Extrait

Né sous une bonne étoile
de Valognes, Aurelie

Le 18/05/2020 à 19:10

Auteur : Valognes, Aurelie
Editeur : Mazarine
Genre : Littérature
Date de parution : 04/03/2020
ISBN : 9782863744826
Total pages : 342
Prix : 18.90 €
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ISBN : 9782863744826

Editeur : Mazarine

Prix grand format : 18.90 €

 

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Résumé du livre
A l'école, il y a les bons élèves... et il y a Gustave.

Depuis son radiateur au fond de la classe, ce jeune rêveur observe les oiseaux dans la cour, ou scrute les aiguilles de la pendule qui prennent un malin plaisir à ralentir. Le garçon aimerait rapporter des bonnes notes à sa mère, malheureusement ce sont surtout les convocations du directeur qu'il collectionne.
Pourtant, Gustave est travailleur. Il passe plus de temps sur ses devoirs que la plupart de ses camarades, mais contrairement à eux ou à Joséphine, sa grande soeur pimbêche et première de classe, les leçons ne rentrent pas. Pire, certains professeurs commencent à le prendre en grippe et à le croire fainéant.
A force d'entendre qu'il est un cancre, Gustave finit par s'en convaincre, sans imaginer qu'une rencontre peut changer le cours des choses.

Parfois, il suffit d'un rien pour qu'une vie bascule du bon côté...

 

Premier chapitre
Le premier de la classe ignore le plaisir que prend le cancre à regarder par la fenêtre.
Robert Doisneau
Ce que l’on te reproche, cultive-le.

Jean Cocteau

À tous les élèves, d’hier et d’aujourd’hui,
À tous les enseignants qui ont marqué leur vie à jamais.


