Extrait

Rien n'est noir
de Claire Berest

Le 15/12/2019 à 16:48

Auteur : Claire Berest
Editeur : Stock
Genre : Littérature
Date de parution : 21/08/2019
ISBN : 9782234086180
Total pages : 282
Prix : 19.50 €
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ISBN : 9782234085688

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Résumé du livre
« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.»

 

Premier chapitre
Pour Albéric, mi cielo, mi vida
Et pour Frida de Gayardon, évidemment



J’aimerais te peindre, mais je manque de couleurs – tant il y en a ! – dans ma confusion. La forme concrète de mon grand amour.
Frida Kahlo, Écrit pour Diego Rivera, 1953
La littérature est horrible pour représenter et donner le volume des bruits intérieurs, aussi ce n’est pas ma faute si, au lieu de faire le bruit d’un cœur, je fais le bruit d’une horloge cassée.
Frida Kahlo, Lettre à Ella Wolfe, 1938


I
Mexico, 1928
Bleu

Électricité et pureté. Amour. Distance. La tendresse elle aussi peut-être de ce bleu-là.
Journal de Frida Kahlo

Bleu de cobalt
Elle ne voit que lui, sans même avoir à le regarder.
Il est sans cesse à s’ébattre quelque part dans  l’angle presque mort du regard. À la lisière de l’œil, là où l’on devine plus qu’on ne saisit. Une forme spectaculaire, mi-pachyderme mi-pieuvre aux tentacules envoûtants qui contamine tout l’espace où sa masse se déploie. Un trophée de cirque que chaque femme voudrait s’épingler au corsage – s’empaler au corps sage. Cet homme quintal à l’agilité contre nature, dont les excédents de chair rose ne viennent que renforcer une improbable souplesse et une rapidité de trique sèche, soulève, chez chacune, un goût immédiat et inexpugnable d’interdit. Sans que celles-ci puissent se l’avouer, comme un parfum capiteux étourdit les têtes dans son sillage, Diego Rivera ravit le sexe faible en magnétiseur, déchaînant tombées de pudeur, épanouissements de poitrine et instinct primitif de possession.
À son contact, la fête monte d’une octave, les insolences se réveillent, les grains de beauté brillent, les intrépidités endormies s’échauffent. Ça grésille. Sa seule présence annule l’érotisme flottant des beaux parleurs et des corps bien bâtis. Il capte et captive. Frida, en le fixant, songe à ces points lumineux, agaçants clignotements qui persistent à s’agiter devant l’œil, même paupières closes, quand des lumières agressives ont tant impressionné la rétine qu’elles perpétuent leur présence fantôme, à l’intérieur des yeux cillés. Par quelle grâce l’aura du monstre suscite-t-elle ces poudroiements aphrodisiaques ? Parce qu’il est laid, Diego, d’une laideur franche et amusée d’elle-même. Une laideur gustative qui ouvre l’appétit ; on a envie de mordre ce gros ventre, d’en avoir la gorge pleine, les dents sales, de lécher les doigts puissants, de passer la langue sur ses yeux trop prononcés, trop éloignés, sans couleur claire.
 
