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Raoul Cauvin : "Je plains les jeunes qui débutent maintenant en BD"

Nicolas Gary - 28.01.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - Curd Ridel - Raoul Cauvin - financement participatif


Le bâtard des étoiles est une série impulsée par Curd Ridel, au dessin, et Raoul Cauvin, son scénariste. « Depuis longtemps, nous avions envie de travailler ensemble », explique Ridel. Et c'est autour de ce projet inattendu, et un brin rock, que les deux hommes sont parvenus à concrétiser leur collaboration. À un détail près : « L'album a été refusé par toutes les maisons. Je dis bien, toutes », souligne le dessinateur. C'est alors qu'ils se sont tournés vers Sandawe, et le crowdfunding.

 

 


 

 

Travailler avec une légende comme Raoul Cauvin, ça vous survolte. Mais face à la frilosité des éditeurs, Ridel a fini par proposer de recourir au financement participatif, et la plateforme de Patrick Pinchard. « Il a été immédiatement très intéressé, et il m'a assuré que c'était la première fois qu'un projet démarrait aussi bien », nous explique Raoul Cauvin, joint par téléphone. L'histoire est assez étrange, et amuse beaucoup le scénariste.

 

Une femme, sur une route de campagne, va être violée par un extraterrestre, et quelque neuf mois plus tard, elle va mettre au monde un enfant, ni tout à fait humain, ni tout à fait alien. Elle décidera d'avouer l'existence de cet enfant, en espérant qu'il sera accepté, mais rapidement, les paparazzi s'emparent de son aventure, et finissent par la harceler. Impossible d'échapper aux caméras ni aux questions intrusives… « Chez les humains, quand on n'a pas la même couleur de peau que tout le monde, on fait déjà beaucoup parler », ajoute Cauvin. Alors un semi-extraterrestre…

 

Mais voilà : aucune maison traditionnelle ne souhaite s'engager dans le projet. « On m'a répondu que c'était trop grand public », se souvient Ridel. « Dans la BD, il faut aujourd'hui des choses adultes ou très tournées vers l'introspection, ou si on est dans l'humour, il faut que ce soit avec des thèmes, qui puissent toucher un public précis. le "cœur de cible" c'est aujourd'hui le nerf de la guerre. Un album qui serait susceptible de plaire à tout le monde, personne ne le prend. »

 

"Je plains les jeunes qui débutent maintenant. Pour quelqu'un qui commence, il vaut mieux prévoir d'avoir un métier à côté : s'aventurer avec seulement la BD, et espérer en vivre, c'est une attitude de kamikaze." Raul Cauvin

 

Le constat est amer, mais bien réel : d'un côté, les maisons ne prennent aucun risque, de l'autre, les librairies spécialisées refusent des titres trop grand public, « prétextant que ce sont des albums pour les supermarchés. Sauf que, pour être vendu en supermarchés, il faut un certain volume, et un grand nombre de tirage. Et les tirages, actuellement, ont tendance à nettement diminuer, c'est le serpent qui se mord la queue ».

 

Ce n'est pas que ce fameux grand public déserte les créations, « au contraire, on sent qu'ils apprécient ces albums humoristiques ». Alors, on se tourne vers les éditeurs, avec la phrase de Dante à l'esprit : « Toi qui entre ici, abandonne toute espérance. »

 

« C'est la crise », constate Cauvin. « Les libraires sont tout aussi frileux. Je plains les jeunes qui débutent maintenant. Pour quelqu'un qui commence, il vaut mieux prévoir d'avoir un métier à côté : s'aventurer avec seulement la BD, et espérer en vivre, c'est une attitude de kamikaze. L'idéal reste qu'un éditeur vous fasse confiance, mais je ne sais même pas si les éditeurs y croient encore. Et je les comprends : avec le numérique qui s'avance… nomdidjiu ! Je suis de tout coeur avec ceux qui ont le feu sacré, mais il faut savoir que ce sera très dur. » 

 

 

Bien entendu, lui qui a connu cet âge d'or, regrette la situation actuelle, tout en l'acceptant. «  On avait l'avenir devant nous, tout était possible. Demain, le piratage fera très mal aux jeunes créateurs. Je vois bien que le monde change, que les gens ont des tablettes, et c'est malheureux, parce que le papier, c'est un grand plaisir. Ce ne sera pas tout de suite, et puis, moi, je vais mourir heureux, parce que je n'assisterai pas à cela, à ce mouvement qui me semble incontrôlable. » Et quand on avance l'idée que les pirates sont aussi de grands consommateurs qui achètent des oeuvres, Cauvin est sceptique. « J'ai un énorme doute, sur le fait qu'ils puissent ensuite se procurer les oeuvres. Ce qui est malheureux, avec le piratage, c'est que ça vous tue des artistes, de tous les côtés, avec des produits en toc. »

 

"Aujourd'hui, si Tintin était présenté, personne ne le prendrait. Ce sont les ordinateurs qui décident de tout : il faut faire des albums qui rentrent dans des cases, pour de publics déterminés, le fameux cœur de cible." Crud Ridel

 

 

Raoul Cauvin, ce sont des albums comme L'Agent 212, Pierre Tombal, Les femmes en blanc, ou encore les Tuniques bleues, Cédric ou Spirou et Fantasio. Un homme qui a travaillé dans l'édition toute sa vie. Alors l'aventure Sandawe et le crowdfunding, tout cela est très nouveau. « Je sais que Patrick Pinchard mise beaucoup. Et moi, bien sûr, je croise les doigts. Ça me fait très plaisir qu'on en parle partout, et c'est d'autant plus agréable, à mon âge, de tenter de nouvelles expériences, qui nous donnent de nouvelles possibilités. »

 

De mémoire, il n'a pas le souvenir d'avoir proposé une série qui lui ait été refusée par le passé. « Mon rêve, c'est que ça marche, pour dire aux éditeurs que c'était possible, que ce n'était pas une simple histoire d'ET. Quand nous avions lancé les deux premiers tomes de Coup de foudre, avec De Thuin, toute la presse était unanime, pour la première fois de ma vie. Mais l'éditeur n'avait rien fait pour porter la série. »

 

Et Ridel d'ajouter : « Aujourd'hui, si Tintin était présenté, personne ne le prendrait. Ce sont les ordinateurs qui décident de tout : il faut faire des albums qui rentrent dans des cases, pour de publics déterminés, le fameux cœur de cible. Avec Raoul, nous avons encore envie de travailler pour le grand public, et nous sommes entièrement libres de réaliser notre livre. »

 

Si le premier tome est financé, les deux hommes se lanceront alors dans la réalisation de la série. Du moins, Raoul Cauvin a-t-il prévu les prochains tomes. 

 

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