François Mitterrand, ce bolchévique qui terrorisait Achille Talon

Nicolas Gary - 28.04.2014

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En mai 1981 retentit comme un coup de tonnerre en France : un nouveau président prend la place de Valery Giscard d'Estaing, l'homme du « monopole du coeur ». Ce n'est qu'entre 1988 et 1989 que le groupe éditorial Média Participations, aujourd'hui largement spécialisé dans la bande dessinée, rachètera les éditions Dargaud. Entre l'élection de François Mitterrand et cette acquisition, il pourrait n'y avoir à peu près aucun lien. Pourtant, quand on écoute certains sages…

 

 

Par Quentin Larraufie (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Créée en 1936, la maison Dargaud comptait parmi ses fleurons Boule et Bill, le petit garçon et son cocker, nés de l'imaginaire de Jean Roba, ou encore Lucky Luke, de Morris. Les premiers virent le jour en 1959, le lonesome cowboy en 1946 - dans un numéro hors-série de Spirou. Et l'un des derniers venus, que l'on doit à Greg, fit son apparition dans le magazine Pilote : Achille Talon naquit un mardi matin (ou un dimanche, selon certains) de 1963. Achille a une certaine parenté avec Monsieur Poche, que l'on doit au dessinateur Alain Saint-Ogan - une parenté toute physique, énorme ventre, gros nez, et sociale. 

 

Ces trois héros faisaient les grands jours de l'éditeur, qui comptait également dans son catalogue un irréductible petit Gaulois, blondinet et teigneux : Astérix. 

 

Les chars russes aux portes de Paris

 

Mais revenons au 21e président de la République, François Maurice Adrien Marie Mitterrand, originaire de Jarnac, et sans aucun lien parenté avec le créateur d'Achille Talon, Michel Greg, qui était originaire de Belgique, né à Ixelles en 1931. Mais Michel, se souviennent certaines mémoires de l'édition, n'était pas vraiment un homme de gauche. Si pour Jack Lang, le jour de mai, « la France est passée de l'ombre à la lumière », Greg aurait plutôt eu tendance à prendre ses cliques et ses claques, et quitter le pays.

 

Autant Hergé avait su tirer profit d'un certain anticommunisme en expédiant son petit reporter chez les Soviets, autant Greg était convaincu : avec l'élection de François Mitterrand, les chars russes n'étaient plus qu'à une portée de canon, et que la capitale française serait bientôt assiégée par des hordes de bolcheviques, couteau entre les dents. Achille Talon était ce genre de héros que l'on classe dans les libéraux bien conservateurs - par opposition à Lefuneste, qui écope même de cette tragique injure, dans l'album Viva papa, « communiste »...

 

Greg avait d'ailleurs pris l'habitude de dire, en référence à sa propre corpulence qui avait largement évolué, qu'il avait commencé comme Lefuneste, maigrelet, et finissait sa vie comme Achille, un peu enrobé. 

 

En ce temps, la crainte de voir les communistes accéder au pouvoir, par l'intermédiaire de François Mitterrand, était largement partagée, notamment parce que ce dernier a fait alliance avec le Parti communiste français. Jean d'Ormesson avait, à l'époque, parlé de futures milices policières, qui seraient de « comités maoïstes de quartier ». Il entrevoyait déjà les « cortèges derrière les drapeaux rouges », dans les rues de la capitale… Il faut reconnaître que la Guerre froide se réchauffait à peine, que le monde des Rouges filait des nuits blanches aux uns et aux autres. (voir Fluctuat, par exemple)

 

 

 

"L'Amérique, l'Amérique, je veux l'avoir, et je l'aurai"

 

Donc voilà François Mitterrand au pouvoir, et Greg paniqué. Il fallait fuir ! Et les regards, pour échapper à l'envahisseur socialiste qui rappliquerait tsar-tsar sur les terres hexagonales, se tournèrent alors vers… l'Amérique. Or, c'est en 1982 que Georges Dargaud, convaincu en partie par Greg, décide d'ouvrir, à New York, une succursale de sa maison, sobrement baptisée Dargaud Publishing International. C'est sur la Cinquième avenue que les bureaux sont ouverts, et un certain… Michel Greg se retrouve appelé pour prendre la direction de l'antenne américaine. 

 

Il ne reviendra en France que vers 1987, probablement parce qu'en 1986, la cohabitation avait fait revenir la droite au gouvernement, suite à l'échec de la majorité aux législatives. Pas de chance : en 1988, François Mitterrand était réélu. 

 

 

Par Laura Le Brun (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Or, donc, Georges Dargaud et Michel Greg auraient monté Dargaud Publishing International, pour que le second échappe à la vermine communiste - ce qui ne l'a pas empêché de réaliser deux ou trois choses une fois aux États-Unis. Mais voilà : vendre Astérix, qui n'a jamais marché outre-Atlantique ou croire, une seule seconde, qu'Achille Talon et Lucky Luke auraient la moindre chance de séduire l'Américain moyen, voilà qui était plus qu'optimiste. Et si la société fut bien créée en 1982, on n'en trouve plus vraiment trace aujourd'hui.

 

Au point que dans la mémoire de l'édition, on se souvient que la fin de l'aventure américaine rime assez facilement avec… la revente des éditions Dargaud au groupe Media Participations. L'affaire aurait coûté tellement d'argent, que les caisses accusaient un peu le coup. Il est vrai que, même en francs, la 5e avenue n'était pas donnée…

 

Oh, bien entendu, tout ceci n'est qu'une histoire, comme il s'en raconte, et s'il se peut qu'elle rappelle deux ou trois faits, un tant soit peu réels, à certains. N'oublions pas que, comme toutes les histoires, elle se termine bien. Enfin… seul l'avenir le dira. Après tout, Dargaud a depuis perdu Astérix. Et cela, c'est une tout autre histoire.