Elle s’arrache à la contemplation du peintre le plus connu du Mexique pour balader ses yeux sur le reste de l’assemblée, informe et entêtante masse de possibles. Rien ne ressemble plus à une soirée qu’une autre soirée, non ? pense-t-elle. C’est le même fugace rideau tiré sur les devoirs diurnes, on gueule plus fort, on respire plus bas, on boit encore et plus vite, le rire s’accélère et tombe de la bouche pour plonger vers celle qui passe à portée et qu’on embrasse, mais les soirées de Tina Modotti ont ce charme ambigu de ne jamais se ressembler. Elles promettent de tels dérapages que Frida aime s’y couler en observatrice invisible.
Frida Kahlo se déplace d’une pièce à l’autre pour changer de perspective et mieux étreindre le paysage lunatique des passions ivres qui s’y dégoisent. Elle scrute les hommes déguisés en seigneurs de la vieille Espagne, dont chaque bouton brille, chevelure virile, soumise mèche à mèche, coutures alignées, leur élégant maintien n’appelant qu’à être dérangé ; et ces beaux poètes très propres côtoient d’autres hombres aux chemises froissées, propriétaires d’un pantalon unique enfilé, chaque matin de la semaine, sur un caleçon devenu gris, ceux qui possèdent peu parce qu’ils travaillent avec leurs mains, mais tous sentent la même impeccable sueur à son nez, tous ces hommes en un même tableau, parce que Frida les voit nus, elle efface d’un clignement de cils leurs poses fières, leurs attitudes et leurs accessoires. Ils ne dessinent dans sa tête que les muscles bandés, les tendons, les torses aux poils noirs, les pieds tendres et trop grands des hommes jeunes. Les femmes ici, chez Tina, sont leurs égales, tout aussi altières, et accrêtées du même sang bouillonnant ; libres elles aussi. Les cousettes de rien, qui sont venues boire le coup, parlent à la même hauteur que celles nées les robes ajustées sur la chute de reins ; les classes en lutte se réconcilient le temps d’une cuite. Tina Modotti est une aventurière. Photographe italienne aux amours pléthoriques, activiste politique, elle arbore le visage détendu des femmes dont la beauté n’est qu’un détail inattendu à côté de leur intelligence et savoir-faire. Savoir exister. C’est son ami, Germán de Campo, qui a introduit Frida dans le milieu artistique et communiste (pléonasme), quand elle s’est enfin libérée de son corset médical qui la maintenait, depuis de longs mois, attachée à son lit, et que Frida a pu reprendre une vie, si ce n’est normale, mais au moins une vie. Elle a alors rencontré Tina Modotti au PCM, le Parti communiste mexicain, où Frida venait de s’encarter. Elles se sont apprivoisées à la première accolade, adorées à la deuxième. Frida aime son nez italien, son buste sculptural et ses chignons qu’elle défait, volage, au rythme bavard de son débit staccato. Frida aime comment Tina, l’étrangère, photographie les femmes mexicaines de dos, les rues de face et les fleurs sans tige, Frida aime la façon dont Tina aime le Mexique.
Frida reste en retrait, parce que son corps n’est pas vraiment rétabli de l’Accident. Certes il surchauffe, ce corps, autant qu’une plaque de tôle en plein soleil, ça flambe, il se braise d’alcool limpide, d’aubades de guitarrones et de trompettes intransigeantes, d’une soif de s’envoyer là-haut, là d’où l’on ne revient pas intacte, mais ses jambes ne la portent qu’à peine. Frida doit se réapprendre, chaque geste engage des conséquences inconnues et terrifiantes, les douleurs tapies sont prêtes à mordre, ça fait froid d’avoir peur, elle qui n’était que courses.
Courses à vive allure dans les couloirs de l’école, à saute-mouton au-dessus des murets de son quartier, dans les coulisses des classes aux professeurs trop sérieux, courses encore s’il faut monter à une tribune ou grimper à un arbre, courses dans les rues de Mexico pour ne rater aucun des rendez-vous qui changent votre journée ou votre vie entière, courses à perdre sa tête de sauterelle insensée, Frida insatiable et boute-le-feu, qui ne jouait qu’aux jeux des garçons depuis l’enfance, ne manquant aucun défi impérieux où l’on s’égratigne les genoux, s’ébroue les sens, et se griffe le visage.
Les jambes de Frida, qui gardent, comme une démangeaison, la mémoire de l’audace passée et l’infaillible témérité d’hier, sont aujourd’hui bois mort, rouillées à vingt ans depuis l’Accident, diable de corps rendu schizophrène, alors Frida admire Germán ou Tina danser à la diable, frénétiques et débridés, et c’est un peu elle qui danse avec eux quand Tina soulève haut la jupe, excitant des sueurs aux entrejambes et aux fronts, tout en resservant, sereine et allègre, la tequila à son amant cubain Antonio Mella.
Superbe Mella au visage de statue grecque, qu’on croquerait bien en deux bouchées sans faire le tri entre la tête, le corps et les discours.
 
