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Du livre de poche au livre numérique, l'histoire ne se répète pas

Invoquer Orwell pour dénoncer les pratiques d'Hachette, la posture d'Amazon

Le lundi 11 août 2014 à 15:56:58 - 10 commentaires

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L'utilisation de George Orwell par Amazon, dans son plaidoyer pour des livres numériques moins chers, ne manquait pas d'audace. D'abord, parce que le romancier s'était gentiment fait supprimer des Kindle de ses clients utilisateurs, voilà quelques années, pour un prétexte assez flou. Reste qu'Amazon avait joué au grand censeur, soucieux du copyright à l'époque. Mais dans son dernier message, à destination du CEO de Hachette Book Group, Amazon manipulait à sa sauce les propos du romancier. 

 

 

Le rayon Livres de poche

Julia Buchner, CC BY ND 2.0

 

 

La firme américaine prêchait en effet pour des ebooks à 9,99 $, remontant le fil de l'histoire pour aboutir à la création du livre de poche. Elle avait alors emprunté à Orwell un morceau de citation, passablement sortie de son contexte, et très habilement tronquée, pour servir au mieux la démonstration de la firme. Cette dernière provenait de Review of Penguin Books, parue dans New English Weekly, le 5 mars 1936, et reprise dans The Collected Essays, Jounalism and Letters of George Orwell. En France, ce sont les éditions Irvea qui publièrent en quatre tomes les pensées de l'auteur, Essais, articles, lettres. Volume 1 (1920-1940), en 1983.

 

N'étant pas parvenu à joindre l'éditeur pour obtenir la traduction adoptée par celui-ci, nous avons repris le texte originel. 

Les livres de Penguin ont un excellent rapport qualité-prix pour six pence, tellement excellent que si les autres éditeurs avaient un peu de bon sens ils s'allieraient contre Penguin pour les détruire. 

 

C'est, bien sûr, une grande erreur de se figurer que les livres bon marché sont une bonne chose pour l'industrie du livre. C'est précisément le contraire. Par exemple, si vous avez cinq shillings à dépenser et que le prix moyen d'un livre est d'une demie-couronne, vous avez des chances de dépenser vos cinq shillings pour deux livres. Mais si un livre coûte six pence chacun, vous n'allez pas en acheter dix, parce que vous ne voulez pas dix livres ; vous aurez atteint le seuil de saturation bien avant. Vous achèterez certainement trois livres à six pence et dépenserez le reste de vos cinq shillings en places de cinéma. 

De là, plus les livres sont bon marché, moins on dépense d'argent en livres. Il s'agit là d'un avantage du point de vue du lecteur et cela ne fait pas de mal à l'industrie du livre dans son ensemble ; mais, du point de vue de l'éditeur, du compositeur, de l'auteur et de libraire, c'est un désastre...

 

Si les autres éditeurs emboîtent le pas, il se pourrait qu'une grande quantité de réimpressions bon marché paralyse les bibliothèques de prêt (la mère de substitution du romancier) et freine la production de nouveaux livres. Ce serait une bonne chose pour la littérature, mais une très mauvaise chose pour le commerce ; et quand vous devez choisir entre l'art et l'argent - eh bien, je vous laisse conclure par vous-même.

 

Ce qu'Amazon avait tenté de démontrer avec son courrier, c'est que George Orwell incitait les éditeurs à une entente pour faire disparaître le livre de poche. On le voit, c'est absolument faux, et nullement le propos du romancier. L'analyse d'Orwell, sur le marché du livre de poche, n'est pas de considérer le format comme une mauvaise approche, et encore une fois Amazon abuse du texte.

 

Ce qu'il explique clairement, c'est qu'avec un même montant à dépenser, si les livres coûtent moins cher, on s'en procurera moins - parce que le lecteur est conscient qu'il ne peut pas tout lire. Et il reste difficile de se placer en contradicteur de ses arguments. 

 

Bien entendu, Amazon n'allait pas s'appuyer sur ces arguments pour défendre son point de vue : trop complexes à faire entendre, sujets à interprétation, ils n'auraient pas servi au mieux les intérêts du cybermarchand. Il était plus simple - plus efficace -  de faire dire à Orwell qu'il suggérait une entente entre les éditeurs, pour inscrire ses paroles dans une actualité plus contemporaine, la condamnation d'Apple pour fixation du prix de vente des ebooks, en accord avec les éditeurs américains. 