– 1 –
La curiosité est un vilain défaut

De l’inconvénient d’être né deuxième, Gustave avait hérité du cartable de sa sœur. Élimé et de couleur incertaine – oscillant entre le bordeaux défraîchi et le marron poussiéreux –, il pesait lourd sur les épaules du frêle garçon en ce jour de rentrée en CP.
Devant la grille de l’école, il prit une grande inspiration. Gustave et l’école n’avaient jamais été fâchés, mais les choses sérieuses n’avaient, jusqu’alors, pas vraiment commencé.
Il n’aurait su dire si c’était à cause des recommandations infinies que lui distillait sa mère ou encore de la longue liste des enseignants à éviter que lui avait prodiguée sa sœur, mais il regrettait amèrement le bol de chocolat chaud avalé sous la contrainte. Déjà, en refermant la porte derrière lui ce matin-là, il avait eu comme un mauvais pressentiment. L’école était un jeu d’enfant, en théorie seulement.
Gustave Aubert était un garçon mince, au tempérament rêveur, et très discret. Il parlait peu, ne cherchait pas la compagnie des autres, et s’entendait surtout avec les animaux. Quelle que fût la situation, Gustave était d’accord. Il ne voulait contrarier personne, surtout pas sa mère. Il avait compris dès la maternelle, quand elle le réveillait chaque matin pour l’emmener en classe, qu’elle ferait preuve d’une plus grande ténacité que lui ; alors il s’était résigné.
Sa main fermement blottie dans celle de sa mère, Gustave passa pour la toute première fois le portail de l’école primaire, le cœur battant, et se dirigea vers l’attroupement au centre de la cour de récréation. Derrière eux suivait Joséphine, sa sœur aînée, affublée du sac à dos flambant neuf qu’elle avait habilement extorqué à leurs parents.
Cette première de la classe n’était pas inquiète à propos de sa rentrée en CM2. À l’inverse de Gustave, elle avait compté les jours qui la séparaient du retour à l’école – 58, précisément. Joséphine détestait les vacances, qu’elle considérait comme une perte de temps.
Agglutinés autour des panneaux d’affichage, parents et enfants cherchaient leurs noms sur les listes des différentes classes. Joséphine avait déjà repéré le sien et vint se faufiler devant tout le monde pour parcourir les listes des CP.
Lorsqu’elle se retourna en grimaçant, le ventre du petit garçon se serra à nouveau, comme pris entre deux pinces.
– T’as pas de bol, Gus-Gus, lâcha-t-elle. Monsieur Villette, une vraie teigne. Tu ne pouvais pas tomber sur pire.
– Joséphine, ton langage, voyons ! la rabroua sa mère, au moment précis où le Directeur passait entre elles, le regard sévère.
Gustave lui aurait bien rappelé qu’il ne voulait plus qu’on l’appelle Gus-Gus, conscient que le surnom de la souris de Cendrillon n’allait pas l’aider à se faire respecter dans la cour, mais le Directeur l’interrompit dans son élan, s’éclaircissant la gorge afin de demander un peu d’attention.
Il présenta les dix enseignants de son école et invita ensuite tous les CM1 et les CM2 à se ranger derrière leurs nouveaux maîtres. Joséphine obéit aussitôt, parvenant à échapper de justesse à l’embrassade maternelle. Cachée derrière son enseignante, elle arborait la mine déconfite d’une pré-ado à qui l’on impose encore de regagner la salle de classe, rangée deux par deux. On lui aurait demandé de tenir son camarade par la main qu’elle aurait dégainé un gel antibactériologique.
Les CE1 puis les CE2 disparurent à leur tour dans l’immense établissement aux fenêtres, aux couloirs, et aux deux étages absolument identiques. Gustave avait l’impression de se retrouver face à un labyrinthe qui avalait un à un les élèves ; il avait intérêt à ne pas perdre son professeur de vue car, compte tenu de son déplorable sens de l’orientation, il ne serait jamais capable de s’y retrouver dans un pareil dédale.
S’attardant sur la mine sévère de M. Villette, Gustave sentait ses intestins faire des nœuds de marin. Il chercha du regard les toilettes, les repérant près du préau, mais fut soudain tiré de sa rêverie par sa mère. Le professeur à moustache tournait déjà les talons, suivi par une vingtaine d’élèves alignés en rang d’oignons. Sans lui.
