À Toulon, Guy Delcourt annonce un plan social des éditions Soleil

Nicolas Gary - 15.04.2015

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En 1989, Mourad Boudjellal fondait les éditions Soleil Productions, ouvrant un siège à Toulon. Une décision qui suivait la création de la librairie Bédulle en 1982 dans la même ville. Et 22 ans plus tard, la maison passait en totalité dans le giron des éditions Delcourt : la passion pour le ballon ovale et le Rugby club toulonnais l'emportait sur Lanfeust et Troll de Troy. En juin 2011, Soleil Prod devenait donc une maison de Delcourt.

 

 

Soleil et Delcourt - Salon du Livre de Paris 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

L'annonce d'un plan social, depuis le rachat de Soleil, n'étonne finalement pas. « Guy Delcourt a attendu 4 ans, tout le monde pensait que la restructuration se ferait au terme de trois années... », nous précise-t-on. Les questions de timing se posent : est-ce en lien avec la vente, justement, où des engagements contractuels furent pris ? « Dans une vente, il y a toujours quelques règles à respecter. » 

 

Tout supprimer, sauf l'éditorial

 

Selon nos informations, le PDG s'est déplacé en début de semaine à Toulon, pour exposer la situation aux équipes, tandis que se déroulait un exposé similaire à Paris, mené par le directeur général, Patrice Margotin, ancien de Futuropolis. Les équipes parisiennes ne seraient pas concernées par la décision de restructurer la maison. « Tout ce qui ne relève pas de l'éditorial, à Toulon, disparaîtra : l'accueil, le studio, la fabrication, l'informatique », apprend-on.

 

La comptabilité avait déjà été rapatriée aux éditions Delcourt, et ne resteraient donc qu'éditeurs et assistants sur place. « C'est un phénomène auquel nous avions déjà assisté avec Vent d'Ouest qui était devenu un satellite de Glénat. Pour Soleil, c'est devenu pareil », estime un observateur. Qu'adviendra-t-il alors des bureaux, situés juste au dessus de Var Matin ? 

 

« Guy Delcourt a évoqué la mauvaise gestion historique de la société, ce qui peut sembler étonnant : depuis quelque temps, Soleil avait redressé la barre, alors qu'après le rachat, la situation était difficile. » Des mesures prises, immanquablement, pour revenir à quelque chose de plus efficace. « En rachetant, il ne pouvait ignorer comment Mourad [Boudjellal, NdR] gérait Soleil : il mettait surtout l'accent sur la confiance. C'était sa marque, mais, en dépit des apparences, les contrats étaient bien bordés. Guy Delcourt savait qu'il trouverait tout de même des choses excentriques... »

 

Manifestement, le PDG a considéré que le catalogue de Soleil nécessiterait des coupes franches, et aurait clairement annoncé une diminution du nombre de parutions. « Certainement pour renforcer l'identité autour de quelques auteurs majeurs de la maison. » En 2012, Soleil avait produit 367 albums, 342 en 2013 et 269 en 2014 d'après les données du rapport de l'ACBD. Une décélération de la production était donc manifestement en cours. 

 

Stand Soleil/Tonkam/Delcourt à Japan Expo 2014

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« Plus globalement, ce que l'on voit, c'est que tout le monde replie les voiles : l'épuisement du marché a des conséquences radicales, y compris sur des salariés qui n'ont, dans le cas de Soleil, pas démérité. » Et d'ajouter : « Comment peut-on imaginer que, vivant dans le Sud, les gens qui travaillent dans les métiers du livre se retrouveront au chômage ? Humainement, ce sera difficile, et, parfois, on oublie que ce milieu vit sur des relations humaines avant toute chose. »

 

Soleil, à l'image du monde de la BD ?

 

C'est qu'entre 1995 et 2005, le monde de la bande dessinée a vécu une dizaine d'années magnifique. De grands succès économiques, qui ont fait exploser les résultats des sociétés. Un spécialiste décortique : « Les difficultés ont mis du temps à nous rattraper, et pour conserver le chiffre d'affaires de cette période, les maisons se sont mises à produire plus. Le cercle vicieux... »

 

Maintenir une forte activité, alors que les ventes moyennes ont considérablement chuté, passant de plus de 10.000 exemplaires à quelques milliers. « Aujourd'hui, la production est stabilisée à 5000 publications annuelles, mais on assiste en parallèle à une augmentation des prix », poursuit-il. « Trop de livres proposés aux lecteurs, avec, certainement, des ouvrages qui n'étaient pas à la hauteur, et ont provoqué des déceptions. Si l'on ajoute des hausses de prix, alors tout commence à s'éclairer. » 

 

La chose n'est d'ailleurs pas valable uniquement chez Soleil. « Le constat était celui des États généraux de la BD, à Angoulême. Il sera impératif de redresser. » C'est le message que Benoît Peeters, président des EGBD avait d'ailleurs passé devant l'auditoire : « Ce secteur est loin d'avoir la bonne santé que les médias lui prêtent traditionnellement. Artistiquement, oui, la BD se porte bien. Économiquement, non. »

On publiait environ 700 albums en 1994 ; on en a produit plus de 5000 en 2014. Certes, le chiffre d'affaires global de la bande dessinée a augmenté, mais dans des proportions qui n'ont rien à voir. Nous le savons tous : les tirages et surtout les ventes moyennes par titre ont diminué de façon très conséquente. Si le nombre d'albums n'a cessé d'augmenter, le public est loin de s'être élargi dans les mêmes proportions. 

 

Certes en 2013, la production avait légèrement diminué, mais de 5149 on était repassé à 5410 l'année suivante. 

 

En attendant, pour les salariés de Soleil à Toulon, des offres de changement de poste, direction Paris, devraient être mises en place. Avec la certitude que tout le monde ne pourra pas en profiter ni qu'il n'est possible, tout simplement, de le faire. « On ne quitte pas Toulon pour Paris en un claquement de doigts. Et ce n'est pas simplement une question de volonté : un changement de vie, cela ne se décide pas ainsi », explique un proche du dossier.

 

« Mourad [Boudjellal] avait toujours garanti qu'avec le rachat, la structure de Toulon serait conservée. Et il avait en tout cas l'air d'y croire. D'ailleurs, c'était doublé par le discours de Guy [Delcourt] qui avait promis de descendre dans le sud régulièrement. » Et pourtant, dans ce contexte économique douloureux pour la BD, on s'accorde à dire que la décision semblait « logique, inévitable pour un chef d'entreprise. Ce sont les emplois de tous qui sont concernés dans ces circonstances ».

 

En juin 2014, le PDG assurait encore aux Échos que le rachat de Soleil s'était « très bien passé. [...] Il fallait mieux gérer Soleil, sans dénaturer cet éditeur. Il fallait freiner certaines initiatives malheureuses et développer d'autres axes comme l'enfance ou les licences, comme celle conclue avec le PSG. » Et de souligner alors que la pente commerciale était bien en train de remonter.

 

Quant aux auteurs, ils devraient apprendre la nouvelle dans les prochaines semaines. « C'est pourtant eux qu'il faut contacter en priorité : c'est terrorisant, de découvrir que les équipes sont réduites. D'autant que la rumeur circulait depuis une quinzaine de jours maintenant. »

 

Nous attendons plus de précisions de la part du groupe Delcourt.