 

Le domaine public, propulseur du livre de poche

 

Si en France, on s'accorde pour reconnaître que l'on doit l'émergence du format poche à Hachette, il s'agit également de la rencontre des baby-boomers avec ce format - alors que dans le même temps, les éditeurs se montraient réticents à ce type d'outil. Henri Filipacchi, lançant en 1953 son format, avec un papier peu cher, le prix de vente est effectivement tiré par le bas. On parlait alors de 150 anciens francs pour les premières versions poche, quand les éditions classiques coûtaient entre 600 et 700 anciens francs. 

 

Or, Olivier Bessard-Blanquy, spécialiste de l'édition contemporaine, expliquait bien dans son ouvrage, L'histoire du livre de poche contemporain, que l'entreprise de Filippachi était avant tout poussée par les romanciers du XIXe siècle, dont les oeuvres étaient alors entrées dans le domaine public. Bien entendu, des auteurs du fonds des éditeurs du groupe étaient présents aux côtés des classiques, avec parfois un apport d'un tiers, en provenance de chez Gallimard.

 

Mais si le poche, en France, a rencontré un fulgurant succès, c'est avant tout pour ces différentes raisons. D'une part, le prix de fabrication avait été largement revu à la baisse, d'autre part, il n'y avait pas nécessairement de droits d'auteur à verser - quand les noms des romanciers étaient particulièrement connus. Enfin, les livres disposaient de 25.000 points de vente, les Messageries Hachette. 

 

Dans tous les cas, voilà quelques années maintenant que le domaine public n'est plus un propulseur pour le livre numérique. Ce dernier, bien plus que le poche, sert avant tout à faire découvrir de nouveaux auteurs, faire lire d'autres textes - là où le poche a toujours été considéré comme une seconde vie du grand format. En l'état, le livre, chez Amazon, n'est jamais considéré que comme un outil de recrutement de futurs clients... On s'éloigne certainement des enjeux de création.

 

L'édition rendra peut-être davantage justice au format numérique lorsque celui-ci sera pensé comme un médium à part entière plutôt qu'une simple copie dématérialisée, et qui mérite en conséquence davantage d'adaptation des contenus publiés. L'enjeu pourrait bien être de redoubler de créativité afin de repousser les frontières de la technologie au service du livre. Et pourquoi pas nous faire lire autre chose que des copies de livres poches qui se feraient passer pour des fruits de la révolution numérique...

 

On pourra toujours relire l'analyse d'Orwell, à la lumière de ces éléments historiques. Et se demander dans quelle mesure le recours à Orwell pouvait réellement servir le propos d'Amazon. Quant à savoir si ce dernier avait raison, ce sera un autre débat...

Pour approfondir

photo Gary Nicolas

   

Directeur de la publication de ActuaLitté. Homme de la situation.

 

Mots clés :
George Orwell - livre poche - livre numérique - format prix vente



Réactions

Publié par Gary Gaignon

 

Je pense au contraire que plus on a d'argent à consacrer à l'achat de livres, plus on en achète en vue de les lire plus tard, chacun à leur tour, même si au final on n'aura pas tout lu.

J'ai moi-même, adolescent, dépensé une véritable fortune, de quoi verser l'acompte sur l'achat d'une première maison, dans la collection de livres de poche dont j'ai dû me débarrasser par la suite, au fur et à mesure, pour cause d'allergie à la poussière de maison, tant j'en tapissais tous les murs !

Et je les ai remplacés par quoi, devinez-vous un peu? Par une nouvelle collection aussi folle de ePubs, rien de moins ! Que je trouve vendus beaucoup trop cher, ce sur quoi je tombe d'accord avec Amazon. Je me contente donc de fabriquer moi-même mes ePubs constitués de grands classiques libres de droit à partir des fichiers HTML de la Wikisource.

Écrit le 11/08/2014 à 16:23

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Publié par Nicolas Gary [ActuaLitté]

en réponse à Gary Gaignon  

C'est ce que je disais : l'interprétation d'Orwell sur les achats est discutable.
mais il exprime un point de vue qui s'entend bien plus que le détournement que tentait d'en faire Amazon

Écrit le 11/08/2014 à 16:27

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Publié par Loïc

 

Il n'y a pas grand rapport entre le nombre de livres achetés et le nombres de livres lus. Même si les bibliothèques publiques n'existaient pas, il n'y aurait pas encore de corrélation. Combien d'acheteurs avides de livres ont des piles de romans en attente de lecture ? Et parmi ces livres, je vous garantis que bon nombre ne sera jamais lu...
Pour résumer, il n'y a pas toujours besoin d'acheter un livre pour le lire et un livre acheté n'est jamais garanti d'être lu.

