Le FIBD supprime toute liste pour le Grand Prix d'Angoulême

Nicolas Gary - 07.01.2016

Manga/BD/comics - Univers BD - Angoulême FIBD - Grand Prix - auteures liste


L’engrenage web n’en finira pas : en découvrant la liste de 30 artistes nominés pour le Grand Prix d’Angoulême, et l’absence totale de la moindre auteure, la polémique a fusé. En moins de 48 heures, neuf des auteurs sélectionnés ont annoncé qu’ils se désistaient. « Anormal », avait estimé Fleur Pellein. Or, plus le sujet est creusé, plus l’incohérence transparaît : personne ne souhaite assumer ce qui se passe, et toutes les occasions de rire deviennent bonnes. Aux dépens du Festival.

 

If I had a pedal wrench...

Si j'avais une clef à molette, je frapperais le patriarchat. "Je l'ai trouvée" - Harald, CC BY SA 2.0

 

 

Les choses sont difficiles à recontextualiser, tant cela part dans tous les sens. Il y eut bien cette tentative dérisoire des organisateurs d’assurer qu’ils n’avaient rien contre les auteures. C’est juste que l’histoire de la BD n’en comptait pas de récompensables ? Triste marasme. D’autant plus regrettable que la responsable de la communication Marie-Noëlle Bas est la présidente de l'association féministe Chiennes de garde. Oups ?

 

Elle répond pourtant avec la même pertinence que celle jusqu’alors déployée : « Je ne mélange pas les deux choses. Ce n’est pas parce que je préside bénévolement une association que cela influe sur mes activités professionnelles. De plus les Chiennes de garde dénoncent les publicités sexistes et les insultes faites aux femmes. La féminisation du monde de la BD, ce n’est pas du ressort de l’association. » Mais, évidemment, cela ne relève pas d'une insulte faites aux créatrices. Du tout, figurez-vous !

 

Et surtout, pas de vague : cela pourrait la contraindre à démissionner de l’une ou l’autre de ses activités. L’avantage, avec l’engagement, c’est que l’on peut décider où et quand le mettre en avant. (voir Charente libre)

 

 

Entre temps, le Grand Prix s’est d’ailleurs doté de six femmes – si difficiles à trouver précédemment : 

Linda Barry

Canadienne Julie Doucet (Canada)

Moto Hagio (Japon)

Chantal Montellier

Marjane Satrapi (Franco-iranienne)

Posy Simmonds (Royaume-Uni)

 

Une véritable évolution ? Presque. Enfin...

 

On demande "Cohérence" dans les bulles du FIBD

 

Alors, il n’était donc pas si compliqué que cela de trouver ? Ion Edition, comme d'autres, y était allé de son petit coup de pouce à une organisation laborieuse, et une direction artistique soudainement accusée de tous les maux, par la direction même. « Vous prétendez ne pouvoir sélectionner Marjane Satrapi du fait qu’elle ait arrêté la bande dessinée, qu’en pense Bill Watterson qui a arrêté aussi et était Grand Prix l’année dernière ? Vous prétendez ne sélectionner que des auteurs édités depuis de longues années, qu’en pensent Christophe Blain ou Riad Sattouf ? [...] Vous prétendez ne pas reconduire les candidatures d’auteurs salués par un prix spécial comme Claire Brétécher en son temps, pourquoi Joann Sfar qui a reçu le prix du trentième festival est-il nominé cette année ? Soyez cohérents merci. »

 

Oh, évidemment, l’unique femme récompensée par le Grand Prix, Florence Cestac n’avait pas caché sa déception, face à cette situation, pour le moins pathétique. Rerprenant les propos des organisateurs, pour qui « la BD jusqu’aux années 80 est essentiellement d’obédience masculine », l’auteure avait riposté sèchement : « Oui bien sûr, mais c’est l’avis du directeur du festival d’Angoulême qui est un crétin total. Le festival est devenu une foire à dédicaces, un business qui n’a plus rien de culturel. Les organisateurs du festival ne connaissent pas leur sujet : ce n’est pas parce que la bande dessinée est consommée et achetée majoritairement par les hommes que les œuvres féminines n’existent pas. » (via JDD) Le Salon du livre de Paris n'a qu'à bien se tenir !

