Rémunération des dédicaces : 2020, une année de la BD sans auteurs ?

Nicolas Gary - 24.06.2019

Manga/BD/comics - Univers BD - 2020 année BD - France auteurs BD - rémunération dédidace


C’est au Labo de l’édition, situé au cœur du Quartier latin, que la Ligue des auteurs professionnels organisait une première journée participative, à l’attention de ses adhérents. L’occasion pour la jeune association regroupant plusieurs organisations professionnelles (La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, le SNAC BD et les États Généraux de la BD), d’intégrer les auteurs à sa réflexion autour des problématiques concrètes que tous rencontrent aujourd’hui. 

Dédicace de Kamui Fujiwara - Dragon Quest (Ki-oon) à Japan Expo 2014
Dédicace de Kamui Fujiwara - Dragon Quest


Les sujets n’ont d’ailleurs pas manqué : depuis la mission confiée à Bruno Racine, sur le statut des artistes auteurs, en passant la réforme de la retraite et le flou de l’actuelle gouvernance sur les caisses Agessa/MDA. Les questions sont techniques, les informations manquent souvent et les incohérences sont multiples. « Chaque fois que l’on a pointé un écueil, un danger dans les réformes sociales, cela n’a pas manqué : nous y sommes allés directement », souligne Benoît Peeters, entre agacement et consternation.

C’est avant tout la dichotomie entre droit social, droit fiscal et Code de la propriété intellectuelle qu’il faudrait régler, pour avancer correctement dans les réformes et les modes de rémunération. De même que, souligne Samantha Bailly, règne une certaine confusion en matière de représentativité, notamment du côté des pouvoirs publics. 

2020, des bulles et des tables

La présence dans la salle de nombreux auteurs de bande dessinée, ainsi que du SNAC BD, aura un temps orienté la conversation et les échanges sur la grande manifestation : 2020 année de la BD en France. Première des recommandations du rapport Lungheretti, commandé par Françoise Nyssen, le projet actuel ne semble pas avoir accordé la place qui conviendrait aux auteurs. 

« Le SNAC BD fait partie de la gouvernance de l’année de la BD », a dévoilé Marc-Antoine Boidin, vice-président du syndicat. « Nous avons eu une réunion au cours de laquelle Benoit Peeters et moi-même avons signalé qu’en soi, cet événement était une bonne chose, mais que les auteurs ne pouvaient en être oubliés. Le SNAC BD demande la rémunération des auteurs de BD à la présence depuis juin 2017... en vain… » Pourtant, le rapport Lungheretti comprend de nombreuses préconisations centrées sur les auteurs, comme conditionner les aides publiques aux éditeurs à un code des usages auteurs/éditeurs, ou encore conditionner les aides publiques aux festivals à la rémunération des auteurs à la présence.

L'accueil en salon : less is more

« Il est évident que tout ce qui n’est pas originellement prévu dans le budget de fonctionnement d’un événement sera menacé », affirme calmement Denis Bajram. « Mais de la même manière qu’on prévoit les frais de transport et d’assurance pour déplacer des planches originales dans le cadre d’une exposition, de même l’intervention d’un auteur devrait être financée. » Comprendre : les séances de dédicaces durant des heures, gracieusement, c’est d’un autre temps.

En dédicace actuellement - Livre Paris 2016
Livre Paris

 
Rappelons que le rapport Lungheretti lui-même recommande une rémunération des dédicaces : « La notion de “dédicaces” est très différente selon qu’il s’agit d’auteurs de littérature ou de bande dessinée, la dédicace réalisée par un auteur de BD s’assimile à un travail de création puisqu’il s’agit la plupart du temps d’un dessin personnalisé offert par l’auteur à son lecteur. »

Sophie Dieuaide, pour la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, le rappelait : « Au CNL, il y a seulement une partie des préconisations des tarifs de la Charte qui ont été institués, ceux des interventions. Mais la Charte recommande de longue date la rémunération pour les signatures, qui sont très souvent appliquées en littérature jeunesse. »

À l’instar de Samantha Bailly, des auteurs aujourd’hui ne se rendent plus que dans les salons ou festivals qui rémunèrent pour des interventions, bien sûr, mais aussi pour la présence. « Et ce n’est pas seulement une question de budget », indique-t-elle. « C’est une question de volonté de ceux et celles qui organisent des manifestations artistiques et littéraires, et du respect qu’ils accordent à ceux et celles à l’origine de tout un secteur. »

Et de citer l’exemple de Croq'lecture, salon du livre jeunesse dans le Vexin. C’est un événement régional à petite échelle, et qui a placé les auteurs au cœur de tout. Résultat : « C’est un carton, les établissements scolaires sont très impliqués, les familles également, et l’équipe enseignante parvient à faire lire 2, 3 livres par élèves. Ça, c’est une éducation artistique et culturelle de qualité, grâce à l’engagement des équipes, mais aussi de la façon dont on place l’auteur dans le processus. Avec respect. »

Une grève ? Même pas peur...

