Deadpool, le 'mercenaire provocateur' de Marvel, sur le retour

Antoine Oury - 24.11.2014

Manga/BD/comics - Comics - Deadpool Marvel Panini Comics - mercenaire provocateur - Rob Liefeld Fabian Nicieza


Panini Comics a récemment réédité la première aventure solo de Deadpool, le « mercenaire provocateur » de la maison Marvel. Apparu au début des années 1990 dans le comics New Mutants, l'homme en cagoule réapparaît dans The Circle Chase, trois ans plus tard. Une minisérie qui joue avec l'amoralité du personnage, qui pourrait remporter les suffrages du grand public ces prochaines années. Son cocréateur, Rob Liefeld, jouit d'une réputation à peine plus enviable...

 


 

 

Petite tête et corps énorme : pour de nombreux lecteurs, Deadpool est l'incarnation du style Marvel — et de ses dérives — à l'entrée de la décennie 90. La concurrence se fait plus rude, et, si la Maison des Idées a mis la main sur Todd McFarlane quelques mois plus tôt, son style est devenu prépondérant, au risque de porter préjudice aux autres dessinateurs et scénaristes.

 

Rob Liefeld, 21 ans, élevé dans une famille de baptistes accomplis, entre au sein du Bullpen Marvel avec une certitude, celle de pouvoir égaler son maître, McFarlane. L'éditeur et auteur Bob Harras le remarque, et lui donne pour mission de fournir des personnages inédits pour New Mutants, équipe dérivée des X-Men, dont un leader pour remplacer le Professeur Xavier.

 

Dans un style qui allait peu ou prou définir sa production, Liefeld propose alors Cable, réinvention d'un caméo apparu quelques années plus tôt. Le personnage dispose d'un œil de cyborg, et est armé d'une artillerie à faire pâlir d'envie un char d'assaut. Sa première apparition, renforcée par une couverture de McFarlane, est un succès.

 

Mais Liefeld agace déjà les anciens de la décennie 1980, dont Louise Simonson, la scénariste qui a fait mourir Superman chez DC, et a officié comme rédactrice en chef de Marvel : « Il était du genre à faire des fenêtres carrées pour la vue extérieure d'un building, puis rondes une fois la vue passée à l'intérieur », se souvient-elle de sa collaboration avec Liefeld sur New Mutants. Elle sera rapidement remplacée par Fabian Nicieza.

 

Du X un peu partout

 

L'été 1991 serait celui d'une bataille entre deux générations : les titres X-Men pullulent, au sein des boutiques de comics. Uncanny X-Men, Wolverine, New Mutants, X-Factor : les mutants ont définitivement la cote. Chris Claremont, qui avait permis à l'équipe du professeur X de retrouver une place honorable au sein des collections Marvel à la fin des années 1970, est toujours présent aux commandes de The Uncanny X-Men, une des séries les plus vendues.

 

Néanmoins, et comme souvent dans l'histoire de la maison d'édition, la communication entre l'auteur et l'éditeur se réduit à une tension permanente. L'éditeur Bob Harras devait gérer les envies des lecteurs — et celles de ses nouveaux poulains — tout en faisant avec les exigences de Claremont, qui souhaitait développer les X-Men comme il l'entendait : tuer Wolverine et transformer Magneto en héros.

 

La suite est attendue : Claremont claquera la porte, après les directives trop sévères de Harras, avec lequel il communiquait uniquement par fax, en dernier lieu...

 

 


X-Force #1

 

 

Le nouveau titre prévu par Marvel en 1991, X-Force, allait pouvoir se déployer comme prévu : Liefeld et Nicieza pouvaient s'en donner à cœur joie, et avaient déjà introduit Deadpool, Domino, Shatterstar et Feral, les futurs membres de l'équipe. Le premier numéro, sorti quelques semaines après le départ de Claremont, s'écoule à presque 4 millions d'exemplaires, notamment grâce à des cartes à collectionner incluses avec le numéro. Nombre d'acteurs de l'industrie voient alors d'un mauvais œil les créations de Liefeld et Nicieza — marketés pour convenir aux spectateurs des blockbusters de l'époque, et pour les produits dérivés.

