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Existe-t-il un métier plus chargé de fantasmes que celui d'éditeur ?

Par Colette Lambrichs,Le jeudi 04 octobre 2012 à 15:36:50 - 2 commentaires

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La parole aux éditions de La Différence

 

Existe-t-il un métier plus chargé de fantasmes que celui d'éditeur ?

 

Et d'abord, est-ce un métier ? Depuis un certain temps, il y a des écoles qui attribuent des diplômes à des étudiants qui rêvent de travailler dans le milieu de l'édition – à l'instar du grand banditisme, on parle de « milieu ». Différentes spécialisations leur permettent d'appréhender ce que sont la fabrication, la mise en page, la commercialisation de cet objet nommé « livre » que les nouvelles technologies menacent de supplanter par un support numérique.

On leur apprend à appréhender le « marché », à concevoir des produits compétitifs, à étudier le marketing, à connaître les arcanes de la distribution et les outils indispensables pour devenir un interlocuteur audible dans la grande chaîne du livre, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Tout cela est très louable et génère des personnes fort compétentes, mais à quoi bon ? La seule chose importante et qu'on ne peut enseigner est, évidemment, la qualité du contenu d'un livre. Or, paradoxalement, plus le métier se professionnalise moins la substance, de mieux en mieux conditionnée, est lisible. Il en va de même dans l'alimentation où un emballage toujours plus sophistiqué enveloppe des nourritures de moins en moins comestibles.

 

Y a-t-il une fatalité à cet état de fait ? La population dans son grand nombre est-elle, à jamais, le réceptacle du mépris de ceux qui veulent l'atteindre ? Autrefois, l'analphabétisme et l'illettrisme l'excluaient du jeu, de facto. Aujourd'hui, la religion du chiffre s'étant imposée, en toute matière, comme le sceau du progrès, du succès et de la richesse, le nombre des gens susceptibles d'avoir accès aux livres et de les acheter est devenu la préoccupation première de tous les acteurs de la profession. Les choix s'opèrent, en grande majorité, sur ces critères et les avancées technologiques de la lecture sur support électronique vont amplifier encore le phénomène en permettant à la publicité de s'introduire sur les tablettes par le simulacre d'une feinte gratuité.

 

Sans doute, l'esprit humain est-il paradoxal. « J'ai haï ce qui était facile. Je me suis cherchée dans la lumière, dans la mer, dans le vent », écrivait, en guise de biographie, le grand poète portugais Sophia de Mello Breyner. Ce qui est immédiatement accessible, ce qui n'exige aucun effort de celui qui s'aventure sur les chemins de la connaissance, et donc de la lecture, n'a pour lui aucun prix et ne laisse, par conséquent, aucune trace dans son esprit.

 

La profusion des œuvres en libre accès ne conduit donc nullement, comme le pensent les thuriféraires de ces nouveaux modes de consommation, à une plus grande maîtrise des savoirs mais à un éclatement de ceux-ci en des myriades de nébuleuses circulant sans autre hiérarchie que celle de l'engouement du plus grand nombre. De la même manière qu'aucune émission de télévision ne pourra rivaliser, en termes de parts de marché, avec la transmission d'un match de foot, aucun livre majeur ne pourra imposer sa singularité dans une telle configuration. 

 

Il reste donc à inventer un nouveau mode de circulation des idées et des œuvres en renouant avec l'ancienne tradition des sociétés secrètes. 

 

Colette Lambrichs

 

« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre » pouvait-on lire sur le fronton de l'Académie de Platon. Cette injonction retrouve aujourd'hui sa force de pertinence. Au lieu de viser toujours plus grand vers la multitude, il s'agit de retrouver le sens de l'initiation dans des cercles restreints qui imposent des conditions à l'accès de leurs travaux. C'est ainsi que se reformulera une puissance dans la recherche et la création et que le métier d'éditeur retrouvera son aura.

 

N'oublions jamais que tous les mouvements importants, tant littéraires qu'artistiques, ont été forgés par une poignée d'individus dans les arrière-salles de bistrots ou dans les pissotières et qu'il est dérisoire de s'imaginer que ce qui est signifiant ne croît pas d'abord dans l'ombre avant d'accéder à la lumière. La grande illusion de notre époque est de faire croire que la performance des outils comblera l'indigence de la pensée. Je reste intimement convaincue que trois ou quatre personnes, qui mènent un combat pour faire connaître un livre dont elles pensent avec force qu'il est un chef-d'œuvre, parviendront à leurs fins.

