Extrait

Proust entre deux siècles
de Antoine Compagnon

Le 07/02/2014 à 00:25

Auteur : Antoine Compagnon
Editeur : Seuil
Genre : autobiographies contemporaines anthologies/dico
Date de parution : 07/03/2013
ISBN : 9782021103519
Total pages : 320
Prix : 26 €
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Résumé du livre
Marcel Proust a trente ans en 1901. Il meurt en 1922. C’est dire qu’il a plus vécu au XIXe qu’au XXe siècle. Son œuvre puise ses affinités esthétiques dans le siècle de Baudelaire, de Wagner et de Ruskin, mais lui échappe cependant. Comme elle échappe au XXe siècle. Sans doute ce partage n’a-t-il pas de sens en soi ; mais toute grande œuvre manque d’aplomb: les œuvres assurées passent de mode, celles qui deviennent classiques sont ambiguës. C’est parce que la Recherche du temps perdu est irréductible aux deux siècles, qu’elle continue de fasciner. Ce livre essaie de comprendre la puissance paradoxale du roman de Proust en le confrontant à quelques lieux communs fin de siècle: le débat entre les conceptions organique ou fragmentaire de l’œuvre d’art, la sexualité décadente, la science psychiatrique ou étymologique, l’idée de progrès en art, la naissance du mythe de l’avant-garde, etc. Comment Proust les a-t-il côtoyés et de quelle façon les a-t-il transformés? Par quels retours à d’autres siècles aussi? Deux ombres ne quittent jamais Proust: Racine et Baudelaire, dont les destins critiques se croisent étrangement avant 1900. On découvre alors la violence chez le dramaturge et le classicisme chez le poète maudit. Ils deviennent frères, et Proust entre deux siècles, c’est aussi Proust entre ces deux poètes. Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France et à Columbia University, New York. A établi l’édition de Sodome et Gomorrhe dans la « Pléiade » (Gallimard, 1988).

 

Premier chapitre

 

 

 

1

Le dernier écrivain du XIXe siècle et le premier du XXe siècle

 

 

Rattacher Proust à une génération littéraire, ramener la Recherche du temps perdu à l’histoire et à sa marche, serait-ce un contresens ? Proust est l’un des écrivains qui ont nié l’histoire avec le plus de vigueur. La chronologie même de son roman est incohérente et l’histoire y est peu présente, ou indirectement, par bribes : « Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon », s’exclame un promeneur en apercevant Mme Swann au bois de Boulogne. Cela rend illusoire toute lecture documentaire ou sociologique de la Recherche du temps perdu, sur le modèle de La Comédie humaine de Balzac. Mais surtout, aux yeux de Proust, la littérature n’a rien à faire du déterminisme historique. Race, milieu, moment, ainsi Taine avait-il défini les éléments de l’individualité, les facteurs de l’événement, et ils se retrouvent, sous une forme ou une autre, au principe de toute sociologie historique ou histoire sociologique de la littérature. Contre le milieu, Proust a pris le parti du génie, comme Flaubert avant lui s’était attaqué à la critique historique de son temps, déjà représentée par Sainte-Beuve et Taine, appelant de ses vœux une critique artiste qui sût s’intéresser à la création. Dans l’esprit de Proust comme de Flaubert, deux points de vue se conçoivent sur l’œuvre, celui de l’Art et celui de l’Histoire, et ils sont inconciliables. Proust ne le dit nulle part plus nettement que dans sa préface aux Propos de peintre de son ami Jacques-Émile Blanche, à qui il reproche, en 1919, de reproduire le travers de Sainte-Beuve : « … ce point de vue de l’histoire me choque en ce qu’il fait attribuer par Blanche (comme par Sainte-Beuve) trop d’importance à l’époque, aux modèles. » Proust lui oppose sa propre doctrine idéaliste, inspirée de Schelling et de Schopenhauer, selon laquelle le Beau ne saurait émaner que du plus profond et du plus insoupçonné de nous-même.

Mais peut-on accepter tout à fait l’idée de Proust ? Peut-on faire abstraction de tout ce qui intéresse l’époque et le milieu, l’école et le genre ? Sans réduire l’œuvre à l’expression d’une société, voire d’une structure économique, comme dans la vieille théorie marxiste du reflet, ne doit-on pas reconnaître une série de médiations, historiques et esthétiques, entre l’auteur et l’œuvre, entre le lecteur et le livre ? Il paraît légitime, en dépit de Proust, de réfléchir aux relations de la Recherche du temps perdu et de l’histoire. L’alternative de l’approche esthétique et de l’approche historique de l’œuvre doit être abrogée si l’on veut saisir l’ambiguïté historique et esthétique du roman de Proust Il y a dans « Un amour de Swann » de quoi nouer une intrigue 1900, un scénario à la, Paul Bourget, à la René Boylesve ou à la Marcel Prévost – L’Etape, Le Parfum des îles Borromées ou Les Demi-Vierges –, comme le film de Volker Schlöndorff l’a montré. Mais l’on peut rêver au film que Visconti n’a pas réalisé. Le metteur en scène de Senso, du Guépard ou de L’Innocent (d’après L’Enfant de volupté de D’Annunzio) eût probablement mieux tenu à l’équivoque de l’œuvre de Proust, à cheval entre deux siècles. Le parti d’une organisation du scénario autour de Charlus aurait sans doute préservé un aspect essentiel du roman, conçu comme un réseau complexe de préparations et de retentissements, d’échos et de reflets, de renvois incertains entre la partie et le tout.

 

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