Mais l’on en revient rapidement à l’année de la BD. Pour Denis Bajram, « oui, l’auteur, nous dit-on, est mis au centre. Mais de fait, nous sommes à l’origine des œuvres. Cette année 2020 devrait servir de labo expérimental pour la rémunération à la présence ». Et surtout ne pas accepter « l’idée toujours véhiculée que la présence de l’auteur n’ait pas de valeur stricte. D’ailleurs, même en signant et vendant des livres, la majorité du temps, il ne fait que rembourser son avance sur droit. »

2020 année de la BD... ou pas ?
Benoît Peeters, Samantha Bailly, Denis Bajram, Sophie Dieuaide

 
Autrement dit, pas de rémunération ni de rentrée d’argent immédiates. « Alors que ce projet sur l’année est l’aboutissement du rapport Lungheretti, qui découle des revendications des auteurs de bande dessinée, en l’état, on va droit dans le mur. »

Dans la salle, qui réunissait une quarantaine de personnes, les auteurs sont unanimes : mieux vaut faire moins de festivals dans l’année, en s’épuisant moins, mais en étant rémunéré lorsque c’est le cas, ce qui permet une meilleure visibilité et défense de ses ouvrages durant l’événement. Un temps de qualité pour tout le monde. 

L’année de la BD, donc, promet de cristalliser de nombreux enjeux. « De toute façon », déclare un auteur de BD dans la salle, « si nous sommes encore les oubliés des événements médiatiques bâtis sur nos livres, eh bien l’année de la BD, ce sera sans nous. » Sans même parler de la plaie que représentent les chasseurs de dédicaces, « qui eux se remboursent leur trajet en revendant les albums signés ».

« Je crois que les pouvoirs publics ne se rendent pas compte de la crise sociale en cours », ajoute un auteur dans la salle, également professeur dans une école d’art. « Il faut être très vigilant et écouter les organisations professionnelles. » 

L’année de la BD doit s’ouvrir avec le traditionnel FIBD, festival d’Angoulême consacré au 9e Art. « Ce sera une sacrée pagaille, et une belle angoisse, si l’on se met en grève », remarque avec malice Denis Bajram.


