Extrait

Trois heures du matin
de Gianrico CAROFIGLIO

Le 11/03/2020 à 12:57

Auteur : Gianrico CAROFIGLIO
Editeur : Slatkine Et Cie
Genre : Littérature italienne
Date de parution : 05/03/2020
ISBN : 9782889441327
Total pages : 222
Prix : 16.00 €
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ISBN : 9782889441334

Editeur : Slatkine & Cie

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Résumé du livre
Antonio est un étudiant solitaire. Son père, un brillant mathématicien. Leur relation n'a jamais été simple. Au début des années 1980, par un après-midi de juin, ils atterrissent à Marseille. Par un malheureux concours de circonstances, ils vont y passer deux jours et deux nuits sans sommeil.
Pour la première fois, les deux hommes doivent apprendre à se connaître. Une quête complexe, à l'ombre de la figure maternelle, magnifique mais insaisissable.
Leur chemin, sinueux, parfois joyeux, traverse un Marseille hallucinatoire, des bords de mer spectaculaires et des recoins peuplés de créatures nocturnes. Un voyage aventureux et déchirant.
Dans une langue précise, capable de saisir les nuances les plus subtiles, Gianrico Carofiglio livre une histoire inoubliable sur le passage du temps, les illusions et les regrets, sur l'amour.

Gianrico Carofiglio est né à Bari en 1961. Procureur, conseiller du Comité anti-mafia au Parlement italien, il a été sénateur de 2008 à 2013. Ses romans et ses essais sont traduits dans le monde entier.
traduction Elsa Damien

 

Premier chapitre
NOTE DE L’AUTEUR : CE RÉCIT ET SES PERSONNAGES (À UNE EXCEPTION PRÈS) SONT LE FRUIT DE L’INVENTION ROMANESQUE.
CEPENDANT, L’HISTOIRE EST INSPIRÉE DE FAITS QUI SE SONT RÉELLEMENT DÉROULÉS, ET JE REMERCIE LA PERSONNE QUI ME LES A RACONTÉS.