Le phonographe s’égosille, la bohème ne cesse de débarquer comme des fourmis noires à l’assaut d’une coulée de miel. Tout est gai, tout est politique, tout est tragique. Ça fusille les pudeurs et les tabous. Et après ces longs mois où elle fut couchée de force, les bringues de Tina sont pour Frida le meilleur moyen de se remettre à marcher. Elle qui, à vingt ans se sent vieillie, voudrait respirer à nouveau sa jeunesse, retendre le fil doré de son ancien tumulte, qui ne la faisait jamais se déplacer autrement qu’en une traînée de feux follets, alors au moins ces conversations bruyantes et ces badinages décrassent sa tête, la musique la transperce, vrille ses artères, elle ne peut pas se déchaîner, pas encore, espère-t-elle, mais ça reviendra, cela revient déjà, elle chante tout de même en agrippant n’importe quel camarade par la nuque, parce qu’ils sont tous ses camarades, elle passe de gorge en gosier, attrempée par le mezcal, dont chaque goutte renverse le réel. Frida sait encore boire, elle boit solide sur ses jambes de papier mâché. Elle sait qu’elle ne vivra plus jamais ce sentiment d’avoir vingt ans, ce vertige furieux du corps qui s’adjuge à jamais la jeunesse, mais voilà Tina qui arrive et, en se déhanchant, déesse aux cheveux furieux, se penche à son oreille.
Elle la cherchait partout – Je te cherchais partout, Frida, il y a Diego Rivera qui fait le spectacle à côté, il faut que je te le présente. Il a dix femmes accrochées à ses lèvres et à sa chemise. Tina veut lui présenter Diego Rivera, qui est là ce soir. Frida feint la surprise – Ah oui, non, je ne l’avais pas vu. Tina la prend par l’épaule et l’entraîne à la quête du monstruo. Enfin. Les deux femmes jouent des coudes pour se frayer un chemin dans la bacchanale, Frida se redresse sans y penser, se déploie, comme on se ragaillardit au sortir d’une attente, au fond elle n’est venue presque que pour cela, rencontrer Rivera.
Quand soudain un bruit de pétard éclate. Des cris s’élèvent, aigus des femmes, table qui craque, ça court et ça chahute. Tina lâche Frida et son dessein d’entremetteuse, c’est la guerre dans le patio. Des rires vibrent, malgré la casse, les chants tonitruent et les hommes grisés se ruent à l’extérieur bouteilles à la main, à l’assaut d’autres tocades nocturnes. Et les femmes suivent. Ou les devancent. Parce que les fêtes ne se terminent pas, elles se déplacent.
 
Ici, tout est sens dessus dessous, car cet imbécile de Diego Rivera a sorti son pistolet et tiré sur le phonographe, comprend Frida Kahlo, tout sourires, en allumant délicatement une énième cigarette.
Elle inhale et recrache cette fumée-là. En esthète.
En suspension.
Rivera en déguerpissant a oublié une veste, dont le revers des manches découvre la couleur de la doublure intérieure, un bleu presque violet, un bleu de cobalt. Frida, dans ce salon laissé vide, passe la veste sur ses épaules, elle disparaît dedans tant elle est grande, et Frida porte à son visage les larges manches qui lui mangent les bras, ça sent le cuir et la tubéreuse, elle hume abondamment l’odeur du peintre, elle renifle ses vestiges. C’est parfait le bleu de cobalt, il paraît qu’il n’y a rien de plus beau pour installer une atmosphère.
Partie remise, Diego, j’ai tout mon temps. C’est ce que la prison du corset m’a appris, le temps.

