Extrait

Voyage en Europe
de François Reynaert

Le 24/06/2020 à 11:24

Auteur : François Reynaert
Editeur : Fayard
Genre : Histoire de l'europe
Date de parution : 23/01/2019
ISBN : 9782213711423
Total pages :
Prix : 22.50 €
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Résumé du livre
Notre histoire est européenne S’arrêter face au trône de Charlemagne, dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, pour rêver d’un empire qui fonda l’Europe. Se promener dans les rues de Nuremberg, de Bruges, de Gênes pour raconter la résurrection des villes et l’invention de l’économie, au Moyen Âge. Arpenter les falaises de Sagres, au sud du Portugal, pour imaginer le prince Henri le Navigateur guettant à l’horizon le retour des caravelles. Retrouver, en Pologne, le chanoine Copernic, qui chamboula notre rapport à l’univers.

Chercher, dans les couloirs de Westminster, l’âme du parlementarisme et dans la salle du Jeu de Paume à Versailles celle de la Révolution française. Profiter d’une promenade d’un bout du continent à l’autre, pour explorer son passé.

En ce début de XXIe siècle, les passions nationales flambent de nouveau. Nombre d’Européens n’imaginent plus l’avenir que dans le repli alors que notre histoire est indissociable de celle du continent. Un Espagnol et un Polonais, un Allemand et un Français ont en commun le Moyen Âge et ses châteaux, la Renaissance, les Lumières, les bouleversements consécutifs à la Révolution française, la révolution industrielle, les deux guerres mondiales. C’est une évidence, et elle est oubliée. Le but de cette promenade est de lui redonner force et vie.


François Reynaert est journaliste et écrivain. Le premier livre d’histoire qu’il a publié, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises (2010), est devenu un best-seller. Avec La Grande Histoire du monde arabe (2013), puis La Grande Histoire du monde (2016, prix des lecteurs Essais 2018 du Livre de Poche), l’auteur continue d’inciter le lecteur à changer de regard sur le passé.

 

Premier chapitre

Introduction

Il y a quelque temps, alors que je cherchais comment appeler le livre que vous avez entre les mains, un titre m’a traversé l’esprit. Je le voyais déjà écrit en gros sur la couverture, claquant comme une manchette de journal : « Il n’y a pas d’histoire de France. »

J’avais même prévu les traductions éventuelles : Deutsche Geschichte gibt’s nicht, There is no such thing as British History,No hay historia de España, etc. À chaque fois, la formule devait être suivie d’une autre, en plus petit : « …Il y a une histoire européenne. »

Sans même en parler à mon éditeur, j’y ai renoncé. Je ne le regrette pas. Ce n’était pas la meilleure idée du monde. Dans le climat de nationalisme éruptif qui sévit sur notre Vieux Continent, je suis sûr que l’inévitable polémique suivant un tel blasphème m’aurait assuré une certaine publicité – en plus d’insultes et menaces diverses –, mais cela m’aurait aussi obligé à défendre mon travail sur une base en partie fausse. Bien sûr, l’Angleterre, l’Espagne, l’Allemagne, la Pologne et tous les pays que vous voulez ont une histoire qui leur est propre, avec ses grands rois et ses batailles, ses problématiques sociales, ses champs et ses cathédrales, ses moments de grandeur et ses siècles de misère. Je me désavouerais moi-même si je niais cette évidence. Le premier livre historique que j’ai publié, il y a près de dix ans à présent, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, était une longue promenade dans l’histoire de France. J’ai essayé de la débarrasser de certains clichés, de certains mythes. Je n’ai jamais douté qu’elle fût réelle.

Seulement, à la suite de ce premier essai, j’ai écrit une histoire du monde arabo-musulman, puis une histoire du monde, qui m’ont appris à relativiser ce point de vue. Quand on scrute l’histoire de son pays, on se focalise naturellement sur toutes les différences qui la séparent de celle des voisins. Quand on la contemple depuis Bagdad ou Changan, qui fut une des grandes capitales impériales chinoises, on trouve ce distinguo infiniment moins pertinent.