1
Je ne saurais dire quand tout a commencé. J’avais sept ans, peut-être un peu plus, je ne me souviens pas précisément. Quand on est enfant, on ne saisit pas bien ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.
À vrai dire, même quand on est adulte, on ne le saisit pas vraiment. Mais là je digresse et, dans les limites du possible, je voudrais éviter les digressions.
Environ une fois par mois, il m’arrivait une chose bizarre et plutôt angoissante. Sans le moindre signe avant-coureur, et sans que rien de particulier se soit produit, j’éprouvais soudain une impression d’absence, de détachement par rapport à ce qui m’entourait, et dans le même moment toutes mes sensations s’accéléraient.
D’ordinaire, notre cerveau fait une sélection entre les différents stimuli qui nous arrivent du monde extérieur. Nous sommes entourés de sons, d’odeurs, et de toutes sortes de réalités visibles, mais nous ne les captons pas de manière objective. Nous n’entendons pas tout ce qui résonne dans nos tympans, nous ne sentons pas tout ce qui parvient à nos narines, et nous ne voyons pas non plus tout ce qui frappe nos rétines.
Le cerveau décide des perceptions qu’il doit porter à notre connaissance et des informations qu’il doit enregistrer. Le reste demeure à l’extérieur, exclu, et pourtant très présent. Aux aguets, pourrait-on dire.
Interrompez votre lecture et concentrez-vous sur tous les bruits qui vous entourent et dont vous n’aviez pas conscience il y a encore quelques secondes. Même si vous vous trouvez dans une pièce silencieuse, vous allez entendre le ronronnement d’une machine, un bourdonnement, un ronflement, ou encore des voix plus ou moins éloignées et des mots que vous ne distinguerez pas, mais qui sont bien là. Vous allez aussi prendre conscience des mouvements, des vibrations que produisent votre corps, votre respiration, les battements de votre cœur ou les gargouillis de votre appareil digestif.
Ce n’est pas toujours une sensation très agréable. Pour moi, ça ne l’était certainement pas. Mon cerveau cessait de sélectionner, il laissait tout passer. Et en même temps, je devenais temporairement incapable d’entrer en communication avec autrui. Tous ces stimuli, trop nombreux, c’était impossible. Pendant quelques minutes, je n’arrivais plus à prononcer un seul mot. Je restais là, assis dans un coin, comme ivre.
Durant des années, je n’en ai parlé à personne. Il me semblait que c’était une caractéristique normale de ma manière d’être. Et je n’aurais pas vraiment su quoi dire, je n’avais pas les mots pour raconter cette expérience.
Un jour, ça m’est arrivé chez un de mes camarades de classe, Ernesto, le fils d’un officier des carabiniers, qui habitait un immense logement de service. Nous étions dans la salle à manger, nous jouions au subbuteo1 après avoir mangé des caramels ‒ j’ignore pourquoi je me rappelle ce détail.
Sa mère était assise dans un fauteuil, il me semble qu’elle tricotait.
J’étais en position d’attaque, je m’apprêtais à tirer au but depuis un angle très avantageux, mais je ne l’ai pas fait. Soudain, avec une violence que je n’avais encore jamais connue, j’ai été submergé par une gigantesque cacophonie qui a fait irruption comme un fleuve en crue chargé de détritus. Le choc était tellement puissant que j’ai perdu connaissance pendant quelques instants.
Je me suis réveillé dans un fauteuil, celui-là même où se trouvait la mère d’Ernesto un moment auparavant. Penchée vers moi, elle me caressait le visage. Elle était inquiète.
— Antonio, Antonio, comment tu te sens ?
— Bien, répondis-je, sans grande conviction.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Tu ne parlais pas. On aurait dit que tu n’entendais pas non plus. Et tu t’es évanoui.
Les bruits avaient cessé, j’étais encore dans un état de confusion, j’avais du mal à parler. La mère d’Ernesto a appelé la mienne et lui a raconté ce qui s’était passé.
De retour à la maison, j’ai été soumis à un nouvel interrogatoire.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Antonio ?
— Je ne sais pas. Enfin, rien de bizarre.
— La maman d’Ernesto m’a dit qu’ils te parlaient et que tu ne répondais pas, comme si tu étais absent ou endormi.
— Ça m’arrive, parfois…
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
Je me suis efforcé de décrire ce qui m’arrivait de temps à autre et qui avait pris, cet après-midi-là, une forme plus violente.
J’avais la sensation que quelqu’un battait le tambour dans ma poitrine. Ma respiration prenait une telle place, j’étais persuadé que, par un moment de distraction, si j’arrêtais de penser à respirer, j’allais mourir asphyxié. Les sons les plus ordinaires devenaient un enchevêtrement de vacarmes. Et aussi, quelque chose d’autre m’arrivait assez fréquemment, j’avais l’impression d’avoir déjà vécu le moment que j’étais en train de vivre. On m’a expliqué ensuite que ça s’appelait le « déjà-vu*2 » et que c’était un phénomène relativement normal. Mais je l’ignorais alors, et ça me donnait l’impression d’habiter dans un monde de fantômes.
Ma mère a appelé mon père, il est arrivé une demi-heure plus tard. J’en ai déduit que mon problème devait être assez sérieux et que je sous-estimais mes symptômes. Mes parents s’étaient séparés quand j’avais neuf ans et mon père n’était pas entré depuis chez ma mère, dans son ancien domicile, sauf à de très rares occasions, et jamais le soir. Quand il passait me prendre, il s’arrêtait devant chez nous, je descendais l’escalier, je montais dans la voiture, et nous démarrions aussitôt.
Il m’a répété les mêmes questions et je crois lui avoir fourni les mêmes réponses. Après quoi, ils ont appelé le docteur Placidi, notre médecin de famille.
C’était un vieil homme sympathique avec de grandes moustaches blanches, un nez couperosé et une haleine douceâtre que j’ai été capable d’identifier des années plus tard. Qui sait si mes parents se rendaient compte que notre médecin de famille n’était pas vraiment sobre.
Il est venu chez nous, m’a ausculté et m’a posé un tas de questions. Avais-je des convulsions ? Il m’a expliqué ce que c’était, j’ai répondu que non, je n’en avais jamais eu. Avais-je eu des hallucinations colorées ou des moments de noir total ? Non, ça non plus.
Il y avait juste ces instants saturés de sensations où je restais conscient et capable de m’orienter, mais avec difficulté.
Cet après-midi-là, chez Ernesto, tout avait été plus intense. Mais dans le fond, ça ne me semblait pas tellement différent des fois où, à l’école, j’étais distrait et, n’écoutant plus les profs, je me mettais à rêvasser.
— Ça t’arrive souvent, à l’école, d’être distrait ? a demandé le médecin.
— Parfois.
— Comme si tu n’entendais plus tes professeurs ?
J’ai coulé un regard vers ma mère et mon père. Je n’étais pas certain de devoir partager ce genre d’information avec eux, mais j’ai décidé qu’il valait mieux collaborer avec le docteur et j’ai dit oui. Il a souri en signe d’approbation, comme si j’avais donné la bonne réponse. Son haleine était un peu plus chargée que d’habitude.
Il m’a fait faire quelques exercices étranges, me mettre en équilibre sur une jambe, fermer les yeux et me toucher le bout du nez, d’abord avec l’index droit puis avec le gauche, ou serrer fortement son pouce dans mon poing.
« Il n’y a aucune inquiétude à avoir, a-t-il fini par conclure en se tournant vers mon père. C’est une banale perturbation neurovégétative, ça arrive aux enfants, surtout quand ils sont très sensibles. Ces phénomènes disparaîtront à l’adolescence. »
Puis il s’est adressé à moi.
« Ton cerveau a une suractivité électrique, c’est un signe d’intelligence. »
Disons-le, son diagnostic était plutôt vague. Perturbation neurovégétative, ça voulait un peu tout dire, autrement dit rien. Comme si on allait chez le médecin pour un mal de tête et que, à la fin de la visite, on s’entendait dire qu’on avait mal à la tête.
Néanmoins, le docteur Placidi avait un air rassurant, une manière de parler rassurante ‒ haleine mise à part ‒ et, de fait, mes parents furent rassurés. La vie reprit son cours et la mésaventure de cet après-midi fut vite oubliée.