Au sujet du livre numérique, cette volonté d'en faire un moyen de promotion est une vraie plaie. Pourquoi ? Parce que si le premier tome numérique d'une série est à 1€, pour faire la promo, alors que les autres sont à 15€ ou pire, indisponibles en numérique, le client se tourne vers le piratage ou vers d'autres lectures au tarifs plus cléments, plus cohérents.
Dans tous les cas, le gain est nul pour l'auteur et l'éditeur...
Un exemple ? Svastika, de Alain Paris, paru depuis 17 ou 18 ans en papier, un seul volume accessible en numérique vendu 1€.
Les éditeurs oublient trop souvent que l'offre littéraire n'est plus du tout rare, encore moins avec le numérique, et que vendent leurs livres sur le modèle de la rareté ne marche guère plus.

Écrit le 11/08/2014 à 17:15

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Publié par jel

 

Vous l'aviez vous même fait remarquer :
L'intervention d'amazon utilisait Orwell et peut être détournait ses propos.
Le but de la lettre était surtout de rappeler à tous qu'Hachette s'était fait prendre la main dans le sac par le DOJ et s'était vu condamner par la justice américaine pour entente délictueuse (avec Apple et 4 autre éditeurs) et augmentation - les chers anges - de 30% du prix des ebooks.
Pour éviter une amende trop lourde, Hachette a utilisé la démarche du "plaider coupable"
Alors, à côté de cette condamnation sévère, le fait d'éventuellement détourner les propos d'Orwell ne pèse rien.
Ou alors, il va falloir condamner les politiques à tour de bras pour toutes les interprétations et réinterprétations diverses… ;)

Écrit le 12/08/2014 à 16:22

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Publié par Nicolas Gary [ActuaLitté]

en réponse à jel  

on prépare un autre article sur le sujet, dans une petite dizaine de minutes ;-)

Écrit le 12/08/2014 à 16:36

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Publié par jel

 

10mn ? Vous êtes doués. Pour les politiques, vous avez du pain sur la planche !
euh : un livre là dessus : (ISBN 9782286044343, sous réserve) Mais aucun animal n'a été maltraité lors du tournage ;)
--
Sur l'ebook :
Pour ce qui concerne l'idée de penser certains livres électronique comme quelque chose de complétement différent d'une copie dématérialisée, c'est certainement possible, mais cela n'empêche en rien que l'ebook soit à la fois l'un et l'autre.

En quoi serait-ce antinomique ?

L'ebook peut être, pour certains, un renouvellement du genre - en supposant qu'il y ait des lecteurs dans cette démarche, ou la manière de constituer une bibliothèque, de diminuer le volume pris par la place des livres, dans d'autres cas.
Et ce n'est pas l'édition qui décidera d'une évolution en deux voies (ou plus), mais plutôt les lecteurs.
Et si ce ne sont pas les éditeurs qui font l'effort de s'adapter, à coût jugé raisonnable, les usages 'underground' se substitueront à l'offre légale, ou des nouveaux acteurs surgiront (suivez mon regard ;) - et les éditeurs auront perdus le beurre et l'argent du beurre (et peut être même une partie de leurs auteurs avec).

Écrit le 12/08/2014 à 16:49

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Publié par Nicolas Gary [ActuaLitté]

en réponse à jel  

Prévoyez cinq minutes de lecture
https://www.actualitte.com/les-maisons/l-edition-francaise-denigrait-amazon-comme-le-mcdo-des-champs-elysees-51940.htm

Écrit le 12/08/2014 à 17:03

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Publié par jel

 

5 mn pour la première lecture, 10 pour la seconde, mais beaucoup de grain à moudre et matière à réflexion.

Écrit le 12/08/2014 à 17:34

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Publié par Nicolas Gary [ActuaLitté]

en réponse à jel  

Celui de demain ne devrait pas être mal non plus ;)

Écrit le 12/08/2014 à 17:35

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Publié par jel

 

J'aime assez l'approche mettant en évidence le manque d'adaptation de structures 'lourdingues' (sic)
Si Amz n'existait pas, quelqu'un aurait inventé quelque chose d'équivalent.
Un des problèmes étant qu'amz n'a pas de concurrent sérieux (avec les mêmes armes), par manque d'imagination de la part des 'occupants' du secteur concerné.
Un deuxième problème est peut-être l'immobilisme forcené des acteurs.
A force de ne pas vouloir (ou avoir pu/su) évoluer, ils laissent un boulevard, ou une digue qui ne peut que craquer.
Bien sûr, des choix douloureux, que (qui) faut-il sacrifier ? Pas facile !

Écrit le 12/08/2014 à 17:48

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