– Dépêche-toi, Gus-Gus. Sois bien sage aujourd’hui, lui rappela-t-elle en l’embrassant. Tu écoutes tout ce que ton professeur te dit. Je compte sur toi pour que tu n’aies pas la tête dans les nuages. D’accord ? Concentré ! C’est important de prendre un bon départ, car…
– … on n’a qu’une chance de faire une bonne première impression… continua Gustave, habitué aux dictons maternels.
Gustave dodelina de la tête, prit son cartable comme on prend son courage, à deux mains, et redoubla d’efforts pour rejoindre les autres.
Il aurait eu envie de demander à sa mère de répéter les instructions qu’il n’avait pas vraiment écoutées, mais se retint : il savait qu’il fallait la rassurer. Pour celle-ci, rien n’était plus important que l’école, même si elle n’avait pas fait de grandes études et son père non plus. Il souhaitait la rendre heureuse et pourquoi pas, un jour, la rendre fière. Elle avait bien assez de soucis avec son travail parfois, avec sa sœur souvent, et avec son père tous les jours.
Gustave se défit de son cartable avec difficulté et accrocha son nouveau manteau à une patère branlante. Puis il pénétra dans la classe et remarqua un siège libre sur le côté gauche de la salle, au 
fond, près de la fenêtre, où il fut bien content que personne ne vienne s’asseoir à côté de lui.
Le maître commença par faire l’appel. « Aubert, Gustave » – comme toujours, il fut le premier à être appelé. Ça allait être long et ennuyeux d’attendre la fin des 26 noms. De son pupitre, il avait une vue imprenable sur ses camarades et sur son instituteur, qu’il inspecta des pieds à la tête, tout en s’efforçant de l’écouter religieusement.
Gustave avait une petite manie : il aimait trouver des ressemblances animales à chacun. Lorsqu’il dévisagea son nouvel enseignant, il pensa tout d’abord à un corbeau, puis se ravisa et opta pour un vautour chauve. Avec son cou maigre, son col de chemise blanc, ses rares cheveux gris, frisés et hirsutes sur l’arrière du crâne et ses joues creuses, son nez trônait tel un bec : il était affublé, à mi-parcours, de lunettes rondes à la monture en acier, et agrémenté d’une moustache bien nette, légèrement recourbée.
De toute évidence, M. Villette venait d’un autre temps. Il portait une veste en tweed négligemment posée sur les épaules, laissant deviner de fines bretelles, quant à son cartable en cuir complètement décati, il avait dû l’accompagner depuis ses premières heures d’enseignement, voire ses dernières heures d’étudiant.
Émile Villette enseignait à l’école primaire Jules-Ferry depuis plus de trente-cinq ans. Comme une horloge et sans aucune fantaisie, tous les jours il entrait, s’asseyait, dénouait son bracelet-montre et disposait, avec une rigueur militaire, l’intégralité de sa trousse sur son bureau.
Il faisait partie de ces professeurs consciencieux, qui préparaient leurs cours une bonne fois pour toutes, et qui ressortaient minutieusement chaque année les mêmes feuilles jaunies par le temps. M. Villette était précis, il n’aimait ni se répéter ni changer de méthode, encore moins d’avis.
Tout à ses observations, Gustave se rendit compte que ses camarades ouvraient leur cartable et en sortaient le contenu. Sans trop savoir quelle était la consigne, il les imita, espérant que rien n’en soit tombé par mégarde.
M. Villette circula entre les rangs et distribua un manuel de lecture à chacun. Tous les élèves saisirent un crayon de papier et écrivirent quelque chose à l’intérieur. Gustave se contorsionna pour interroger le garçon devant lui sur ce qu’il fallait faire, mais déjà le maître leur ordonnait de ranger le livre dans le casier sous leur bureau. Gustave obtempéra, sans avoir rien inscrit.
