BD : “Au Royaume-Uni, nous serions plutôt en sous production”

Antoine Oury - 03.05.2016

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Quelques personnages cultes ont traversé la Manche, comme Tank Girl ou Judge Dredd, mais force est de constater que la bande dessinée britannique reste méconnue dans l'Hexagone. Nous avons profité de la Foire du Livre de Londres pour remettre à jour notre conception de l'industrie du comics chez nos voisins insulaires avec Paul Gravett, auteur, critique, éditeur et directeur du festival Comica de Londres.

 

Paul Gravett - London Book Fair 2016

Paul Gravett à la Foire du Livre de Londres (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Depuis 2003, Paul Gravett dirige le festival Comica, dont le slogan reste « Les comics, mais pas ceux que vous croyez » : autant dire que l'homme connaît parfaitement le secteur, au Royaume-Uni, mais aussi à l'international. À côté de la tradition franco-belge de la bande dessinée, celle de l'île d'Albion paraît microscopique — en réalité, elle a adopté une diffusion différente, concentrée sur les kiosques.

 

« Au Royaume-Uni, nous avons une culture très forte de la bande dessinée en revue hebdomadaire dans les kiosques, surtout pour les enfants même si quelques titres sont destinés aux adultes », nous rappelle Paul Gravett. « Cette tradition perdure, mais beaucoup de ces titres sont tournés aujourd'hui vers les émissions de télé, les films ou les franchises. » Par ailleurs, ces revues suivent le modèle institué par Pif Gadget et entretenu aujourd'hui par Picsou Magazine, entre autres : un gadget permet d'attirer l'attention de jeunes lecteurs.

 

Il y a malgré tout des exceptions au sein de ces titres qui sont plus proches de la revue que de la bande dessinée telle que nous la connaissons : « Le titre Phoenix fait partie de ces publications indépendantes qui durent depuis longtemps, avec un 200e numéro sorti en octobre 2015 : c'est un peu dans l'esprit de Spirou, avec des créations britanniques et un mix de strips et d'aventures plus longues. Il n'y a aucune publicité, et Phoenix a permis de faire découvrir de nombreux talents. »

 

Outre ces publications « jeunesse » (Phoenix est très lu par les adultes), le Royaume-Uni conserve quelques titres cultissimes, notamment l'hebdomadaire 2000 AD, le mensuel Judge Dredd Magazine ou Viz, « une sorte de Fluide Glacial, en plus vulgaire [!!!, NdR] ». Mais, un peu comme en France, les grands magazines consacrés à la BD ont aussi subi la crise de la presse. « Qui plus est, les distributeurs et les vendeurs britanniques peuvent faire en sorte qu'un magazine ait beaucoup de mal à trouver une place dans les rayons s'il n'y met pas les moyens », déplore Paul Gravett. Au rayon des magazines spécialisés, Comic Heroes, surtout consacré aux super-héros, et Neo, tourné vers le manga, tiennent bon dans les kiosques.

 

Creativity is great (Judge Dredd) - London Book Fair 2015

Judge Dredd, toujours une référence (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Sur le marché du livre, une sous-production de bande dessinée

 

Rares sont les lecteurs français qui se dirigeraient vers les kiosques pour trouver de la bande dessinée : au Royaume-Uni, la situation a longtemps été l'inverse. « C'est sur les 10 dernières années que la progression a été énorme avec l'entrée sur le marché d'éditeurs importants comme Jonathan Cape [du groupe Penguin Random House, NdR] ou de Nobrow, plus tourné vers l'illustration et la création artisanale », précise Paul Gravett.

 

Avec un peu d'audace, certains tirent leur épingle du jeu : la maison SelfMadeHeroes s'est fait connaître avec l'adaptation de Shakespeare en manga. « Cela a fait un petit scandale auprès de certains, mais s'est révélé plutôt payant. Ils ont fait d'autres classiques, mais aussi de la création contemporaine, et se sont rapidement entendus avec Abrams, ce qui leur a permis de s'exporter aux États-Unis. »

 

 

Bon an, mal an, et surtout selon la demande, les bandes dessinées hardcover, publiées sous forme d'albums, et les romans graphiques ont peu à peu fait leur entrée dans les librairies, y compris les boutiques Waterstones, la plus importante chaîne du pays. Les journaux grand public ont commencé à proposer des critiques de bandes dessinées, comme The Guardian, tandis que l'apparition du Festival Comica, en 2003, a permis de montrer la diversité du secteur, souvent écrasé par les super-héros Marvel et DC, facilement exportables.

 

La fuite des crayons

 

Malgré cet intérêt réel pour le format dessiné, les éditeurs cherchent principalement des histoires fortes, des biographies, des documents... Faire de la fiction reste délicat, au vu des faibles avances proposées par des maisons d'édition souvent limitées en terme de moyens. Des talents ont émergé, comme Posy Simmonds et ses Gemma Bovery et Tamara Drewe, mais on la classerait difficilement dans les jeunes auteurs, avec tout notre respect.

 

Posy Simmonds: Tamara Drewe

 

 

Si bien que l'analyse se fait rapidement : « En France, vous avez un problème de surproduction, ici, on parlerait plutôt de sous production », analyse Paul Gravett. Niveau rémunération des auteurs, les ventes sont si faibles et les succès si rares que la plupart des auteurs se tourne principalement vers l'illustration, ou s'exile (physiquement ou symboliquement) carrément aux États-Unis pour travailler avec Marvel, DC ou Image Comics.

 

La situation pourrait changer avec l'apparition des nouveaux modes de financement du type Patreon et autres solutions participatives, ou encore avec l'ouverture de bourses de création attribuées par l'Art Council, sorte d'équivalent britannique de notre Centre National du Livre.

 

Cet état des lieux ne doit pas faire oublier un dynamisme certain de la création britannique : là-bas, le turbomédia se nomme hypercomics, et l'un des gourous du genre, Daniel Merlin Goodbrey, vit outre-Manche. Il a créé le Tarquin Engine, un outil de création multimédia très utilisé par les créateurs contemporains. L'auteur John Allison, lui, est devenu un incontournable pour la bande dessinée sur le web, avec des séries comme Bad Machinery et Scary Go Round. « Et quand il sort ses œuvres en livres physiques, les gens achètent. » Preuve d'un potentiel certain.