Bleu d’acier
Bleu pénétrant qui s’échappe vers la nuit
Ils font l’amour. Ça veut dire quoi ? Frida s’est déshabillée, elle-même et très vite, jupe jetée au sol, abandonnée sans égard, chemise déboutonnée, bouton, bouton, bouton, ça coule, corps nu, culotte glissée, douce, elle porte son corps haut, sans timidité, sans vertu affectée, elle a apprivoisé le corps très tôt au travers de ses trahisons : trop maigre, hanches étroites, jambe cramée par la polio, la fille qui boite, Frida-jambe-de-bois, un capital de chair bien mince, qu’elle a observé en tous sens et en toute impartialité, les creux, les bosses, voilà les cartes, c’est pas la gloire, pas de second tirage.
Diego prend d’abord comme un ogre, il te tombe dessus sans embarras, gourmand, lourd de salive et de dents, il donne l’impression de ne rien voir, de goûter sans les yeux, tout entier truffe qui fourrage, il cherche et s’approprie les odeurs, les déclinaisons de couleur de peau, empressé et joyeux, il n’est plus que mains déliées et mordantes, un premier tour de piste en propriétaire au bec fin, lui encore habillé.
Elle le déshabille, fait coulisser la ceinture pour délivrer les larges vêtements informes, cherchant un chemin dans l’abondance, se dépêtrant des grosses chaussures noires qu’il faut tirer sec, lui laissant sur le crâne son stetson, désentraver ce corps de Diego, connu jusqu’en Europe, totem fabuleux, qui a deux fois son âge et dix vies d’avance sur elle, elle prend le dessus, aucun des deux ne rit, trop troublés par l’urgence, elle se perche en amazone, embrasse ses seins d’homme, consciente du carnaval de fesses et de femmes passées avant elle, expertes, vertueuses ou dépravées, qui ont fait les mêmes gestes sans faire les mêmes. Le sexe est toujours une première fois. Et à dada sur la montagne magique, Diego soudain si léger et habile, maître de la possession, sûr de son droit, manœuvrier idéal, enfant glouton, il s’approprie l’intérieur, lèche-vitrines, bouton d’art, pilon jouissant, en expert, des clavicules perlées, la toute petite femme jamais en reste, tout en tonnerre, chiot qui aboie, s’insinue de toutes parts dans la machinerie, ils font l’amour, ça veut dire quoi ?
Et puis c’est fini, tension relâchée, on essuie les taches ou non, c’est doux, il n’y a pas de lumière, ils n’ont pas allumé quand ils se sont lancés à l’assaut l’un de l’autre, pour cette première fois tous les deux, faire l’amour pour la première fois ensemble, comme on ouvre l’inaugurale bouteille d’une fête, avec une once de cérémonie, mais surtout beaucoup d’ardeur, parce que cette fête était tant désirée, et Diego sans la regarder demande à Frida – Mais qu’est-ce que c’est, bon dieu, que toutes ces cicatrices ?
 
