Spiegelman disparaît de Russie : à Moscou, "Maus" pas assez costaud

Clément Solym - 30.04.2015

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À l'approche de la Journée de la Victoire, que l'ex-URSS et la nouvelle Russie commémorent de concert, le pays fait quelques victimes collatérales. Ainsi, les librairies de Moscou avaient escamoté le livre de Art Spiegelman, Maus, au prétexte qu'il affichait une croix gammée sur la couverture. Or, la législation russe est formelle : aucune « propagande pronazie » n'est tolérée.

 

Art Spiegelman

Austin Kleon, CC BY ND NC 2.0 

 

 

Avec les célébrations approchant, les autorités redoublent de vigilance, et les libraires ont manifestement pêché par excès de zèle. Redoutant que les autorités de contrôle ne leur tombent dessus, les librairies avaient choisi de verser dans le trop, plutôt que de risquer des sanctions. La réaction du Kremlin restait d'ailleurs floue : la loi est la loi, mais il faut agir avec intelligence. Autrement dit, pousser le principe de précaution un peu plus loin que prévu.

 

Art Spiegelman, récompensé d'un Prix Pulitzer pour son roman graphique sur la Shoah, voit dans cette extrême vigilance « le signe avant-coureur d'une chose dangereuse ». Manifestement, si les libraires font du zèle, en cette période de commémoration, les autorités de surveillance russes n'en font pas moins. « C'est vraiment regrettable, parce que c'est un livre sur la mémoire. Nous ne voulons pas que les cultures effacent leur mémoire », précise l'auteur. (via Guardian

 

Le problème réside dans cette croix gammée, trop manifeste. Mais toute personne sensée, ou avec une minute pour entamer la lecture, comprendrait aisément qu'il ne s'agit pas d'un livre à la gloire du Troisième Reich. « Je ne pense pas que ce soit Maus, la cible de cela, évidemment. Mais je crois que la législation a un effet volontairement écrasant, pour la liberté d'expression en Russie. »

 

Comprendre : elle pousse à s'autocensurer dans ce que l'on vend, plutôt que de voir s'abattre l'amende. Ou pire.

 

« Staline, après nous avoir aidés à commencer la Seconde Guerre mondiale, est probablement responsable de ce que plusieurs prisonniers des camps aient été libérés, ce qui a aidé mon père à survivre », note Spiegelman, sans en manquer toute l'ironie. 

 

L'éditrice du livre, traduit chez Corpus, Varvara Gornostayeva, a par ailleurs confirmé, si besoin était, que le livre n'avait rien d'un titre de propagande. « Ce livre devrait se trouver sur les étagères [des librairies] lors du Jour de la Victoire. » Et plus largement, estime Art Spiegelman, l'époque où nous vivons est tempétueuse. Les attaques portées contre Charlie Hebdo d'un côté, la situation d'Edward Snowden, sont autant d'exemples des menaces qui pèsent sur la liberté d'expression.

 

« Je pense que Snowden est l'une des questions liées à la liberté d'expression la plus représentative de notre époque. Un lanceur d'alerte, et dénonciateur, juste contraint à l'exil, dans un pays qui est bien moins capable d'autoriser la liberté d'expression que celui où [Snowden] tentait de l'améliorer. » Et pour cause : Snowden a dû trouver refuge en Russie. Mais n'allons pas croire pour autant que ce soit afin de protéger autre chose qu'une possible monnaie d'échange que le gouvernement russe l'a accueilli...