Il fallait espérer que cela ne soit pas important car il n’avait pas l’intention de commettre la moindre bévue. Sa mère comptait sur lui. Il se demanda justement ce qu’elle pouvait bien être en train de faire : était-elle déjà arrivée à son travail ? L’hôpital n’était pas très loin de l’école, Gustave le chercha à travers la vitre au loin, mais ne le distingua pas. Les nuages avaient grignoté le ciel gris, et l’un d’entre eux, remarqua-t-il, avait une forme étrange aujourd’hui : celle d’un lion, toutes griffes dehors, qui attaquait un mouton. À moins que ce ne fût une lionne…
Il constata avec intérêt qu’il y avait dans sa classe exactement le même nombre de filles que de garçons : treize chacun. Et de façon tout aussi surprenante, toutes les filles s’étaient mises d’un côté de la classe, au premier rang, alors que les garçons avaient investi l’autre bord et le fond. Gustave ignorait si c’était également le cas dans la classe de sa sœur. Joséphine était, sans aucun doute, installée au premier rang.
M. Villette expliquait les règles de bonne conduite en classe, telles que l’importance d’être ponctuel, d’être silencieux, de toujours lever la main pour demander la parole et d’attendre l’autorisation avant de s’exprimer, sous peine de sanctions. Exactement celles que sa mère lui avait rappelées le matin au petit-déjeuner. Son ventre gargouilla quand il repensa à la tartine qu’il avait bêtement refusée. Puis l’instituteur en vint aux bons points.
Tous les écoliers tressautèrent sur leur chaise : le sujet les passionnait davantage que les punitions. Gustave connaissait la collection impressionnante d’images que rapportait sa sœur à la maison. Il ne se passait pas une semaine sans qu’elle les exhibe, ce qui rendait très fiers son père et sa mère. Il s’était promis, lui aussi, d’obtenir ce Graal : le garçon aimait quand sa mère était de bonne humeur, à fredonner ou à siffler comme un pinson. Dans l’espoir d’en apercevoir un, ou, mieux encore, un écureuil, l’enfant scruta le marronnier de la cour.
À travers les feuilles rousses de l’arbre, il remarqua un oiseau. Vu sa taille, c’était sûrement un moineau, mais il avait l’impression que sa gorge était rouge. Gustave connaissait par cœur la plupart des espèces communes grâce au guide qu’il empruntait régulièrement à la bibliothèque, et finalement assez peu par leur observation quotidienne : dans sa banlieue bétonnée du sud de Paris, il était plus fréquent de trouver une famille de pigeons sur son balcon que de côtoyer un moineau dans un arbre. Il décida qu’au premier bon point il choisirait l’image d’un volatile, mais peut-être pas un vautour pour ne pas fâcher M. Villette.
Gustave approchait son nez de la fenêtre pour distinguer le mystérieux passereau, quand il sursauta : son professeur était planté au bout de son pupitre et le fixait avec son œil de rapace.
– Gustave Aubert, est-ce bien cela ?
– Heu, oui, bredouilla l’intéressé.
– Pouvons-nous savoir ce qu’il y a de si passionnant dehors qui vaille la peine de ne pas m’écouter ?
Gustave allait lui dire qu’il était certain d’avoir aperçu un moineau, lorsqu’il se souvint que, parfois, les grandes personnes n’attendaient pas de vraies réponses à leurs questions.
– Pardon, j’étais encore dans mon nuage, reconnut-il simplement.
– Vous vous croyez drôle ?
– Non, pourquoi ?
Gustave avait la manie de faire de l’humour sans s’en rendre compte. Malheureusement, ce que certains adultes interprétaient comme de l’ironie était uniquement la franchise déstabilisante d’un enfant.
– Vous savez écrire ? interrogea l’instituteur.
– Pas vraiment. Je pensais que j’allais apprendre en CP, en fait.
– Bien, je vois que vous avez réponse à tout. Dans ce cas, vous ne verrez pas d’inconvénient à apprendre par la pratique. Dans mon cours, on écoute ou on écope. Compris, Gustave ?
Le garçon n’eut pas le temps de bafouiller que la sonnerie retentit, annonçant la délivrance et le début de la récréation. Tous les élèves se levèrent, imités timidement par Gustave.
– Pas vous, annonça le professeur, la main sur l’épaule de Gustave pour le rasseoir. Vous êtes puni : vous resterez pendant la récréation à faire des exercices d’écriture. Ainsi, vous comprendrez qu’avec moi, il est interdit de rêver.