photos : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
Il y a dedicace et dedicace. Different selon que l'on a affaire à une star du metier avec laquelle on est content de parler quelques minutes et qui fait un grigri. Et l'auteur débutant qui passe 1/2 heure à dessiner un tableau. Exemple perso:j'ai eu la chance de rencontrer Zep à ses débuts il dessinait une scene avec 1 ou 2 personnages en pied. Aujourd'hui il dessine la meche de Titeuf et loin de moi l'idée de le lui reprocher. En ce qui concerne la remuneration d'une dédicace cela ne me parait pas inenvisageable.Ce qui me parait condamnable, en revanche c'est la vente y compris dans les officines d'encheres de dédicaces d'auteurs vivants.
Qu'un auteur fasse 30 dédicaces en une heure ou deux, il aura toujours travaillé pendant le même lapse de temps (et c'est du travail, pas du divertissement ou des vacances). Donc oui, il est devrait être envisagé une rémunération, surtout pour les auteurs économiquement fragile. Maintenant que cette rémunération soit difficile pour les festivals (ou les éditeurs ), est compréhensible, mais n'excuse pas le problème de vouloir faire de l'événementiel à moindre coût.
Le contenu de la réunion est très bien retranscrit ! Félicitations parce que c’etait très technique... grin
Bonjour, lors de cette réunion, le sujet de la rémunération des auteurs auto-édités lors des salons et des aides du CNL à ceux-ci(pour une plus juste égalité entre auteurs) a t-il été abordé ?
Evoqué, mais la fin de non recevoir est toujours la même : pas d'avancée pour l'instant de ce point de vue !
Ce qui est étonnant c'est que personne ici ne parle de la surproduction éditoriale, en particulier dans le secteur de la BD... En 1990, paraissaient environ 800 BD par an, en 2000 plus de 1500, en 2010 on est déjà autour de 4000, et en 2016 plus de 5300 titres (dont 4000 nouveautés strictes et le reste en réédition sous nouvelle couverture)... Plus surprenant encore, si l'on prend les meilleures ventes de BD, on retrouve une bonne moitié de titres qui sont des séries déjà présentes dans ces meilleures ventes il y a 25 ans (Luky Luke, Asterix, Blake et Mortimer, XIII et Largo Winch, les Tuniques bleues, les Schtrompfs, etc...), ce qui signifie que, malgré une surproduction pléthorique, et à quelques exceptions près pour certains auteurs qui ont tiré leur épingle du jeu en roman graphique, bd d'humour ou manga, la diversification éditoriale à tout va n'a pourtant pas générer un large renouvellement des best-sellers du domaine. Au final, que se passe-t-il ? On fait paraître 5 à 6 fois plus de titres qu'en 1990, on inonde le marché des librairies, on publie une foule de nouveaux auteurs et illustrateurs, mais ce sont pour beaucoup toujours les mêmes qui représentent les meilleures ventes, et les tirages moyens s'effondrent, les ventes moyennes s'effondrent, les auteurs et illustrateurs qu'on a publié à tour de bras vivent de plus en plus dans une grande précarité, en-dessous du SMIC voire bien en-dessous... travaillant pourtant d'arrache-pied sans compter leurs heures. Difficile de jeter la pierre aux auteurs et illustrateurs en la matière, ils créent, ils demandent à être publier, tout est normal. En revanche, les éditeurs, eux, font le choix, surpublient et produisent en masse pour générer une trésorerie à court terme, qu'ils doivent renouveler à chaque office pour tenir la distance. Cela pousse les auteurs et illustrateurs à chercher, désespérément, des revenus annexes pour pouvoir survivre, tout simplement. Dans ce cadre, les manifestations, spécialisées ou généralistes, qui furent autrefois des espaces de rencontre d'un auteur avec son public, de transmission d'une œuvre, d'échange et de découverte, deviennent progressivement des entreprises d'aides et de soutiens aux créateurs précaires, utilisant les subventions publiques (déjà conditionnées à la rémunération des rencontres d'auteurs) et le mécénat privé pour, petitement, donner une aumone de rémunération aux auteurs et illustrateurs. Alors, faire la grève des signatures ou des présences en salons, pourquoi pas... (avant cela d'ailleurs, sans même parler de grève, les auteurs/illustrateurs pourraient tout simplement ne pas répondre positivement aux invitations des manifestations et rester travailler chez eux plutôt que de perdre ainsi leur temps sur les salons) ? Mais faire une vaste grève du manuscrit ou de la planche de BD auprès des éditeurs pour leur forcer un peu la main en vue de mieux rémunérer leurs auteurs et de publier de manière plus raisonnable afin de faire remonter les ventes moyennes, ce serait peut-être aussi une idée à creuser non ? Alors, certes, là... c'est se mettre à dos son employeur éditeur, il ne faudrait pas le froisser... il est déjà tellement attentif au taux de droits qui ne progresse pas, voire régresse, aux avances qui diminuent, au travail préparatoire ou de correction qui s'effrite, à sa participation, plus que parcimonieuse voire inexistante pour certains, aux invitations de ses propres auteurs en salon ou en librairie, il est si ouvert aux négociations sociales et fiscales de « ses » auteurs, aux problèmes de l'Agessa, au statut des créateurs... bref, il est vrai, il vaut mieux à tous égards le laisser en paix... Quant à la question de la valeur de la présence de l'auteur, bien réelle, sans doute faudrait-il aussi se la poser en librairies... quand il y fait une rencontre et/ou des signatures, qu'il se déplace pour cela sur une ou deux journées, il effectue exactement le même travail que lors d'un salon, et n'est pas rémunéré pour cela, ni par le libraire, ni par l'éditeur... En toute logique, il devrait donc réclamer la même chose. Mais ce serait cette fois risquer de mettre à mal la librairie, qui ne se porte déjà pas bien on le sait, malgré, comme les manifestations, des subventions publiques, des aides à l'installation, des soutiens de l'Adelc, des labels permettant un peu d'air financièrement, etc. Ou alors pas la librairie dite indépendante, dont les tables croulent déjà sous les nouveautés, et les remises sous les cartons les retours, seulement les grandes chaînes, mais cela poserait la question de l'égalité de traitement et d'une distorsion de concurrence. Bref, il reste donc les manifestations pour tenter de subvenir aux baisses de revenus des auteurs/illustrateurs et faire peut-être quelques coups d'éclat pour crier un peu plus fort dans le désert éditorial. Cela restera symbolique, ne réglera rien des problèmes de fonds des auteurs/illustrateurs mais il faut croire que dans ce monde du livre les symboles nourrissent mieux son homme ou sa femme que des combats plus essentiels dans lesquels il faudrait risquer de bousculer un peu plus le sacro-saint éditeur...
A titre d'information, personne ne gagne d'argent lors d'une dédicace en librairie.