 

Sans raison particulière, on a très très envie de re-partager avec vous ce lien vers le projet Héro(ïne)s, qui traite de...

Posté par Lyon BD Festival sur mercredi 6 janvier 2016

 

 

Alors que restait-il à faire ? Le collectif BD Égalité, qui avait lancé l’alerte, déplorait que le FIBD n’ait pas « l’intention de moderniser [l’histoire de la BD] » et frappait très fort : « Si pour lui absolument aucune femme dans le monde ne mérite de figurer sur la liste des nominés 2016 et que ça, c’est le reflet de la réalité de la bande dessinée mondiale aujourd’hui, il est temps pour Franck Bondoux de changer de métier. »

 

D’autant plus que ce dernier semble manier, comme elles l’indiquent, les informations qu’on lui communique avec un sens très personnel du discernement.

 

Joann Sfar, qui comptait parmi les nominés, mais également les premiers à décliner cet honneur peu appréciable, se lance dans une tribune : « Trente noms sans aucune femme, c’est une gifle à celles qui consacrent leur vie, à créer, ou à aimer les bandes dessinées. » Et d’ajouter « Florence Cestac a raison lorsqu’elle dit qu’il n’y a sans doute eu aucune volonté d’évincer les femmes. C’est pire, dit-elle. Ils ne s’en sont sans doute simplement pas rendu compte. » (via Huffington Post)

 

L'ultime rétropédalage

 

Est-ce alors en se rendant compte que jamais le FIBD ne sortirait indemne de cette situation, que les organisateurs ont diffusé un communiqué inédit en cette fin de journée ? Une tentative désespérée pour récupérer les erreurs de communication jusqu’à présent commise s’est concrétisée dans un message qui prête à rire. 

 

« À l’issue des débats intervenus depuis deux jours sur l’absence d’auteures dans la liste des Grands Prix potentiels, le Festival a pris la décision d’inviter l’ensemble des auteur.e.s de bande dessinée à voter librement pour désigner comme lauréat.e l’auteur.e de leur choix. » Débrouillez-vous, nous, on la fait façon Ponce Pilate, et on s’en lave désormais les mains. 

 

Aucune liste d’auteurs, ni d’auteures, ni d’auteur.e.s ne sera proposée, et chacun jugera en son âme et conscience de ce qu’elle souhaite bon de faire. Mais en dépit de cette tentative de toute manière ratée, les mauvais gestes persistent : « Le Festival tient également à réaffirmer avec force que c’est à l’aune d’autres actions conduites par lui qu’il convient d’apprécier sa relation aux créatrices de bande dessinée d’aujourd’hui (le Grand Prix relevant, par sa nature même, d’une démarche qui prend en compte l’œuvre d’un.e auteur.e sur un temps long). »

 

Temps long que les femmes n’auraient pas encore mis à profit, ou pu exploiter ? Chacun jugera, quand le nom du Grand Prix 2016 sera dévoilé. Mais dans l’oreillette, quelque chose nous dit que le vainqueur de cette année ne se vantera pas particulièrement d’avoir pourtant été élu dans cette « étape ultime dans la démocratisation ». 

 

Tout cela après avoir tout de même osé déclarer sur les réseaux : « Même si le Festival déplore que sa relation aux auteures puisse être considérée par le prisme réducteur du Grand Prix, il comprend que la dimension symbolique qui s’attache à lui puisse être l’occasion de faire entendre cette préoccupation. »

 

#WomenDoBD, certes, mais peut-être aurait-on pu s’en rendre plus facilement compte.