Elle sait tout de lui, de sa mythologie, et lui ne connaît rien d’elle, elle n’est personne. Il est le plus grand peintre du Mexique, elle est une métisse de Coyoacán qui a vingt ans de moins et une colonne brisée en sus. Alors elle lui raconte. Elle répond à sa question.
C’était il y a plus de deux ans. Elle était avec Alejandro, son amour, son novio, ils s’étaient promenés toute la journée dans Mexico au lieu d’aller étudier, désinvoltes, légers et un peu bandits, sans but véritable, c’était une journée de septembre, quand l’été s’étiole, et que les odeurs du temps s’alourdissent. Elle avait acheté des babioles, poupées miniatures et bracelets, elle ne peut pas s’en empêcher, un regard sur un objet sans valeur le transforme en talisman indispensable, colifichets sacrés qu’elle collectionne, Alejandro, bien qu’un peu irrité de ces fétichismes d’enfant-sorcière, s’en attendrit, elle raconte.
Elle raconte tout bas à Diego dans le noir. À présent, ils sont au frais de leurs sueurs calmées, leurs corps à touche-touche, odorants et badins.
Alejandro et Frida sont montés dans le bus pour rentrer à la maison. Une fois assise, elle prend conscience qu’elle n’a plus son ombrelle, elle s’agite, Alejandro est mis à contribution – Mais où est l’ombrelle ?! Je l’avais tout à l’heure quand on a longé le marché. – Tant pis, Frida, ce n’est qu’une ombrelle. Non pas tant pis, Frida a peur de perdre les objets qui lui appartiennent car ils la rassurent, prolongements d’elle-même, elle oblige Alejandro à descendre du bus et ils se retrouvent sur le trottoir. – Où veux-tu chercher ? admoneste Alejandro, il lui en offrira une autre, une plus belle, il convainc Frida et l’entraîne pour monter derechef dans le bus suivant, Frida a déjà oublié son ombrelle, les objets n’ont pas de valeur autre que leur histoire et l’histoire s’écrit sobre la marcha, la nouvelle ombrelle promise sera augmentée de cette mésaventure, ils sont assis, serrés l’un contre l’autre, au fond du bus qui est bondé, Frida collée contre le corps d’Alejandro qu’elle connaît par cœur, comme elle est collée, ce soir, à celui, inédit, de Rivera quand elle raconte. Le bus est tout neuf, sa peinture est flambante et les sièges, des bancs sans usure, Frida le note, elle remarque aussi une femme dont l’enfant chahute, il a des yeux extraordinaires, d’un bleu d’acier, la mère a des cheveux ceints en chignon bas et lourd et son fils tire sur une mèche, taquin tyran, la mère fatiguée sourit, Frida songe qu’elle devrait lui céder la place car la femme est debout, puis son regard est attiré par les outils d’un homme de dos, en salopette diaprée de peinture fauve, un peintre en bâtiment sûrement, alors elle voit. Le tramway. Un tramway en face d’elle, sur le flanc droit du bus, elle rigole car elle a l’impression qu’il se dirige droit sur eux, le genre de rire nerveux qui accompagne le surgissement de l’insolite, une illusion d’optique qui nous fait jouer à avoir peur, elle s’exclame, mais c’est peut-être dans sa tête – Regarde, Alejandro, le tramway ! Elle pense : Ça passe. Si, ça passe ! Il semble nous foncer dessus, mais ça va passer. Elle voit arriver le chaos, elle n’y croit pas parce qu’elle est invincible, elle porte une armure aztèque, elle est un esprit. C’est une blague. Elle regarde Alejandro, il est assis, il serre fort son sac, sans y penser, de la main gauche, le regard flottant tranquille dans la direction opposée. Elle pense au caillou dans la poche ramassé en chemin, il ne peut rien lui arriver. Elle n’a pas peur. Pourquoi n’a-t-elle pas peur ? Toutes ces pensées filent en une seconde. Et Alejandro n’a pas le temps de lui répondre, si tant est qu’elle ait vraiment prononcé cette phrase à voix haute – Regarde, Alejandro, le tramway, car le tramway entre littéralement dans le bus, la collision se fait très calmement pour elle, tout en silence et ralenti, le tramway entre dans le bus comme dans un rêve, sans faire de bruit. Le bus ploie, véritable élastique, qui accompagne docilement la déformation grotesque que ce tramway, entêté, inflige au bus rutilant en voulant passer au travers, le bus qui se tord de plus en plus, en fer à cheval, le bus qui se plie, comme un corps de madone violée sous les assauts d’un terrifiant butor, Frida sent à ses genoux un contact rassurant, mais illogique : ce sont les genoux de son voisin d’en face, qui la touchent maintenant dans ce bus courbé en deux, les yeux arrondis d’étonnement et tout éclate.
 
Diego ne dit pas un mot, il écoute Frida, un bras passé sur sa poitrine, se lovant dans son récit, ne bougeant pas un muscle à l’exception d’un doigt qui caresse le creux de l’aisselle de Frida, sans y penser, car l’endroit est très tendre et le besoin d’un effleurement, si ténu soit-il, nécessaire.
 
– Nous étions exactement à l’angle de Cuahutemozin et Calzada de Tlalpan.
 