 

Prenons l’exemple de la découpe du temps. L’histoire telle que l’ont apprise tous les Français suit généralement les grandes périodes suivantes : l’Antiquité ; le Moyen Âge, avec ses chevaliers, ses châteaux et ses villes qui s’ornent de cathédrales ; la Renaissance ; les Lumières et la Révolution ; l’industrialisation ; l’empire colonial ; les guerres du XXe siècle, etc. Il n’est nul besoin de travailler longtemps sur l’histoire chinoise ou arabe pour comprendre que cette chronologie n’a pas grand sens dans ces mondes-là. Pourquoi, à Pékin ou à Bagdad, irait-on placer les IXe et Xe siècles dans une époque portant le nom médiocre de Moyen Âge, quand ces siècles sont, dans le souvenir qu’on en a là-bas, ceux d’un Âge d’or ? Pourquoi y parlerait-on de « siècle des Lumières », pour qualifier le XVIIIe, quand, au moins pour le monde arabe, il est déjà celui du déclin ?

En observant ainsi les choses de loin, on se rend compte aussi que cette division chronologique qui classe notre histoire nationale n’a précisément rien de national : un Allemand, un Polonais, un Anglais ou un Espagnol, à quelques détails près, utilise la même. Lui aussi a son Moyen Âge avec d’autres châteaux, d’autres princesses et d’autres cathédrales ; une Renaissance qui lui évoque de grands artistes et de grands rois, des Lumières et le reste. C’est simplement que, avec tous ses cousins, il appartient à un même univers historique.

Pour n’importe quel historien, ce que je viens d’écrire relève de l’évidence. Je suis frappé par le fait que tant de citoyens ne l’ont pas en tête. C’est dommage. Comment comprendre un événement si on ne le replace pas dans son véritable contexte ? Prenons maintenant l’exemple des guerres de religion qui, à partir du XVIe siècle, opposent catholiques et protestants. Elles non plus n’ont aucun sens pour un Arabe ou un Chinois. Elles parleront spontanément à tous les Européens. Seulement chacun, à cause des livres qu’il lit, des films qu’il voit sur la question, ou à cause de la façon dont il l’a appris à l’école, placera l’événement dans son propre cadre national. Les Français penseront au massacre de la Saint-Barthélemy (1572) ; les Allemands à l’horrible guerre de Trente Ans (1618-1648) qui dévasta le monde germanique ; les Anglais aux suites du schisme d’Henri VIII ; les Néerlandais à la longue guerre qui opposa leurs provinces protestantes aux Espagnols et permit la naissance de leur pays. Tous ces événements, si importants soient-ils, ne sont pourtant que la manifestation d’une fracture plus générale. Les guerres de religion sont, partout où elles se déroulent, la conséquence de la rupture entre les partisans de Luther ou de Calvin, et ceux du pape de Rome. Elles constituent, par essence, un événement européen.

Que dire de la Première Guerre mondiale ? J’écris ces lignes peu de temps après qu’on a célébré le centenaire de l’armistice qui y a mis fin. Je suis frappé par le fait que, en France au moins, on n’ait présenté le conflit, une fois de plus, que comme une affaire franco-allemande. À entendre les discours des hommes politiques, à suivre les rétrospectives télévisées, on avait le sentiment que tout s’était passé quelque part entre Verdun et la Somme. Ah bon ? On ne s’est pas battu en Italie, en Russie, en Pologne, et même en Mésopotamie ou en Afrique équatoriale ? La guerre qui a éclaté en 1914, à la suite de l’attentat de Sarajevo, est une affaire qui, au départ, concerne les Austro-Hongrois et les Serbes, puis, par le jeu des alliances, oppose toutes les grandes puissances de notre Vieux Continent, séparées en deux camps. Elle est, dès l’origine, une guerre européenne. Elle devient mondiale parce que l’Europe domine alors le monde et entraîne ses colonies et ses obligés dans le naufrage. Elle n’est pas, comme le pensent les Français (et eux seuls), une redite de la guerre franco-prussienne de 1870, un duel entre deux nations. 

Elle représente la tragédie de tout un continent et pèse d’un poids très lourd sur le destin de tout cet ensemble. On y reviendra à la fin de ce livre, la Première Guerre mondiale signe le début du déclin de l’Europe sur la scène du monde.

 

Mon titre avorté était faux. Bien sûr, il y a une histoire de France, comme il y a une histoire d’Allemagne, d’Angleterre, de Suède ou de Hongrie. Le sous-titre que je prévoyais était juste. Il y a aussi, au-dessus d’elles, une histoire européenne que tous les Européens doivent connaître s’ils veulent comprendre quelque chose au monde dans lequel ils vivent.

