Pennac : les dessins de Charlie sur l'Italie "une connerie", mais la liberté d'expression...

Nicolas Gary - 03.09.2016

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Il n’y a certainement rien de pire pour des dessinateurs, et plus encore pour les caricaturistes, que de devoir expliquer leur création. Charlie Hebdo, une fois encore, entraîne l’indignation du peuple italien, profondément choqué dans son ensemble par un dessin, puis un second, évoquant le tremblement de terre qui a détruit trois villages du centre du pays. Près de 300 morts, plus de 400 blessés. Et une caricature, et une autre, qui provoquent une colère nationale. Selon Daniel Pennac, la liberté d’expression est à défendre, mais la « connerie » est bien là.

 

Daniel Pennac

Elena Torre, CC BY SA 2.0

 

 

Interrogé par La Repubblica, l’écrivain français est sans appel : « La caricature sur les victimes du tremblement de terre est profondément conne. Elle n’est pas drôle, ne fait rire personne d’autre que ceux qui l’ont réalisée : pour un peu, elle ne mérite même pas notre mépris. » Et dans la même veine : « [J]e ne peux que conclure que ces caricatures sont irrespectueuses, face à la douleur, à cette histoire. »

 

Déplorant que l’on joue avec la mort des autres, le créateur de la fresque des Malaussène souligne que « la première chose à montrer, face à de telles tragédies, c’est l’humanité et la solidarité ». Mais cette affaire de caricature est allée très loin : l’ambassade de France en Italie a été contrainte à se désolidariser totalement, pointant que les positions de Charlie Hebdo ne sont pas celles de la France. 

 

Pour Pennac, pas question de s’amuser ou de rire de la mort. « Ce n’est pas une nouveauté ce style particulier, qui a déjà provoqué en moi un sentiment de malaise à d’autres reprises – et pourtant, je ne déteste pas le journal en soi, pas plus que je n’apprécie les condamnations définitives. »

 

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Le problème vient peut-être de Charlie, et de l’adhésion mondiale que l’hebdomadaire satirique a reçue au sortir des attentats du 7 janvier. « L’expression “Je suis Charlie” est devenue le symbole de l’opposition totale et en termes sans équivoque à l’assassinat des journalistes et des dessinateurs. Une caricature, pour stupide qu’elle soit, ne justifie pas la remise en cause de ce principe. »

 

Et Daniel Pennac de souligne que lui « reste Charlie » et qu’il persiste à défendre la liberté d’expression qui sous-tend par ailleurs ce message. 

 

 

 

Répugnants, stupides, "du vomi d'ivrogne"

 

Dans La Vita, Mario Cardinali, directeur du mensuel satirique italien Vernacoliere, est moins nuancé : « Ca me semble être une provocation en soi. Vulgaire et inutile. [...] Je n’aurais jamais publié une chose pareille. Je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un qui me l’ait proposé. Je ne voudrais pas avoir avec moi quelqu’un qui pense cela. »

 

Et pour enfoncer le clou, il refuse catégoriquement de répondre à cela. « C’est comme le vomi d’un ivrogne ou un rot. C’est une chose que vous ne prenez pas en compte. [...] Cela, ce n’est rien. C’est tout simplement du mauvais goût. » Une notion éminemment subjective, reconnaît-il, mais qui dispose malgré tout de certains critères. « Ce qui insulte l’intelligence est de mauvais goût par exemple. Même s’il est vrai que la stupidité peut avoir un sens. Alors qu’ici, cela n’en a même pas. Nous sommes confrontés à la volonté de frapper sans raison. [...] Ce n’est pas de la stupidité, mais la volonté d’être stupides pour faire du mal. »

 

Quant au ministre de la Justice italien, Andrea Orlando, il préfère ne pas ajouter de commentaires à la déferlante qui a frappé. « Ces caricatures sont répugnantes et je ne crois pas utile d’aller plus loin dans les observations. En fait, je crois que l’on aboutit exactement à l’effet recherché par ceux qui les ont faites, qui est de créer un scandale et d’attirer l’attention des médias. Je préfère ne pas tomber dans ce piège. »

 

Marika Bret, DRH de Charlie Hebdo, a tenté de calmer le jeu. « Nous n’avions pas imaginé un seul instant que, deux jours plus tard, cela aurait provoqué un tel bordel. [...] Ce n’est pas un dessin pour rire des morts ou de leur famille. Charlie a voulu dénoncer les véritables responsables de la tragédie, ceux qui ont construit les maisons qui se sont écroulées comme du carton. Ou comme des lasagnes », indique-t-elle.