Et tout éclate.
Elle ne sait pas si elle a perdu connaissance, elle a l’impression d’avoir toujours gardé les yeux ouverts et la conscience alertée, elle s’est demandé où étaient ses affaires, c’est ce dont elle se souvient, avec netteté, de s’alarmer pour ses affaires, son sac posé sur les genoux d’Alejandro, assis près d’elle sur la banquette du bus qui, manifestement, n’existait plus. Ni Alejandro, ni le sac, ni le bus n’existaient plus, et dans le sac évaporé il y avait un petit instrument en bois, un bilboquet bleu, qui faisait une musique de roulement à billes quand on l’agitait, très charmant, qu’elle venait d’acheter. Où est-il ce sac ? Et où est Alex ? Et elle ? Est-elle assise, allongée, debout ? Elle a perdu la boussole de son corps. Elle perçoit une agitation soulevée en vagues riveraines, puis des cris et des pleurs déchirants explosent, comme une sourdine, ôtée brusquement d’un piston, ferait tonitruer méchamment une clameur restée lointaine jusque-là. Elle n’a pas mal, alors, elle est égarée. Elle voit enfin Alejandro, le visage noirci, qui se penche et semble vouloir la prendre dans ses bras. On dirait un ange sali. Quand un homme s’adresse à son novio et lui dit, d’un ton impératif, qu’il faut le retirer. Retirer quoi ? a-t-elle pensé. Alejandro blanchit et tient Frida pendant que l’homme d’un geste sans appel pose un genou sur ses jambes pour la maintenir. Me maintenir pourquoi ? s’est-elle demandé de façon fugitive. L’homme a crié soudain – On y va ! Et il a tiré de toutes ses forces sur un morceau de rampe de fer, qui dépassait. Frida est sortie du flou en une fulgurante douleur de déchirement d’entrailles. Un feu carnassier qui rend obsolète l’idée même de douleur.
C’est d’elle-même que la tige dépassait. La rampe traversait son buste de part en part.
Elle montre le geste à Diego comme on sort une épée d’un fourreau, en un mouvement brutal et viril, et Diego garde le silence.
– Et ce qui est absurde c’est que j’étais, contre toute logique, descendue du bus précédent. Diego. J’étais descendue pour une ombrelle perdue.
Alejandro lui a dit, plus tard, qu’en la cherchant partout dans les décombres, il avait entendu un cri irréel – Danseuse ! La danseuse ! Regardez, là ! Des passants témoins de l’accident pointaient du doigt une femme entièrement nue, comme effanée par le formidable choc, gisant au milieu des débris, couverte de sang frais comme d’une robe trop rouge et empailletée de poussière d’or.
– C’était moi, la danseuse, Diego. J’étais le spectacle. Les gens me regardaient. Le peintre en bâtiment qui était avec moi dans le bus, avec sa salopette tachetée, avait parmi ses outils un pot de peinture d’or, qui s’est répandu au moment du choc. Sur moi. La danseuse, la bailarina, c’était ce qu’il restait de moi. Je ne sais même pas si le peintre est encore vivant. On m’a raconté que sa peinture m’avait recouverte et que j’étais toute nue. Je ne sais pas non plus ce qui est arrivé à l’enfant aux yeux si bleus.
Elle récite son poète préféré – N’étais-je pas seul ? non, voici que m’entoure une troupe. À ma droite les uns, d’autres derrière, puis on me prend les bras, le cou. C’est une foule de plus en plus dense, moi au milieu d’eux les esprits de mes amis vivants ou morts.
Diego reconnaît Walt Whitman et serre l’étreinte, il voudrait lui dire que ce qu’elle raconte est si horrible que c’est très joli, il embrasse le dos, il embrasse les traces.
– Tout est cassé dedans, mais ça ne se voit pas, non ? lui demande Frida.
Si, ça se voit pense-t-il, ça se voit parce que la force déployée qu’elle met dans chacun de ses mouvements le révèle, parce qu’on n’est pas si obstinée de vivre sans cacher des terreurs, ça se voit, Frida. 




 

 

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