– 2 –
Il en faut peu pour être heureux

Assis sur un banc de l’école près du portail, Gustave attendait Joséphine. Après leur première journée, elle avait la responsabilité de rentrer avec lui à la maison, grâce à la clé accrochée autour de son cou que ses parents lui avaient remise : Gustave espérait qu’un jour sa mère la lui confie aussi.
La tête basse, il soupirait : il ne savait comment aborder le sujet de sa punition avec sa famille, encore moins avec sa sœur. Joséphine était plutôt du genre indifférente à tout ce qui concernait autrui, mais son indifférence ne résistait pas longtemps face au plaisir de le dénoncer à sa mère.
Elle était la personne la plus antipathique qu’il connaissait. Hautaine, égoïste, dictatoriale et impolie. Mais Joséphine était drôle, la plupart du temps malgré elle. Avec son intelligence, l’humour était sa plus grande qualité.
Le frère et la sœur ne partageaient rien et n’étaient pas proches. D’ailleurs, le mot « proches » n’avait absolument aucune signification pour Joséphine : c’était la seule personne qui vérifiait la distance de sécurité entre elle et les autres, surtout avec sa famille, qui tentait parfois des rapprochements physiques audacieux. Pour elle, ils étaient tous de lointains parents, ses obligés dans un royaume où elle restait la seule à décider.
Gustave était persuadé que sa sœur serait bien plus triste à l’idée de perdre sa carte de bibliothèque que son frère. S’il disparaissait, elle pourrait ainsi récupérer la petite chambre et l’annexer à la sienne pour y entreposer tous ses livres sur des étagères colossales. Mais comme il n’avait pas vraiment d’amis, il avait appris à aimer Joséphine. C’était sûrement cela qu’on appelait le syndrome de Stockholm.
Gustave fut saisi par le hoquet et manqua d’avaler sa salive de travers. À chaque secousse, il se rassurait : au moins, comme lui répétait sa mère, il grandissait. Il en avait assez d’être petit et de devoir passer son temps dans la salle d’attente de la vie : attendre que l’école se termine, attendre que ce soit son tour pour parler, attendre que ce soit l’heure du goûter, attendre d’être grand pour faire certaines choses ou pour en comprendre d’autres.
Lui rêvait de décider comme un grand, pour se coucher tard comme les adultes, pour manger ce qu’il voulait quand il le voulait, et pouvoir prendre un petit-déjeuner trois fois par jour si ça le chantait. Ne plus avoir à se laver tous les soirs, ni même les mains avant les repas, et pouvoir se lever à l’heure de son choix tous les jours de la semaine. Oubliés l’école et les réveils pressés, les devoirs et les corvées. Bref, du haut de ses 6 ans, il ne désirait que des choses raisonnables.
Gustave avait décidé de ne pas mentionner sa punition du premier jour. Les bons points et les punitions ne commenceraient que le lendemain, une fois la signature des parents apposée aux règles de vie. Il n’avait qu’à se dire que c’était simplement un faux départ, comme en athlétisme.
Joséphine arriva enfin, les bras chargés : elle avait visiblement dévalisé la bibliothèque de l’école. Devant la mine penaude de son petit frère, elle hésita un instant entre lui refourguer quelques livres à porter, ou s’inquiéter de la situation. Elle se contenta de le lester d’un seul. Le dictionnaire.
Le trajet qui séparait l’école de leur appartement faisait à peu près 1,5 kilomètre. Au fur et à mesure que l’on se rapprochait de chez eux, les habitations se succédaient et les couleurs se délavaient : d’abord ocre, genre pierre de taille, puis crépi moderne beige, et enfin gris béton sans peinture. Le chemin n’était pas très compliqué : il suffisait de bien traverser devant l’établissement pour être du bon côté du trottoir, s’y tenir tout le long, passer dans le tunnel au-dessous de la station RER, continuer jusqu’aux portes de la cité HLM, emprunter une passerelle, et le tour était joué. La route descendait au retour de l’école, telle une plongée dans la mine. Mais, chaque matin, la pente se transformait en côte ardue, sûrement pour rappeler aux habitants des quartiers populaires que d’aller à l’école avec les élèves du centre-ville, cela se méritait.
Joséphine était d’une humeur de chien. Monopolisant la conversation comme à son habitude, elle raconta par le menu les déconvenues de sa journée : la cantine exécrable ; la facilité déconcertante des devoirs qui la démoralisait et ne la rassurait pas quant à l’exigence attendue par son enseignante cette année ; les discussions puériles de ses nouveaux camarades de classe, qu’elle avait fuies dès la première récréation, n’étant pas intéressée de savoir qui avait fait du poney cet été. À chaque pause, elle s’était réfugiée au CDI, ne remarquant pas l’absence de Gustave dans la cour à celle de 10 heures. De toute façon, avec le nez constamment plongé dans ses livres, Gustave aurait été installé sur le fauteuil à côté du sien qu’elle ne l’aurait pas remarqué davantage.
Joséphine marchait à grandes enjambées devant son frère, le distançant d’un bon mètre. Elle lui avait expliqué un jour que c’était ainsi que procédait la reine d’Angleterre, devançant toujours son époux. Alors qu’à l’accoutumée Joséphine gardait la tête très haute – protocole oblige, se disait-il –, Gustave constata que, étrangement, ce jour-là elle était courbée, le regard rivé au sol. Tout à coup, elle fusa. S’agenouillant, elle ramassa une pièce dorée. 50 centimes. Il n’en fallut pas plus pour la faire changer d’humeur.
– L’année commence bien, Gus-Gus !
– M’appelle plus comme ça. Je n’aime pas… corrigea-t-il.
– Suis-moi, ordonna-t-elle, sans tenir compte un instant de la remarque de son frère. On va faire un arrêt. Tu ne le diras pas à Maman, hein ?
Gustave hocha la tête, intrigué. Ensemble, ils traversèrent la rue avant de s’engouffrer dans une boulangerie, à côté de la librairie. Ils en ressortirent deux minutes plus tard, dégustant chacun un bonbon au coca.
– La chance sourit à ceux qui savent où la chercher… conclut-elle avant de dévisager Gustave, soucieux. T’inquiète, on a le droit : les parents s’en fichent s’il ne s’agit que d’un petit bonbec de temps en temps. Tant que tu te laves bien les dents ce soir… Raconte-moi ta journée, au fait.
– Oh, il n’y a pas grand-chose à dire… commença Gustave, avant de devenir rouge de honte, la voix tremblante.
Depuis le début du trajet, le poids était trop lourd sur la poitrine : il fallait que ça sorte. Il avoua tout à Joséphine qui dédramatisa aussitôt :
– Si ça se trouve, il t’a pris en grippe à cause de moi.
– Humm… lâcha Gustave, peu convaincu.
Même dans l’adversité, Gustave pouvait constater qu’elle restait égale à elle-même : insensible aux problèmes des autres et autocentrée.
– J’avais toujours réponse à tout, donc forcément ça l’énervait, monsieur Villette. Pour revenir à ton problème, on ne peut pas tout avoir, Gus-Gus. Avec un peu de chance, tu vas être harcelé, et là c’est la gloire assurée. Un jour, tu me remercieras…
Gustave, ne sachant s’il devait vraiment la remercier, dodelina de la tête. Joséphine poursuivit :
– Moi, je ne demanderais pas mieux que de souffrir un peu, d’être parfois confrontée à l’échec. 

 

 

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