Pas l'auteur parce que pendant ce temps là, il ne travaille pas,

Pas l'éditeur car souvent il participe au frais de déplacement

Pas le libraire qui prend en charge le reste des frais (transport, hôtel, repas).

De plus, le plus souvent, la séance de dédicace ne permet pas à l'auteur de conquérir un nouveau public car elle est squattée par les chasseurs de dédicace.

Pour moi, 2 solutions:

- plus de dédicaces en librairie

- remplacer la dédicace par la signature (comme en littérature)
@ Malamuth : si on suit votre raisonnement, personne ne gagne d'argent lors d'une dédicace en salon non plus... Pas l'auteur qui ne travaille pas pendant ce temps-là, pas l'éditeur qui ne participe que rarement aux frais, par le salon ouvert gratuitement au public et qui prend en charge le reste (transport, hôtel, restauration et rémunération des rencontres), et seulement un peu le libraire qui, tout de même, vend quelques livres de l'auteur sur place... la question des chasseurs de dédicace restant en revanche entière. Remplacer la dédicace illustrée en BD par la simple signature comme en littérature reviendrait tout de même à dénaturer l'intérêt même d'une dédicace d'un illustrateur dont le talent premier est le dessin (et qui a souvent un scénariste, dont le talent premier est l'écriture...), mais après tout pourquoi pas.
Les dessinateurs ont aussi la possibilité de faire des commissions et maintenant il a aussi Tipeee/Patreon et le crowdfunding pour financer une BD/Artbook.



Rien contre le fait de faire payer les festivals, par contre les dessins en librairies est le dernier avantage du libraire le faire sauter est une mauvaise idée.
En tant qu'organisateur de festival BD "Bulles en Champagne" nous rémunérons la présence des auteurs invités en plus des ateliers scolaires que nous avons toujours fait… Cela reste un choix dans les lignes de budget et je préfère faire moins de pub que de ne pas verser cette indemnité aux auteurs… pour ce qui est de compter sur des subventions supplémentaires pour le moment ce n'est pas le cas à part la Sofia (les autres ont toujours une bonne excuse).
Rémunérer les dédicaces est en effet une nécessité au regard de la situation difficile des auteurs.



Toutefois la question essentielle est comment les rémunérer, car la circulaire de 2011 sur les revenus accessoires des auteurs ne parle pas du tout des journées de signature. Il y a donc un flou juridique.



Face à cela, que faire :



1) interpréter de façon stricte la circulaire et considérer des lors que les séances de dédicaces ne relèvent pas du champ d'application du régime des artistes auteurs ? C'était la position de la mda et de l'agessa fin 2018 (à voir quelle est la position de l'urssaf puisque c'est elle qui est désormais chargée de la perception des cotisations sociales s'agissant des artistes auteurs).

Csq pour le paiement des dédicaces: il faudrait salarier les auteurs ou qu'ils émettent une note d'honoraires sous un autre "statut" que celui d'artiste auteur (ex travailleur indépendant), a condition que ce "statut" leur permette de facturer des séances de dédicaces.



2) Interpréter de façon souple la circulaire et considérer que les séances de dédicaces relèvent de la lecture publique, de la rencontre publique voire de la création pure et simple, ce qui permettrait de les rémunérer sous forme de droits d'auteur ?



Aucun texte juridique ne permet de trancher entre les deux positions, ce qui fait :



-qu'à court terme, il faudra que les 3 organismes concernés (Mda Agessa Urssaf) tranchent par écrit en disant que les séances de dédicaces des auteurs relèvent bien du champ d'application du régime des artistes auteurs.



- qu'à long terme la circulaire de 2011 sur les revenus accessoires soit remplacée par une autre qui intègre les séances de dédicaces parmi les revenus des auteurs relevant du champ d'application du régime des artistes auteurs. Cette modification est d'autant plus nécessaire que la circulaire de 2011 est dépassée (elle parle toujours de la distinction auteurs affiliés / assujettis, laquelle n'a plus lieu d'être au regard de la réforme du régime des artistes auteurs)



Bref, tant que la circulaire n'est pas refaite et n'intègre pas expressément les séances de dédicaces, il y aura toujours une interrogation sur la façon de les rémunérer voire des risques d'utiliser des solutions pas forcément réglos pour les payer.
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