2
Q
uelques années s’écoulèrent, plutôt normalement.
Malgré le diagnostic un peu approximatif de notre médecin, sa prévision se révéla exacte. Désormais, le phénomène m’arrivait moins d’une fois par mois et, petit à petit, les sensations s’atténuaient, s’estompaient.
La seule chose qui m’inquiétait encore, c’était cette impression de déjà-vu, vaguement nimbée de surnaturel. Mais ce n’était finalement que l’affaire de quelques secondes.
Je m’apprêtais à archiver toute cette histoire, comme lorsqu’on vide les armoires et les étagères de sa chambre d’enfant et qu’on se débarrasse pour toujours des cahiers à grands carreaux, des livres de lecture, des blouses d’écolier ornées de nœuds, et des boîtes avec les petits soldats, les animaux et les voitures miniatures.
J’étais en première année de lycée, je venais de rentrer de l’école. Ma mère aussi revenait tout juste de l’université. Elle préparait quelque chose pour le déjeuner ou elle parlait au téléphone, je ne sais plus.
J’étais dans ma chambre, sur mon fauteuil à bascule, en train de lire un album de Tex1. Tout à coup, les fenêtres se sont mises à vibrer, sous l’effet du vent, j’imagine, mais en produisant un bruit tellement puissant que j’ai cru à un tremblement de terre. Je me suis levé avec prudence et j’ai été heurté par un trop-plein de sons, la télévision dans la pièce voisine, un cyclomoteur dans la rue, mon cœur qui s’emballait dans ma poitrine, mes halètements inquiétants, comme dans un documentaire sur le monde sous-marin ou un film à suspense, et même le bruit de mes pauvres pas mal assurés sur le sol.
J’avais un couvre-lit bleu ciel, presque aigue-marine. Tout à coup, cette couleur douce et apaisante est devenue menaçante, s’est animée, a bondi vers moi et, comme une sorte de réalité psychédélique, elle m’a transpercé avec une violence surnaturelle.
Aussitôt après, ce même couvre-lit s’est mis à émettre un faisceau de lumière, une espèce d’arc-en-ciel, d’abord azur puis bleu marine, puis jaune, et d’autres couleurs encore, avant de devenir d’un blanc éblouissant et de se transformer en une série de traînées lumineuses qui s’entrecroisaient, se rapprochaient, se morcelaient et se multipliaient, en emplissant peu à peu mon champ de vision. Le vacarme était devenu assourdissant. J’ai plaqué les mains sur mes oreilles, j’ai tenté d’appeler à l’aide. Je ne sais pas si j’y suis arrivé. C’est la dernière chose dont je me souviens.
Des années plus tard, ma mère m’a raconté qu’elle m’avait retrouvé couché par terre, secoué de convulsions, les yeux révulsés, inconscient.
Dans mon film personnel, cette scène de fondu s’enchaîne sur un plan subjectif, pris depuis un lit d’hôpital dans une chambre aux meubles couleur lait condensé.
Il y a des gens autour de moi mais, à cet instant précis, personne ne me regarde. Je vois ma mère, mon père et des hommes en blouse blanche. Ils parlent entre eux, à voix basse. 
Et quelqu’un s’aperçoit que je suis réveillé. Mes parents viennent à côté de moi. « Antonio, comment te sens-tu ? », demande ma mère, elle me prend la main et me caresse le front. C’est un geste inhabituel qui, je ne saurais dire pourquoi, me donne envie de pleurer.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Je pose la question quelques secondes plus tard.
— Tu… tu as eu un malaise, un gros vertige…
Elle a un ton bizarre. D’ordinaire, elle parle toujours de manière claire et nette, avec des phrases bien construites, comme si elle lisait un texte écrit avec soin. Pas cette fois.
« Tu as eu un malaise, répéta mon père, mais ne t’inquiète pas, maintenant nous sommes à l’hôpital. Les médecins font tous les contrôles nécessaires, et ensuite, on te ramènera vite à la maison. »
Malgré l’état de torpeur dans lequel je me trouvais ‒ l’effet du valium ‒ la dissonance entre les paroles rassurantes de mon père et son expression m’est très clairement apparue. On aurait dit un garçonnet qui avait soudain tout appris de la véritable nature du monde et de ses dangers mortels.


 

 

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