-ils pas d’échapper au pire ? Après les interminables minutes d’angoisse précédant l’atterrissage forcé, l’univers avait retrouvé ses contours, son ancre. Dissipée, la crainte. Les éléments ne manqueraient pas de se calmer. Avec le sol ferme sous leurs pieds, ils éprouvaient une sensation de sécurité dans cette pièce éclairée et chaude où leur hôte témoignait de la bonté du cœur humain. De sa grandeur aussi. Il leur souriait, c’était bon signe. Ils avaient eu de la chance de le rencontrer. Désormais tout irait bien. Les autres passagers allaient sûrement les envier lorsque, de retour dans l’avion, ils échangeraient leurs souvenirs. Pour le moment, ils se félicitaient d’avoir pris part à une aventure qui aurait pu mal se terminer. « Ça alors, ça alors », murmura un voyageur trapu et morose : il fouillait dans ses poches à la recherche de documents égarés. Sans doute les avait-il laissés dans l’avion. Razziel comprit son inquiétude : ils vivaient dans un monde où l’être humain pèse moins que quelques morceaux de papier signés par des officiels anonymes et ennuyés. Il faillit lui lancer un mot amical et apaisant : « N’ayez aucune crainte… Les autorités se montrent compréhensives en pareilles circonstances… » – mais y renonça. Il récita une prière silencieuse, rendant grâce au Seigneur d’avoir veillé sur lui. Le troisième, un homme, grand et bien vêtu, feutre et moustache, foulard rouge autour du cou, genre vedette de cinéma, souriait à une femme emmitouflée dans un manteau de fourrure : à peine le danger écarté, il se mettait à flirter. La femme, regrettant d’avoir oublié ses gants, souffla sur ses doigts. Puis Razziel jeta un coup d’œil vers le plus jeune du groupe. Celui-ci semblait indifférent à ce qui leur arrivait : quelque chose le préoccupait, quelque chose qui ne concernait pas ses compagnons. S’il était impatient de repartir, il ne le montrait pas. Ses yeux se posèrent sur leur sauveur : il y avait quelque chose de forcé et de faux dans sa voix. Son sourire déroutait au lieu d’éclairer. Et puis, il y avait la fixité de son regard. Et la rigidité de ses mouvements. L’acteur semblait mijoter quelque plan secret, mais ses invités ne s’en apercevaient pas encore. Comment pouvaient-ils deviner qu’il les avait attendus, eux ou un groupe semblable au leur, pour jouer avec ce qu’ils avaient de plus précieux, de plus personnel : leur puissance d’imagination ?

 

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