medias

Bécassine n'a pas attendu Marine Le Pen pour la lutte antifasciste

Nicolas Gary - 05.03.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - Marine Le Pen - Bécassine - Boule et Bill


C'est l'histoire d'une chanson qui va dégénérer, et devenir un motif d'attaques entre la représentante du Front national et l'interprète. Lequel n'est autre que l'une des personnalités favorites des Français depuis des années. « Ma colère », de Yannick Noah devait être un texte invitant à la tolérance, mais on y retrouvait une allusion au FN qui n'a clairement pas plu à Marine Le Pen. Mais comment le monde de la BD se retrouve-t-il impliqué dans cette histoire ?

 

 

 

 

L'ancien tennisman n'avait pourtant pas déclamé un texte d'une force polémique inouïe. « Ma colère n'est pas un front, elle n'est pas nationale », cela ne cassait pas trois pattes à un canard. Et cet extrait qui, en vidéo, faisait défiler le drapeau français, aurait pu passer complètement inaperçu des troupes d'élite de Marine Le Pen. Surtout que sa colère s'était donné pour vocation de « combattre toutes les haines ». Mais comme on le sait, du FN au FHaine, il pourrait n'y avoir qu'un pas.

 

La colère tournée vers le FHaine

 

Loin de s'être fait adoucir les moeurs, la présidente du rassemblement Bleu Marine, la femme politique s'était fendue d'un commentaire politico-musical, sur RTL : « Je la trouve indigente. Je trouve que les paroles sont assez mauvaises. » Jusque-là, rien de bien exceptionnel : sans être mauvaise, la chanson avait quelque chose de ce que l'on fredonne sans y penser, et qu'on oublie, sans s'en rendre compte. Peut-être le rythme allait-il marquer un peu plus. 

 

Sauf que l'historique entre Yannick Noah et Marine Le Pen ne date pas d'hier : soutien de François Hollande l'ancien sportif avait organisé un concert pour célébrer la victoire socialiste, en mai 2012, sur la place de la Bastille à Paris. 

 

Florian Philippot, vice-président du même parti avait déjà réagi à cette chanson : « J'ai envie de lui dire merci. Merci Yannick Noah pour ce symbole. Avoir face à nous le représentant d'un vieux show-biz, d'une caste bourrée de fric qui vit très loin des réalités populaires, qui ne connaît plus la vie des Français, c'est un magnifique symbole de ce que nous incarnons: une dynamique populaire, le peuple de France de plus en plus opposé à une caste qui est déconnectée et Yannick Noah la représente malheureusement extrêmement bien. » (Le Figaro)

  

Pas certaine, ajoute Mme Le Pen « que cela fasse beaucoup de ventes, ça », elle n'hésite pas non plus, fine mélomane, à estimer qu'il s'agit là d'une musique pour ascenseur. 

 

 

 

D'ailleurs, le chanteur ne serait en fait qu'un outil d'un système qui « essaye de remettre en place les vieilles techniques contre le Front national des années 80. Monsieur Noah est un peu vieux pour jouer à ça ». Et de poursuivre et conclure brillamment : « Donc je ne sais pas, c'est quoi la prochaine étape? La sortie d'un album "Boule et Bill s'engagent contre les extrêmes"? Ou je ne sais pas, "Bécassine fait de l'anti-fascisme"? Tout ça ne m'apparaît pas sérieux. »

 

Sauf qu'on ne touche pas à Boule et Bill, vient d'expliquer l'éditeur, Dargaud, qui, dans même citer la responsable du FN, s'est fendu d'un tweet éloquent 

 

 

 

 

 

Heureux, l'éditeur qui parvient à pouffer, avec cet extrait du tome 33 des aventures de Boule et Bill, un album paru en 2011. Six chiens, tous aboyant, ou pouffant dans leur propre langue, et pour Philippe Ostermanb, directeur général de la maison, la réaction s'est décidée en interne, après réflexion. « On n'aime pas l'idée d'être associés à des propos politiques en général. Boule et Bill est basé sur des valeurs d'amour, de fraternité et d'amitié entre un petit garçon et son chien. On avait envie de réagir, en étant sobre et sans polémique avec ce joli dessin contre le racisme et pour la diversité », explique Delphine Bonardi, chef de projet chez Dargaud, auprès de l'AFP.

 

De l'anti-fascisme ? Bécassine n'a pas attendu la suggestion de Marine Le Pen 

 

Pour ce qui est de Bécassine, en revanche, sa tradition bretonne sera peut-être moins intéressante, mais l'on se reportera à l'article de Yann Le Meur, Bécassine, le racisme ordinaire du bien-pensant, dans Hopala, #21. On a aussi beaucoup évoqué le comportement de ce personnage, comme un racisme d'Etat, anti-Breton : après tout, le personnage avait quelque chose de la bonne provinciale et e,n 1905, quand Emile-Joseph-Porphyre Pinchon lance ses aventures, dans La Semaine de Suzette, on rit facilement de cette jeune fille un peu sotte, voire naïve ou même complètement niaise. 

 

D'ailleurs, la Bécassine, si elle doit son nom à l'oiseau, n'est aujourd'hui plus vraiment un sobriquet affectueux… 

 

Peut-être rappellera-t-on à Mme Le Pen que Bécassine fut une des publications ciblées par les Allemands, durant l'occupation nazie. Déjà le Kaiser Guillaume II avait réclamé que l'on saisisse tous les albums de la petite Bretonne, mais Hitler n'eut pas plus d'affection pour le personnage. La BD fut considérée comme dangereuse, et les tomes saisis jusque chez les diffuseurs belges. 

 

 

 

 

C'est qu'en 14-18, Bécassine avait soutenu la cause française contre les Allemands, au cours de la Première Guerre mondiale. Une propagande bien menée, qui montre que le personnage n'était peut-être pas si innocent qu'il y paraissait. Mais entre 1940 et 1944, période de l'occupation, elle fut tout simplement interdite. Les caricatures des Allemands, datant de 14-18, et dont Bécassine se rendait déjà coupable, avaient laissé des traces chez les dirigeants allemands de la Seconde Guerre mondiale. (plus d'infos sur le sujet)

 

On replongera donc la tête de Marine Le Pen dans une publication de premier plan, L'Humanité :

Elle est désormais une femme au franc-parler et aux idées de bon sens face à une société qui perd la tête : pendant la Seconde Guerre mondiale, elle entre ainsi dans la Résistance, ce qui vaudra à ses albums, considérés comme subversifs, d'être saisis par les nazis, dès leur entrée dans Paris en 1940. Politiquement subversive ?

 

Autrement dit, l'anti-fascisme, Bécassine en faisait déjà, et elle n'a manifestement pas attendu la présidente du FN pour cela. On pourra toujours préconiser la lecture de Bécassine chez les Alliés, pour en attester… Si Bécassine fut originellement conçue pour divertir les jeunes filles d'une certaine bourgeoisie, il faudrait aussi bien remonter le fil des lectures de la jeune Marine…

 

 

 

 

Laissons le dernier mot, malgré tout, à Yannick Noah, dont le refrain est scandé par d'autres artistes, comme Grand Corps Malade, Chantal Lauby ou encore Cali et Éric cantonna :  

Ma colère n'est pas un front, elle n'est pas nationale / Ma colère a peur aussi, c'est la peur son ennemie / Ma colère n'est pas un front, elle n'est pas nationale / Car ma colère a tout l'honneur de combattre la leur