 

Deadpool, fait pour la violence...

 

La première histoire solo de Deadpool (écrite par Fabian Nicieza, dessinée par Joe Madureira) est particulièrement représentative de ces critiques : le scénario est honorable, sans plus, mais la dose de combats et de violence dépasse toutes les limites. Il faut dire que Deadpool est doté d'un facteur régénérateur encore plus puissant que celui de Wolverine, qui permet de lui faire subir toutes sortes de sévices.

 

L'amoralité du personnage autorise également le scénariste et le dessinateur à prendre des libertés avec le concept de super-héros : dans cette première aventure, Deadpool exécute ainsi deux super-héroïnes, coup sur coup, avec un plaisir non dissimulé. Après des années d'incarnations de la justice et de l'équilibre, l'arrivée d'un psychotique avait de quoi intéresser les amateurs.

 

Cela dit, le personnage en lui-même n'est pas tellement inédit, avec le recul : sorte de croisement entre Spider-Man (le costume et les blagues), le Punisher (les méthodes expéditives) et Deathstroke (personnage DC, fan des armes, qui sera d'ailleurs comme la source du plagiat de Liefeld). La tare à la base de son super-pouvoir est néanmoins intéressante, puisqu'il s'agit du « crabe », autrement dit le cancer, ce qui change radicalement avec les radiations gammas et autre araignée radioactive.

 

Le caractère de Deadpool, curieusement, se rapproche de celui de Liefeld — probablement l'inverse : avec Todd McFarlane, il organise en 1991 un exode des artistes renommés de la maison (Jim Lee, Marc Silvestri et quelques autres) vers des structures plus indépendantes, et surtout plus libres, comme Malibu Comics. Un an plus tard, ils créeront à 7 Image Comics, qui révolutionnera l'industrie en laissant la propriété des personnages à leurs créateurs...

 

...et l'humour aux gros sabots

 

Ce n'est qu'en 1999, dans Deadpool #28, que le personnage va acquérir un nouveau pouvoir, et non des moindres, grâce au scénariste Joe Kelly : Deadpool va être le premier héros Marvel à casser le « quatrième mur » des comics aussi ouvertement. Autrement dit, le personnage va s'adresser au lecteur, et faire référence aux épisodes précédents ou aux apparitions antérieures de certains personnages, voire aux films Marvel.

 

 

Le 4e mur s'effondre : "Deadpool... Ça fait combien de temps ?" "Numéro 16, mon vieux..."

 

 

Un personnage typiquement destiné aux amateurs de Marvel, en quelque sorte, et que la maison finira par considérer comme tel. Le mercenaire provocateur deviendra ainsi le symbole d'un éditeur qui se moque de lui-même, et pratique un peu de dérision dans un univers sérieux, et finalement très cohérent. Deadpool fera ainsi équipe avec sa propre tête coupée, venue de l'univers parallèle Marvel Zombies dans Deadpool : Mercenaire provocateur, également réédité par Panini Comics en juillet dernier.

 

Une fonction de joyeux drille qui trouve souvent ses limites, malgré tout, dans les scénarios de ses aventures : la relecture de La Nuit des Morts-Vivants avec Deadpool en seul superhéros rescapé, signée Cullen Bunn et Ramon Rosanas, manque ainsi un peu de chair, au-delà des vannes du mercenaire.

 

Le long-métrage consacré au personnage, prévu pour 2016, pourrait apporter une dérision bienvenue aux blockbusters calibrés de Marvel — d'autant plus que l'humour insufflé dans Les Gardiens de la Galaxie apparaissait comme la seule innovation du film, et la source de son succès.