En voiture !

À dire vrai, beaucoup de nos concitoyens croient l’ignorer. Pourtant, sans même en être conscients, ils adorent picorer dès qu’ils peuvent de petits morceaux de cette même histoire, grâce à cette pratique que la démocratisation des transports a mise à la portée du plus grand nombre : les visites dans les villes et les lieux de mémoire de notre continent.

Dites à un non-spécialiste : « Je vais te raconter l’histoire tchèque. » Sauf s’il est tchèque lui-même, il bâillera par avance. Dites-lui : « Je t’emmène visiter Prague », il sautera de joie. Il n’y a pourtant guère de différence entre les deux. Que fera notre ami, sitôt arrivé dans la splendide cité, sinon passer le pont Charles pour monter au château qui fut celui des rois de Bohême et parfois des empereurs du Saint-Empire germanique ? Il ira dans le quartier juif, témoin de la prospérité de cette communauté aux XVIIe et XVIIIe siècles ; il admirera les façades de style 1900 ; il prendra un verre sur la place Venceslas, épicentre de la révolution de 1848 en Bohême ou du printemps de Prague de 1968. Il refera l’histoire tchèque et, partant, apprendra un peu de celle de l’Europe. Dois-je prendre d’autres exemples, vous parler de l’importance de Salamanque, de Leyde, de Rome, de Stockholm, de Manchester ou de Versailles ? Vous les découvrirez à temps, toutes sont dans les pages qui suivent. Vous avez maintenant compris le principe et le fil directeur de ce livre : raconter l’histoire de notre continent en visitant les villes et les lieux qui l’ont faite et en témoignent.

*

Ce livre a aussi été dicté par une urgence politique. Vous le comprendrez, si vous ne vous en doutez pas déjà, je suis un Européen convaincu. Je le suis de cœur et de raison, car je ne vois pas de meilleur moyen que l’union, pour protéger nos démocraties et nos valeurs, face aux superpuissances – la Chine, la Russie, l’Inde, les États-Unis – qui ont pour ambition de dominer le monde. Cela ne fait pas de moi un thuriféraire de tout ce qui s’est passé depuis vingt ou trente siècles sur notre continent, ou un identitaire délirant, chantre de la supériorité de notre civilisation blanche et chrétienne sur toutes les autres. À mon sens, les plus grandes et nobles valeurs européennes sont à l’inverse de celles-là. Elles sont celles que nous devons aux Lumières : la tolérance, le refus de toute pensée dogmatique et la nécessité de passer tout ce qu’on étudie au crible de la raison critique. Comme vous le constaterez rapidement j’espère, j’applique ces sages principes à mon sujet. L’histoire de l’Europe a ses heures glorieuses, elle a ses artistes, ses savants, ses héros et ses héroïnes. Je les admire et les cite abondamment. Elle a aussi ses moments sombres : la domination et l’exploitation du monde, à partir du XVIe siècle, pour le piller et lui imposer de force sa manière de voir ; la Première Guerre mondiale puis la Seconde. Hélas pour nous, et pour le monde entier, Mussolini, Staline ou Hitler sont aussi, à leur manière, des produits de la civilisation européenne et des acteurs de premier plan de son histoire. C’est précisément pour ne plus jamais revoir l’univers dantesque qu’ils ont créé que, à partir des années 1950, un certain nombre de pays, redevenus des démocraties, ont choisi de s’unir. La forme qu’a prise cette union est une chose qu’on peut et qu’on doit discuter tous ensemble pour la rendre plus juste, plus égalitaire, plus protectrice, plus représentative des peuples, plus conforme à leurs aspirations. Pas son principe. L’heure est grave. Dans le monde qui est le nôtre, les dictatures ne cessent de progresser. Face à elles, nos démocraties ne peuvent se permettre de se diviser. Elles doivent marcher de concert, jamais en concurrence. Cela me semble un constat de bon sens. Il est pourtant battu en brèche par une portion de plus en plus grande de la population européenne, qui croit au retour au vieux modèle national, égoïste et dressé contre ses voisins. Cela me paraît une folie pour notre avenir. La plupart de ceux qui le défendent n’ont, en fait, pas grand-chose à faire de ce futur. Ils suivent leur idée fixe au nom d’une vision fantasmée du passé. Le but de ce livre est de montrer qu’il est possible de relire notre histoire autrement. Voici comment.