 

N'est-ce pas ainsi que Sylvia Beach a procédé pour imposer Ulysse de Joyce ? Fernando Pessoa n'était-il pas reconnu comme un génie par un très petit cercle d'admirateurs avant que l'œuvre ne s'impose, après sa mort, comme une des plus importantes du siècle dernier ? Et il en va de même pour tous les mouvements artistiques ou littéraires qui ont compté. Mais l'époque a changé, me rétorquera-t-on, les moyens de communication ne sont plus les mêmes, c'était avant internet, les réseaux sociaux… Eh bien, justement, à ce niveau-là, rien n'a changé. La toile ressemble à la carte de l'Empire, que décrit Jorge Luis Borges dans Histoire de l'Infamie, aussi vaste que l'Empire et qui coïncide avec lui point par point.

 

Comme le disait Tancredi, le neveu du prince Salina dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »

 

Colette Lambrichs

Septembre 2012

 

 

Colette Lambrichs

Née à Bruxelles en 1946, Colette Lambrichs habite Paris depuis 1972. Directrice littéraire des Éditions de la Différence depuis 1976, elle est l'auteur de quatre recueils de nouvelles et d'un roman : Tableaux noirs (1980, 3e éd. 1997) ; Histoires de la peinture (1988, 2e éd. 1997) ; Doux leurres (1997) ; La Guerre (2003) ; Logiques de l'ombre (2006). Elle a également publié, en janvier 2012, un Manifeste pour l'édition et la librairie indépendantes.

 



Réactions

Publié par TheSFReader

 

Madame l'éditrice, je ne suis qu'un mauvais lecteur de romans de gares, de ceux que certains appellent (sacrilège association de mots) littérature de genre, et permettez moi de vous retournez le mépris que votre texte, malgré votre intention je crois, me porte.

Bien mieux que je ne pourrais le faire, une auteur comme Pauline Doudelet vous a répondu sur son blog ( http://www.paumadou.com/2012/10/existe-t-il-un-editeur-qui-ne-fantasme-pas-sur-le-numerique/ ), mais je vais malgré tout me permettre de redire ou développer certains de ses points :


Vous parlez de Mello Breyner dans ces termes : "Ce qui est immédiatement accessible, ce qui n'exige aucun effort de celui qui s'aventure sur les chemins de la connaissance, et donc de la lecture, n'a pour lui aucun prix et ne laisse, par conséquent, aucune trace dans son esprit."
Comment dire ... Grand bien lui fasse.

Personellement, je garde bien plus de mes lectures que de ces livres qu'on m'a imposé au cours de mon éducation. Que mes lectures soient faciles ou non, en quoi ça vous regarde ?

Écrit le 04/10/2012 à 22:36

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Publié par TheSFReader

 

Je n'ai pas eu le temps de finir mon message hier soir, désolé...

Vous dites : "Au lieu de viser toujours plus grand vers la multitude, il s'agit de retrouver le sens de l'initiation dans des cercles restreints qui imposent des conditions à l'accès de leurs travaux. C'est ainsi que se reformulera une puissance dans la recherche et la création et que le métier d'éditeur retrouvera son aura."

Clairement, je ne vous suis pas. Avec le support numérique, que vous critiquez plus ou moins ouvertement, que vous visiez ou non, vers la multitude ou vers une "élite", les oeuvres deviennent accessibles à tous les individus du monde entier. Après, qu'ils aient ou non envie d'y accéder, c'est une autre histoire.

Vous voulez recréer des cercles restreints ? Allez-y ! Je vous en prie, ne diffusez auprès de personne, et personne ne les lira. Mais après ça, ne venez pas vous plaindre si vous n'en vivez pas.

Et n'allez pas militer pour sauver parmi les libraires ceux qui ont ce même a-priori élitiste.

Sérieusement, vous revendiquez votre différence, et bien je ne peux que vous encourager à chercher partout, dans le monde entier, ceux qui l'apprécieront. Le meilleur moyen pour les atteindre est de proposer vos textes en numérique.

Mais non. Pour vous, le numérique est preuve de médiocrité, et je suppose que mes commentaires en sont la preuve.

Et bien retournez donc à vos pissotières et arrière-salles de bistro, et espérons que les oeuvres que vous proposez seront découvertes ou révélées au public dans quelques décénies. Après tout, les écrivains n'ont besoin que de leur art pour vivre, tout comme les éditeurs et libraires.

Écrit le 05/10/2012 à 14:22

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