 

1 – Faux départ

Où commence l’histoire de l’Europe ? Mes yeux se perdent sur la carte du continent déployée sur la table, et mon esprit bute sur une certitude. Il y a seulement un siècle ou deux, le choix aurait été plus facile. J’aurais d’abord pointé Athènes et me serais vu grimper la colline odorante du Parthénon pour aller rendre hommage à la Grèce antique et à tout ce que nous lui devons, la démocratie, les philosophes, les canons de la beauté. Puis j’aurais songé à Rome, ce grand empire dont nous avons hérité tant d’autres choses : nos routes, nos principes juridiques, notre sens de l’État et de l’administration. Enfin, j’aurais volontiers élargi le champ pour poser le doigt tout à l’est, sur Jérusalem, l’antique capitale du judaïsme, la cité où Jésus subit la passion. Bien sûr, la ville n’est pas stricto sensu européenne. Mais comment comprendre notre culture si on ne remonte pas à l’origine du christianisme, qui l’a constituée ?

Pendant si longtemps, les Européens ont pensé ainsi : « Partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe », écrivait Paul Valéry au lendemain de la Première Guerre mondiale. Athènes, Rome et Jérusalem, le saint trépied sur lequel repose la culture occidentale.

 

Il ne s’agit pas de nier l’évidence. Une bonne part de notre civilisation s’est construite en revendiquant cette triple filiation. Elle continue de le faire. Est-ce pour autant qu’il faille renverser ce raisonnement et faire du christianisme, de l’Empire romain, de l’Antiquité grecque, la matrice naturelle et exclusive de l’Europe ? À mon sens, le problème de cette position est qu’elle peut rapidement basculer dans la captation d’héritage. À force de se voir comme les enfants de saint Paul, d’Auguste et d’Aristote, les Européens ont eu un peu tendance à croire qu’ils en étaient les fils uniques. Étrange idée. Il n’y a donc jamais eu de chrétiens hors d’Europe ? Les Romains n’ont jamais passé la Méditerranée ? La philosophie grecque n’a jamais eu d’émules en Orient ?

 

Pour entreprendre ce voyage historique sur des bases solides, commençons donc par refaire un peu de géographie. L’Europe – ce cap occidental de l’Asie borné au sud par la Méditerranée et à l’ouest par l’Atlantique – est un espace, mais elle correspond surtout à une réalité politique qui apparaît vers les VIIe-VIIIe siècles. On aura bientôt l’occasion d’en reparler. Le monde grec, l’Empire romain, le premier christianisme s’inscrivent dans trois autres cercles, qui ne recoupent que très partiellement l’espace européen.

Le monde grec

L’Europe doit beaucoup à la Grèce, c’est vrai, à commencer par son nom. Pour en donner l’origine, on évoque souvent le mythe d’Europe, fille du roi de Tyr (Liban), que Zeus, fou de désir, enlève en prenant la forme d’un taureau pour l’emmener sur une autre rive, en Crète. Le nom même de la princesse, nous apprennent les philologues, dériverait de la racine sémitique Ereb, signifiant l’Occident, le pays où le soleil se couche, par opposition à Assou, l’Orient, celui où il se lève, un mot qui donnera « Asie ». D’un côté l’Europe, de l’autre l’Asie, voici une opposition qui nous est familière. Certes, mais elle nous entraîne sur une fausse piste… La Grèce de l’Antiquité n’est pas un État, mais un ensemble de cités liées par une culture commune : les poèmes d’Homère, les dieux de l’Olympe, les Jeux olympiques. Au cours des temps, elles essaiment sur bien des rivages « comme des grenouilles autour d’une mare », dit Platon. On retrouve des comptoirs grecs sur tout le rivage méditerranéen, en Espagne, sur la côte de Provence et d’Italie, en Sicile, autour de la mer Noire. Il y en a aussi de part et d’autre de la mer Égée. C’est là que nous retrouvons l’opposition que nous venons de mentionner, et que nous pouvons restituer le sens qu’elle avait pour un Grec. Pour lui, l’Occident, l’Europe, ce n’est pas le continent que nous avons en tête, avec la Scandinavie, les îles Britanniques, la France, l’Espagne, etc., mais juste le côté ouest de la mer Égée, là où sont les cités mères. Sur l’autre rive, il y a d’autres Grecs, qui peuplent les colonies installées en Asie, c’est-à-dire en Asie mineure, où est l’actuelle Turquie.

Et derrière eux arrive bientôt l’ennemi absolu : l’Empire perse. Bâti à la force de l’épée par Cyrus le Grand (600-530 avant J.-C.), un guerrier venu de l’actuel Iran, il est le plus vaste jamais formé et s’étend jusqu’aux frontières de l’Inde.

La focalisation sur les Perses résume largement la géographie mentale des Grecs. Dans leur esprit, il y a l’Orient, c’est-à-dire le monde de ces barbares, décadents, efféminés, gouvernés par des despotes. Et l’Occident, c’est-à-dire nous, les citoyens qui savons ce qu’est la liberté, les civilisés. L’Orient peut être un péril redoutable. Par deux fois, au début du Ve siècle, lors des guerres médiques (490-479 avant J.-C.), ces Orientaux et leur immense armée ont tenté d’envahir les cités grecques. Par deux fois, les Grecs ont repoussé l’invasion, ce qui fait leur fierté et cimente leur identité.

Pour autant, ce même Empire perse est aussi un objet de convoitise et de fascination. Un siècle et demi après les guerres médiques, quand Alexandre le Grand (356-323 avant J.-C.), roi de Macédoine, lance ses conquêtes, il ne part pas vers l’ouest, à l’assaut des Balkans, en rêvant de Gaule ou de Germanie, pauvres pays brumeux qui n’ont sans doute aucune place dans son esprit. Il s’attaque au seul ennemi qui vaille, le gigantesque Empire perse. Il conduit ses armées victorieuses de l’Égypte à l’Inde et, après sa mort, ses généraux se partagent cet immense espace et y fondent des royaumes appuyés sur la culture grecque. Bien sûr, elle se transformera sous l’influence des cultures locales. Elle s’orientalisera. Son esprit y perdurera des siècles. C’est un point sur lequel il faut insister, notre histoire occidentale l’oublie trop. Conquise par le jeune Macédonien, l’Égypte est dirigée pendant trois siècles par les descendants de son général Ptolémée. Comme Cléopâtre, dernière représentante de la dynastie, les souverains se déguisent volontiers en pharaons pour se faire accepter de leurs peuples ; c’est pourquoi nous les pensons égyptiens. Ils sont grecs. Alexandrie, leur capitale, devient le principal foyer de l’hellénisme.

Le Proche et le Moyen-Orient, jusqu’au bout de l’Asie centrale, sont soumis à des Grecs. Alors même qu’aucun des peuples vivant dans ce qui est aujourd’hui la Suisse ou l’Angleterre ne possède l’écriture, règnent dans ce qui est aujourd’hui l’Afghanistan et le Pakistan des monarques nommés Euthydème ou Apollodore qui ont lu Homère et savent le réciter. Dans cette région du monde, des sculpteurs, dont on peut toujours admirer les œuvres dans les musées indiens, inventent le style dit gréco-bouddhique, qui croise les canons de Praxitèle et les grâces de l’Asie.

L’Empire romain

Pour arriver jusqu’à l’ouest de notre continent, la langue et la civilisation des Grecs ont eu besoin du truchement d’autres conquérants. Les Romains en sont des admirateurs éperdus et les répandent partout où ils s’installent, avec leur culture latine qui s’en inspire beaucoup. Nous voici donc face à Rome, le deuxième pilier de notre trépied. Nous voici aussi, c’est évident, au temps d’un empire qui englobe une large part de l’Europe actuelle. Du fameux « mur d’Hadrien » qui marque le nord de l’Angleterre à l’Espagne, de l’actuelle Bretagne aux rivages bulgares de la mer Noire, nombre de pays du Vieux Continent ont été, pendant des siècles, des provinces romaines. Une partie de ceux du Moyen-Orient et du nord de l’Afrique aussi. C’est le point.

Quantité d’Européens, ne serait-ce qu’à travers les aventures du génial Astérix, ont entendu parler des conquêtes de César et de sa Guerre des Gaules qui lui permit, dans les années 50 avant J.-C., de soumettre les territoires correspondant aujourd’hui à la France, à la Belgique, à une petite partie du nord-ouest de l’Allemagne, et même de mettre le pied en Angleterre (César ne fait qu’accoster dans cette grande île que les Romains appellent « Bretagne ». L’occupation débute un peu moins d’un siècle après).

Lors de la décennie précédente, Pompée, son grand rival, avait soumis une partie de l’actuelle Turquie, avait investi la Syrie et était entré, arrogant, vainqueur et sacrilège, dans le Temple de Jérusalem.

Une même culture se répand dans tout cet univers. On trouve, dans de nombreux pays d’Europe, de l’Allemagne à l’Albanie, de l’Espagne à la Croatie en passant par la France et évidemment l’Italie, de magnifiques musées d’antiquités romaines, de splendides monuments, des routes pavées et des sites datant de cette époque. Il y en a tout autant, de même facture, d’un style identique, aussi émouvants, aussi grandioses, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Libye, en Égypte, en Israël, en Jordanie, en Syrie, en Turquie. L’histoire de tous ces territoires repose sur un substrat romain, exactement comme celle des nôtres.

 

L’Empire romain n’est pas européen, il est méditerranéen. Dans nos représentations mentales d’aujourd’hui, cette mer marque une frontière entre un nord et un sud. Les drames des migrations du XXIe siècle nous le rappellent sans cesse. Pour un légionnaire, un marchand, un citoyen romain du temps d’Hadrien ou de Marc Aurèle, elle est un trait d’union. Cologne, aujourd’hui allemande, et Volubilis, qui se trouve à côté de Meknès, au Maroc ; Nîmes, en France, et Utique, à côté de Tunis, appartiennent au même univers. Le monde romain est un monde circulaire centré sur son berceau, cette mare nostrum considérée comme une mer intérieure.

Il a bien sûr fallu des siècles à Rome pour la dominer. Il y a d’abord eu les guerres contre Carthage (située dans l’actuelle Tunisie), sa rivale, qui formait le même rêve. Après sa destruction (en 146 avant J.-C.), les légions peuvent, tout en pénétrant peu à peu à l’intérieur des terres, entamer leur grand tour. Il est à peu près complètement effectué au temps d’Auguste, le premier empereur, qui règne au début de notre ère. Au IIe siècle, sous Trajan, l’Empire est à son apogée. Il court de la frontière de l’Écosse à la Mésopotamie, actuel Irak. C’est un monstre, de plus en plus difficile à gouverner d’un seul tenant. Au début du IVe siècle, Constantin entend lui donner une nouvelle capitale, une « nouvelle Rome » mieux située pour coordonner la défense face aux menaces diverses des Goths ou des Perses. Sur le site de l’ancienne cité grecque de Byzance, il fonde une ville à qui on donne son nom, Constantinople.

À la fin du même siècle, son lointain successeur Théodose décide qu’à sa mort l’Empire sera coupé en deux, selon une ligne qui passe au milieu de la Libye et remonte le long du Monténégro. Il y a déjà eu dans le passé de telles tentatives de partition. Celle qui a lieu en 395 est définitive. Il y aura désormais un empire romain d’Orient, gouverné depuis Constantinople, où, bientôt, on ne parlera plus que grec. Et un empire romain d’Occident (dont la capitale, pour des raisons militaires, sera d’abord Milan, puis Ravenne), où on continue à parler latin.

Cette moitié d’Empire est-elle à l’origine de notre territoire ? Pas encore. Pour un Romain de ce Ve siècle, être occidental, être du monde latin (et non grec), c’est être originaire du Latium, ou de Gaule, ou d’Afrique du Nord. Le plus grand personnageoccidental de ce temps est saint Augustin (354-430), auteur desConfessions et Père de l’Église, excusez du peu. Il est né à Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras, Algérie), étudia à Carthage (aujourd’hui dans la banlieue de Tunis) et fut évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba, Algérie).

Le premier christianisme

Nous voilà subrepticement arrivés à notre troisième pilier. Depuis la fin du XXe siècle, une question revient souvent dans le débat et divise l’opinion publique : l’Europe a-t-elle des « racines chrétiennes » ? On tâchera plus loin dans ce livre d’y répondre. Commençons ici par poser la question inverse : le christianisme a-t-il des racines européennes ? Pour le coup, la réponse ne fait aucun doute : non. C’est toujours, pour moi, un objet d’étonnement de constater à quel point ceux qu’on appelle les « identitaires », l’extrême droite nationaliste toujours plus bruyante, méconnaissent cette évidence. À les entendre chanter sur tous les tons une « Europe chrétienne », on jurerait qu’ils pensent que Jésus est né quelque part entre la Vendée, la Hongrie et la Pologne. Rappelons qu’il est né juif d’une famille de Nazareth, ville de Galilée, au sein d’un peuple dont toute l’histoire se partage entre les rives du Jourdain et celles du Nil. Après sa mort sur la Croix, à Jérusalem, le grand personnage de l’Église naissante est saint Paul, le treizième apôtre, comme on l’appelle parfois. Il était juif lui aussi, mais citoyen romain, né à Tarse, une petite cité aujourd’hui située en Turquie. Il se convertit à la foi en celui qu’il entendait combattre après avoir chuté sur le chemin de Damas et, dès lors, devint celui qui n’eut de cesse de séparer le christianisme du judaïsme, pour en faire cette religion universelle qu’il est toujours. L’autre grand disciple de Jésus était saint Pierre. Comme saint Paul, il serait mort à Rome. Le point n’est pas certain : cela fait des siècles que les papes creusent les sous-sols du Vatican pour trouver des tombes qu’ils ne trouvent jamais, mais cela leur a suffi pour construire l’histoire chrétienne sur cette succession géographique. Dans sa version catholique, qui ne s’imposera que tardivement, le christianisme est donc fondé sur ce grand saut sans étape entre Jérusalem (la vie de Jésus, puis la crucifixion) et Rome (les successeurs de saint Pierre, les martyrs jetés aux lions, puis la conversion de l’Empire romain).

 

C’est faire peu de cas de la réalité. Bien sûr, il y eut des chrétiens à Rome dès le Ier siècle, comme ceux que Néron fit périr, après les avoir accusés d’avoir déclenché le grand incendie dont il était sans doute responsable. Pour autant, la religion nouvelle s’est surtout étendue par cercles autour de son point d’origine. Elle s’est propagée dans les communautés juives du Proche-Orient et a ainsi peu à peu gagné Alexandrie d’Égypte, ou la Syrie, ou l’Asie Mineure, ou même la Mésopotamie. Dans tous ces pays se trouvent toujours leurs descendants, de plus en plus menacés par de nouveaux fanatismes. En Occident, on les appelle les « chrétiens d’Orient », avec un rien de condescendance, comme s’il s’agissait de cousins de province. Il serait plus juste de les appeler les « chrétiens premiers ». N’est-ce pas à Antioche que, selon les Actes des Apôtres, les croyants dans la foi du Christ reçurent pour la première fois ce nom ? Aux dernières nouvelles, la ville est en Turquie, pas en Irlande.

 

Au début du IVe siècle, après des siècles de persécutions, le christianisme est enfin autorisé par l’empereur Constantin. Désireux que le dogme soit enfin assis sur des bases claires, il lance la vogue des grands « conciles », ces réunions d’évêques qui ont pour but de déterminer où est la vérité de la foi et où sont ceux qui la rejettent, les hérétiques. La première de ces assemblées est la plus connue, car elle définit le « Credo », le court message résumant ce à quoi les chrétiens doivent croire. Elle se tient à Nicée (en 325), en Bithynie. On peut toujours s’y rendre, mais la petite cité a changé de nom. Toujours baignée par son grand lac, elle est devenue İznik, une fort jolie bourgade turque, célèbre depuis le XVe siècle pour ses céramiques, quintessence du raffinement ottoman. Sur les six conciles qui suivent (en s’échelonnant entre le IVe et le VIIIe siècle), trois se sont déroulés à Constantinople, un à Chalcédoine, aujourd’hui un faubourg d’Istanbul, un à Éphèse, en Asie Mineure, et le dernier de nouveau à Nicée.

Comment s’étonner de cette situation géographique ? Toutes ces réunions se font sous le haut patronage de l’empereur, qui est à Constantinople, et reflètent l’Église telle qu’elle est alors. Depuis l’époque des premiers apôtres, elle s’est organisée en évêchés, qui sont rassemblés sous la tutelle de grands patriarcats : Rome, Constantinople, Antioche, Jérusalem, Alexandrie. Sur les cinq, un seul n’est pas situé en Orient.

 

 

 

 

 

 

 

 

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